Hirokazu Kore-Eda

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Mama Grande!
Machino
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Re: Hirokazu Kore-eda

Post by Mama Grande! »

Une affaire de famille

The 3rd murder n'était pas une parenthèse, c'était une étape. Si les chroniques familiales précédentes du cinéaste chroniquaient la famille et ses aléas plus qu'il ne l'interrogeaient, Une affaire de famille est, comme son film de procès, une suite de développements inattendus et d'interrogations. Eloge de la famille choisie contre la famille biologique désagrégée dans un Japon moderne froid et déshumanisé? Kore-Eda ne se satisfait pas de ce genre de poncifs. Il se garde de trancher et conduit le spectateur à penser. Les Shibata sont-ils une famille ou un clan? Des victimes de la société ou des criminels? Et à l'intérieur même de ce foyer, sont-ils tous coupables? Vous n'aurez probablement pas d'opinion tranchée lors du générique de fin.
Comme dans The 3rd murder aussi, l'histoire racontée est sombre, très sombre, en contraste complet avec l'atmosphère lumineuse qui baigne le film, et ses moments de convivialité autour de la table, dans l'intimité lors d'un orage, ou face à la mer. Pour cela, le cinéaste s'impose en maître du hors-champ. Et en dépit de l'horreur du sujet, les fulgurances que nous retenons sont les moments les plus humains, comme un moment d'intimité volé dans un peep show, une réunion autour du son d'un feu d'artifice, ou un regard en forme d'adieu au bord de la mer. Et comme souvent chez Kore Eda, l'émotion intervient quand on s'y attend le moins.

Si j'ai personnellement été plus ému par la simplicité réparatrice de Après la tempête, j'ai trouvé ici un grand cinéaste en pleine maîtrise de son art, entouré d'une belle troupe de comédiens (mention spéciale à Lily Franky et à la petite Mayu Sasaki) qui a amplement mérité l'accueil enthousiaste du festival de Cannes. J'espère que sa récompense lui permettra de toucher un public un peu plus large.
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Supfiction
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Re: Hirokazu Kore-eda

Post by Supfiction »

Le prochain Kore-eda, La vérité, racontera l'histoire de Catherine Deneuve, qui publie ses mémoire aux USA. Juliette Binoche sera sa fille (?), et Ethan Hawk son mari. Retrouvailles, réglements de comptes etc. Ludivine Sagnier également au casting.
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Jeremy Fox
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Re: Hirokazu Kore-eda

Post by Jeremy Fox »

The Third Murder

La préparation du procès d’un meurtrier repris de justice, la mise en place par les avocats d’une stratégie pour aboutir à une peine minimale pour leur client qui n’arrête pas de modifier ses dépositions… voici de quoi nous parle en substance le douzième film de Hirokazu Kore-Eda qui à l’occasion change donc totalement de registre, ce digne descendant des Yasujiro Ozu ou Mikio Naruse, habitué comme eux des chroniques familiales, les délaissant le temps d’un film pour cette fois nous proposer un troublant polar métaphysique. "Je l'enviais de pouvoir disposer de la vie des gens" dit à un moment le criminel à son avocat à propos du juge qui l’avait sauvé de la peine de mort voici des décennies en arrière ; car non seulement cet homme est coupable de meurtre (nous le voyons en action dès la première séquence pré-générique) mais également un récidiviste. Pour 'répondre' à cette phrase qui met mal à l'aise, bien évidemment que les jugements sont arbitraires et reposent sur une certaine subjectivité ; est-ce pour cette raison qu’il faut remplacer la justice sans sourciller si un jour on se sent dans le bon droit de mettre fin aux jours d’un homme ? "Un humain peut-il d’ailleurs mérité d’être tué" ? "Qui décide qui doit être jugé" ? La vérité est-elle tellement dérisoire dans le travail qu’un avocat à accomplir et à mener à bien ? Le bien et le mal comme la naissance et la mort sont-elles ou non des notions totalement arbitraires ? Si oui et qu’un homme est destiné dès sa naissance à faire le mal, restera t’il ‘une coquille vide’ jusqu’à la fin de sa vie ou peut-il changer ? Si cette avalanche d’interrogations pourrait faire penser que tout cela aboutirait à une œuvre assez indigeste, ce n’est pas le cas de ce long métrage pourtant assez mal aimé de ce réalisateur désormais indispensable qui aborde par la même occasion les arcanes de la justice japonaise, le questionnement quant à sa partialité, qui mène une réflexion sur la vérité et le mensonge - et ce jusqu’à l’intérieur de ses propres images -, ainsi que sur l’éducation et la peine de mort.

Alors qu’au vu de la réception critique nous pouvions donc nous attendre à une première grosse déception concernant Kore-Eda, ce dernier nous surprend positivement au contraire, parvenant à nous toucher à nouveau sans évidemment que les sommets émotionnels de quelques autres de ses films précédents soient atteints. La discrétion et la beauté toute simple de la réalisation, la finesse dans la description des personnage et de leurs relations - notamment lors des face à face entre l’avocat et son client derrière des parois qui semblent s’effacer de plus en plus grâce aux idées de mise en scène -, l’intelligence de l’écriture, les questionnements assez vertigineux mis sur le tapis, la confusion qui s’ensuit dans l’esprit des spectateurs ainsi que les interprétations absolument géniales de Kōji Yakusho et surtout Masaharu Fukuyama font que Kore-Eda réussit à nous captiver par son polar peu banal puisqu’en lieu et place de policiers ou de détectives, ce sont les avocats du ‘meurtrier’ qui mènent l’enquête pour essayer de rendre sa peine la moins lourde possible, mis en difficulté par une vérité plus que vacillante. Le plan final nous laisse dans un trouble sans doute équivalent à celui du protagoniste principal du film qui ne sait plus quoi penser de son affaire et qui se remet grandement en question. Une œuvre assez fascinante sur les abimes insondables de la vérité, les absurdités du système judiciaire et sur les circonvolutions de la nature humaine, le tout supporté par une musique très vite entêtante de Ludovico Einaudi. Loin d'être mineur !
C2302t
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Re: Hirokazu Kore-eda

Post by C2302t »

"Notre petite sœur que je considère toujours comme son chef d'oeuvre."
+1. :wink:
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Jeremy Fox
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by Jeremy Fox »

Alors qu’il vient de finir de tourner son prochain film dans nos contrées, la rédaction de Dvdclassik férue depuis longtemps de son cinéma lui consacre ce portrait à l’occasion de de la sortie de Une Affaire de famille, la Palme d’or 2018 à Cannes.
Bogus
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by Bogus »

Une affaire de famille (2018)
La première heure étonne par son côté affreux, sale et méchant (toute proportions gardées), c'est drôle et touchant notamment grâce à l'impayable Kirin Kiki (il y a ce plan dans une salle de jeux où elle lance un regard à la caméra plein de malice et qui du fait du décès récent de l'actrice devient assez bouleversant, en tout cas ça m'a ému).
C'est simple, beau et dur aussi.
La dernière partie en forme d'interrogatoire m'a moins convaincu, mais l'émotion m'a rattrappé sur la fin avec ce dernier plan déchirant.
The Eye Of Doom
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by The Eye Of Doom »

Decouvert une affaire de famille et Kore Eda.
Film subtil, assez manipulateur, qui par certains aspects fait d'echo a Parasite ( c'est l'inverse bien sur). La force du film est de ne jamais totalement resoudre l'ambiguite des situations et des personnages, meme si la sympathie de l'auteur est sans aucune ambiguïté du cote de cette etrange famille qui vit et s'aime au dela de leur misere materielle, leur histoire personnelle et la societe qui les broit.
On n'est pas loin de la comedie italienne mais sans comedie.
Toute la derniere partie est bouleversante. Et la description de la societe japonaise particulierement noire.
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le discours de la flic sur la maternité est d'une violence. On ne sait si le garcon a eté sauvé ou simplement volé dans la voiture.
Le plan final sur la petite fille revenu a son enfer est tragique.

Par contre j'ai pas compris l'histoire entre la grand mere les enfants de son ex mari et la jeune fille Aki. Si quelqu'un peut m'eclairer
J'ai trouvé la scene ou le couple est seul a la maison sous l'orage particilierement reussi dans sa simplicite et son evidence.

Par contre, au lire des critiques, je ne sais pas vraiment quel autre film voir de l'auteur qui ne serait pas une variation de celui-ci.

Nota Le film a beaucoup plus a mon fils de 14 ans, alors que j'ai bien du bataillé 30 min pour qu'il laisse tomber sa console et vienne se poser devant la tele. Je ne regrette pas... :D la prochaine fois je teste un Clint Eastwood.
Fin de la chronique familiale et cinephile
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-Kaonashi Yupa-
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by -Kaonashi Yupa- »

The Eye Of Doom wrote:Par contre, au lire des critiques, je ne sais pas vraiment quel autre film voir de l'auteur qui ne serait pas une variation de celui-ci.
Tu sembles avoir été sensible à celui-ci, tu peux donc voir n'importe quel autre film de Kore-Eda.
Le réalisateur fait surtout des films autour de la famille certes, mais je n'y vois pas forcément des variations sur le même thème. Ce serait dommage de se priver par exemple de Nobody Knows, Notre petite soeur ou encore Still Walking, de véritables bijous.
Peut-être que tu pourrais tenter ses 3 premiers, en particulier After Life, ou The Third Murder, même si sur ce dernier il y a déjà des éléments sur la justice & l'injustice sociale, qu'on retrouve dans Une affaire de famille.
Sa palme d'or est un peu comme son film-somme de ses 8-9 films précédents. Pas étonnant qu'il soit parti tout de suite après sur un exercice nouveau pour lui, une production étrangère, même si au regard du pitch, les liens familiaux restent au centre de l'intrigue.



L'accueil n'a pas l'air fou, mais j'ai quand-même hâte de découvrir ce nouveau film, La Vérité.
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tenia
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by tenia »

The Eye Of Doom wrote:
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Par contre j'ai pas compris l'histoire entre la grand mere, les enfants de son ex mari et la jeune fille Aki. Si quelqu'un peut m'eclairer
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La grand mère, Hatsue, a été mariée à un homme, qui l'a quitté avant de se remarier. Aujourd'hui décédé, il a eu un fils de ce second mariage, qui s'est à son tour marié et a eu 2 filles : une qui habite encore chez ses parents, et l'autre, Aki, qui leur fait croire qu'elle est partie à l'étranger alors qu'elle est chez Hatsue.
Hatsue continue de visiter ce fils qui n'est pas le sien, en partie parce qu'elle semble encore profondément attachée au souvenir de son mari, mais sans aucun doute parce qu'elle repart à chaque fois de là avec une enveloppe contenant un peu d'argent.
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by The Eye Of Doom »

tenia wrote:
The Eye Of Doom wrote:
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Par contre j'ai pas compris l'histoire entre la grand mere, les enfants de son ex mari et la jeune fille Aki. Si quelqu'un peut m'eclairer
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La grand mère, Hatsue, a été mariée à un homme, qui l'a quitté avant de se remarier. Aujourd'hui décédé, il a eu un fils de ce second mariage, qui s'est à son tour marié et a eu 2 filles : une qui habite encore chez ses parents, et l'autre, Aki, qui leur fait croire qu'elle est partie à l'étranger alors qu'elle est chez Hatsue.
Hatsue continue de visiter ce fils qui n'est pas le sien, en partie parce qu'elle semble encore profondément attachée au souvenir de son mari, mais sans aucun doute parce qu'elle repart à chaque fois de là avec une enveloppe contenant un peu d'argent.
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merci Tenia. C'est bien ce que j'avais compris mais ce que je ne comprend pas est pourquoi/comment Aki s'est retrouvé chez Hatsue alors qu'il n'y a aucun lien de parenté entre elles. Elles n'ont aucune raison de se connaitre. C'est pas expliquer danske film ou j'ai rate une allusion quand Aki parle de sa situation a la fin
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by The Eye Of Doom »

-Kaonashi Yupa- wrote:
The Eye Of Doom wrote:Par contre, au lire des critiques, je ne sais pas vraiment quel autre film voir de l'auteur qui ne serait pas une variation de celui-ci.
Tu sembles avoir été sensible à celui-ci, tu peux donc voir n'importe quel autre film de Kore-Eda.
Le réalisateur fait surtout des films autour de la famille certes, mais je n'y vois pas forcément des variations sur le même thème. Ce serait dommage de se priver par exemple de Nobody Knows, Notre petite soeur ou encore Still Walking, de véritables bijous.
Peut-être que tu pourrais tenter ses 3 premiers, en particulier After Life, ou The Third Murder, même si sur ce dernier il y a déjà des éléments sur la justice & l'injustice sociale, qu'on retrouve dans Une affaire de famille.
Sa palme d'or est un peu comme son film-somme de ses 8-9 films précédents. Pas étonnant qu'il soit parti tout de suite après sur un exercice nouveau pour lui, une production étrangère, même si au regard du pitch, les liens familiaux restent au centre de l'intrigue.



L'accueil n'a pas l'air fou, mais j'ai quand-même hâte de découvrir ce nouveau film, La Vérité.
Merci pour tes conseils.
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tenia
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by tenia »

The Eye Of Doom wrote:
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merci Tenia. C'est bien ce que j'avais compris mais ce que je ne comprend pas est pourquoi/comment Aki s'est retrouvé chez Hatsue alors qu'il n'y a aucun lien de parenté entre elles. Elles n'ont aucune raison de se connaitre. C'est pas expliqué dans le film ou j'ai raté une allusion quand Aki parle de sa situation a la fin
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Aki a probablement rencontré Hatsue lors d'une des visites d'Hatsue au fils de son mari (le père d'Aki, donc), et qu'Aki a préféré aller vivre avec Hatsue que de rester chez ses parents. Hatsue fait notamment remarquer à Aki, assez tôt dans le film, qu'elle a choisi comme "nom de scène" le prénom de sa soeur semble-t-il par méchanceté envers elle ou sa famille biologique, ce qui semble indiquer un mécontentement plus ou moins important d'Aki envers sa famille biologique.
C'est là encore, pour moi, un questionnement des notions de liens familiaux.
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Re: Hirokazu Kore-Eda

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merci Tenia. C'est bien ce que j'avais compris mais ce que je ne comprend pas est pourquoi/comment Aki s'est retrouvé chez Hatsue alors qu'il n'y a aucun lien de parenté entre elles. Elles n'ont aucune raison de se connaitre. C'est pas expliqué dans le film ou j'ai raté une allusion quand Aki parle de sa situation a la fin
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Aki a probablement rencontré Hatsue lors d'une des visites d'Hatsue au fils de son mari (le père d'Aki, donc), et qu'Aki a préféré aller vivre avec Hatsue que de rester chez ses parents. Hatsue fait notamment remarquer à Aki, assez tôt dans le film, qu'elle a choisi comme "nom de scène" le prénom de sa soeur semble-t-il par méchanceté envers elle ou sa famille biologique, ce qui semble indiquer un mécontentement plus ou moins important d'Aki envers sa famille biologique.
C'est là encore, pour moi, un questionnement des notions de liens familiaux.
Tu as probablement raison. De telles choses sont surprenantes mais pas forcement impossibles. Cela vas dans le sens de la critique feroce de la Structure familiale japonaise traditionelle. Un ou deux dialogues dans le film expliquant les circonstances auraient aidé.

Ps : voila un bon morceau de texte passe partout que je reutiliserai a l'occasion :lol:
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Thaddeus
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Re: Hirokazu Kore-Eda

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


After life
Ou comment envisager le fantastique comme caisse de résonance intime. À leur dernier souffle, les morts sont accueillis dans un bureau fleuri où d’aimables fonctionnaires les invitent à choisir le meilleur souvenir de leur existence, celui qu’ils emporteront dans l’au-delà. De cette idée belle et saugrenue, Hirokazu déploie un feuilleté bruissant de sensations remémorées, de confessions chuchotées avec une attention poétique en apesanteur. L’angoisse de la mort s’abolit dans une célébration des pouvoirs magiques du septième art : c’est à travers la reconstitution bricoleuse du passé, ramené des limbes de la mémoire par les outils magiques de la recréation cinématographique, que ces condamnés en sursis atteignent le repos éternel. Une œuvre aussi étrange qu’obsédante. 5/6

Nobody knows
Quatre saisons dans la vie de quatre enfants, quatre petits poucets livrés au funeste écoulement des jours et laissés à la charge de l’aîné de douze ans. Il faudrait que je redonne une chance à ce film car je ne pense pas l’avoir perçu à sa juste mesure – trop fatigué, je luttais contre la chute de mes paupières au bout d’une heure. Hirokazu y engage pourtant pudeur et poésie, affirme un véritable don pour restituer l’univers de l’enfance, cette période irremplaçable apte à puiser dans l’imaginaire pour tenir à distance la cruauté du monde extérieur. Il parle aussi du Japon, de ce pays de l’exiguïté, du confinement, du respect de la règle. Mais s’il joue habilement avec les limites naturalistes qu’il s’est à lui-même imposé, la fiction n’échappe pas toujours aux pièges de la répétition volontariste et du surplace. 3/6

Still walking
Une fille qui interroge sa mère sur une recette, baisse le nez sur les carottes, les pois, le maïs égrené. Une veuve esseulée qui invite le souvenir dans un rituel de transmission feint. Une journée qui se déroule sans éclats de voix, sans autre aveu que celui d’une chanson populaire. Une vue de la ville et de sa plage depuis le cimetière, plaçant le drame sous le regard du mort. Depuis Voyage à Tokyo, l’incommunicabilité dans la famille suscite le même chagrin. Hirokazu en retrouve la sève et affine l’acuité d’un regard extrêmement fin sur les relations qui s’épanouissent en son sein, sur la cruauté feutrée et inconsciente des uns, sur les trésors d’amour et d’affection nourrissant les autres. La chaleur et la délicatesse allusive de son art confèrent à ce film très émouvant la douceur printanière d’une partition digne d’Ozu. 5/6
Top 10 Année 2008

I wish – Nos vœux secrets
On peut considérer cet opus rêveur comme le pendant guilleret et facétieux de Nobody Knows : même circonscription à un regard strictement enfantin, même réseau de stratagèmes pour oublier la dureté du quotidien, déroulés cette fois sur un mode ludique et buissonnier, loin de l’arrière-fond étouffant de son prédécesseur. Rivé aux basques d’une bande de petits anges rieurs et malicieux, le cinéaste témoigne à nouveau d’une singulière aptitude à transformer le quotidien le plus prosaïque en un florilège d’instants magiques. Mais jamais on ne doute que la persévérance et la foi inébranlables animant les jeunes héros sont les revers d’une lucidité constamment mise à l’épreuve du monde. Un fort joli film, plein de charme et de fraîcheur, dont la philosophie souriante ne verse jamais dans l’utopie béate. 4/6

Tel père, tel fils
Les grand yeux interrogatifs de Keita, la détresse de sa mère lorsqu’elle apprend la méprise, la raideur maladroite de son père… Hirokazu fait une fois encore briller son sens de l’observation, s’efface derrière la vie de ses protagonistes pour en révéler le suc intime, la profonde vérité. Tendresse et précision du regard lui permettent de s’accommoder d’un traitement peut-être un plus timoré que d’ordinaire, comme si le sujet étouffait légèrement la sensibilité, et de pardonner aux défaillances d’un script qui, à partir de son mitan, accuse une certaine baisse de régime. Défauts on ne peut plus véniels : l’universalité du propos, le tact avec lequel la douce chronique familiale interroge les liens filiaux ou de sang, le statut et la nature du père, ses doutes, ses hésitations, ses élans, génèrent une touchante émotion. 4/6

Notre petite sœur
L’aînée est grande, altière, d’une sérénité presque stoïque dans son rôle de mère putative. La cadette est sensuelle, souple, satisfaite de ses papillonnantes velléités. La benjamine est une drôle de frimousse qui ne tient pas en place. Organiquement soudées, mues par une miraculeuse aptitude au bonheur, elles accueillent comme un cadeau l’adolescente mûre et pensive venant parfaire l’harmonie chaleureuse de leur petit paradis. Le quotidien épiphanique de ces quatre grâces, lovées dans le foyer centenaire de leur aïeule, concilie le ressenti du plus tangible (la fumée de l’encens, l’araignée dans la douche, la cueillette des prunes, la balade en vélo sous des cerisiers en fleurs) à une spiritualité secrète, un sens de la transmission opérant l’envie irrépressible de se rapprocher des autres et de soi-même. 5/6
Top 10 Année 2015

Après la tempête
Sismographe attentif des reconfigurations sentimentales, des renaissances intimes, des déliaisons diversement vécues au sein de la cellule familiale, l’auteur poursuit un cinéma jamais totalement cocasse ni complètement désenchanté. Parce que s’y lit en filigrane le constat assez amer d’une paternité désaccordée à ses désirs, prenant trop tard la mesure de ses faillites et de ses illusions, parce que les affects s’y formulent davantage sur le mode du reproche et du regret que sur celui d’une réconciliation longuement conquise, le film ne fait pas vraiment effleurer cette sensibilité épidermique qui couvre de chaleur humaine les plus beaux opus films du cinéaste. Il n’en délivre pas moins, par son art du portrait, sa bienveillance innée, la connivence qu’il entretient avec ses personnages, un charme certain. 4/6

Une affaire de famille
L’intimité que l’on éprouve vis-à-vis de ce cinéma passe par un art achevé de la chronique pointilleuse, dont chaque plan rassemble les éléments enjôleurs de la miniature nippone. Hirokazu sait comme personne créer le sentiment que les lieux ne sont pas de simples éléments circonstanciels mais un environnement patiné par le temps et l’expérience des vies. En épousant la perspective insulaire d’une cellule familiale qui s’est choisie, il transmet le climat de douceur, la tendre estime que chacun voue aux autres, dresse la peinture idéalisée d’une communauté heureuse, puis replie les contingences du réel sur ce qui tisse, de l’amour librement dispensé ou de la règle sociale qui prétend les légitimer, les liens entre les êtres. Un film superbe, poignant, grave et lumineux, émaillé de purs moments de grâce. 5/6
Top 10 Année 2018

La vérité
En s’aventurant sur le terrain du drame psycho-familial français, le cinéaste accrédite la thèse selon laquelle un auteur perd une partie de ADN en dehors de son milieu et de ses frontières. Son défi consiste à effeuiller un scénario comme un artichaut et à développer une fiction pleine d’effets de miroir et de jeux de mise en abîme, où le mensonge et la mauvaise foi ferraillent en bonne et due forme avec l’épanouissement de l’amour filial. Mais la rigidité avec laquelle se déploie tout cet appareillage méta-filmique, la tiédeur des considérations sur le rapport pirandellien du jeu à la réalité et le caractère inoffensif d’un face-à-face qui se voudrait sans doute plus mordant, plus cruel, apparentent le film à un Assayas quelque peu lénifiant, assez loin de l’acuité et de l’émotion dont vibre d’ordinaire l’œuvre du Japonais. 4/6


Mon top :

1. Still walking (2008)
2. Une affaire de famille (2018)
2. Notre petite sœur (2015)
4. After life (1998)
5. Tel père, tel fils (2013)

La récente consécration cannoise a définitivement entériné la place tenue par Hirokazu Kore-eda : celle d’un cinéaste majeur de notre époque. Portant un regard fait de tact et de respect sur les territoires de l’enfance, sans les considérer avec la bienveillante condescendance de l’adulte attendri, il est aujourd’hui le représentant le plus fin, le sensible, le plus perspicace de ce courant crucial du cinéma japonais qu’est la chronique intime et familiale.
Last edited by Thaddeus on 2 Feb 20, 01:47, edited 2 times in total.
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Re: Hirokazu Kore-Eda

Post by Flol »

Une filmographie quasiment parfaite selon moi, et un cinéaste d'une rare délicatesse qui sait toucher droit au coeur sans jamais tomber dans le pathos ou le misérabilisme.
Ce mec est un joyau dont le cinéma est à chérir.