John Ford (1894-1973)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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John Holden
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by John Holden »

Jeff Bailey wrote:Je lis dans le test :
L’éditeur ne propose que des sous-titres anglais et espagnols, mais Pilgrimage contenant relativement peu de dialogues, il est aisé de comprendre l’histoire, même pour les spectateurs à qui la langue anglaise pose quelques difficultés.
Ah bon ? C'est vraiment une affirmation totalement théorique... Et dire que le film contient "relativement peu de dialogues" est une exagération : il contient des séquences très dialoguées, même si certaines autres sont sans paroles.
Euh...on n'a pas la même version alors. Pour ma part il y a bien des stf ainsi que pour Born Reckless.
Geoffrey Carter
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Geoffrey Carter »

J'étais tellement persuadé du contraire que je n'ai même pas pris la peine de vérifier :oops:
Désolé pour cette erreur, si un membre de la rédaction pouvait rectifier ça du coup...
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Jeremy Fox
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Jeremy Fox »

Done ; du coup j'ai supprimé aussi ta phrase qui n'avait ainsi plus de raison d'être :wink:

Et bravo pour cette belle chronique.
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John Holden
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by John Holden »

Oui j'oubliais l'essentiel, jolie chronique à laquelle je ne suis pas loin d'adhérer à 100 %. :wink:
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Supfiction
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Supfiction »

Hitchcock wrote:
Jeremy Fox wrote:Deux femmes (Pilgrimage) chroniqué par Geoffrey Carter
J'avais trouvé la deuxième partie en France un peu en dessous de la première quand même, qui me frappait par sa pureté et sa force.
Bon texte sinon, qui met très bien en valeurs les qualités du film.
Pour moi le film est très beau (plans superbes et travellings à la Murnau dont on ressent fortement l'influence) mais je ne l'ai trouvé à aucun moment "bouleversant" comme l'écrit Geoffrey.
Savez-vous comment ont été tournées les scènes parisiennes ?
Comme je l'écrivais plus haut, je trouve la reconstitution de Paris extrêmement bien rendu pour l'époque. Même impression concernant l'actrice qui joue la fiancée française qui n'est pas crédible une seconde, mais bon il a fallu très longtemps encore à Hollywood pour se mettre à embaucher des français dans le rôle de français (faute d'acteurs français bilingues surtout j'imagine). En revanche, l'actrice qui joue la fiancée américaine est très bien et n'en fait jamais trop. Les scènes les plus émouvantes sont celles en sa présence.
Geoffrey Carter
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Geoffrey Carter »

Jeremy Fox wrote: Et bravo pour cette belle chronique.
John Holden wrote:Oui j'oubliais l'essentiel, jolie chronique à laquelle je ne suis pas loin d'adhérer à 100 %. :wink:
Merci à vous ;)
Supfiction wrote: Pour moi le film est très beau (plans superbes et travellings à la Murnau dont on ressent fortement l'influence) mais je ne l'ai trouvé à aucun moment "bouleversant" comme l'écrit Geoffrey.
Ce n'est peut-être pas le plus beau film du cinéaste, effectivement, mais par rapport aux mélodrames féminins en vogue à cette époque, Ford parvient tout de même à faire ressortir l'émotion d'une manière quasi-magistrale.
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Supfiction
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Supfiction »

La sentimentalité fordienne provient sans doute de sa culpabilité face à son incapacité à satisfaire l’exigence de perfection de sa mère et celle d’avoir abandonné ses parents pour mener une carrière à l’autre bout du pays.
Si l'on diverge sur l'émotion ressentie, en tous cas je trouve ton texte très intéressant dans la mesure où il remet le film en perspective avec la filmographie et la vie du cinéaste.
On pourrait également faire un parallèle avec Borzage, notamment avec des films comme Lucky star ou 7th heaven, dans lesquels on évoque les même personnages de l'Amérique rurale qui partent faire la guerre en France. Mais l'amour chez Borzage est salvateur et non destructeur.
Federico
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Federico »

Supfiction wrote:il a fallu très longtemps encore à Hollywood pour se mettre à embaucher des français dans le rôle de français (faute d'acteurs français bilingues surtout j'imagine).
D'un côté je serais tenté de dire non, parce qu'il y a eu très tôt des comédiens français installés ou invités à Hollywood (souvent cantonnés à des rôles exotiques de femme de chambre, gouvernante, bonne, cuistot, coiffeur, maître d’hôtel ou élégant noceur) et de l'autre que ce n'est pas faux parce que je ne sais plus dans combien de films des années 30 comme des décennies suivantes je me suis marré en entendant des personnages soi-disant français disant leur texte phonétiquement et très maladroitement. :roll:
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Jeremy Fox
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Jeremy Fox »

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Thaddeus
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Thaddeus »

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Le mouchard
En exergue, une citation de l’Évangile évoquant le dilemme de Judas : c’est sur les affres de la culpabilité et de la trahison que se penche Ford, dans un style hérité de l’esthétique expressionniste qui tire le meilleur parti d’un décor dublinois reconstitué en des nappes de brouillard épais, des territoires de pénombre lugubre troués par des lumières solitaires, bas-fonds où se joue une sordide lutte d’influences politiques. Un colosse rustre se damne par amour, pauvre clochard affamé qui dilapide en une nuit avinée la solde de son infamie, se noie dans une faiblesse morale constamment rachetée par mille attentions dérisoires, pour finir jugé par un tribunal populaire sorti d’M le Maudit. De la faute à la rédemption, la trajectoire de cet être pathétique et rebutant à la fois captive de bout en bout. 5/6

Je n’ai pas tué Lincoln
Ford est à cette époque en pleine évolution vers la maturité et voit son style s’épanouir, son idéologie "lincolnienne" s’exprimer sans détours, ses sujets (petits ou grands) se hausser peu à peu à la dimension épique et être passés au même pressoir d’idéalisme familier et chaleureux. Toutes ces caractéristiques semblent concentrées au sein d’une évocation historique aux vertus presque documentaires, qui emprunte à des registres divers allant du film du procès au prêche humaniste, en passant par le récit carcéral. C’est une très bonne pioche, car l’assurance de la mise en scène, rompue à l’efficacité dramatique, se double d’une vigueur sincère dans la dénonciation de l’injustice révoltante dont fut victime le personnage principal. Un beau film grave sur l’humilité, la loyauté et la persévérance. 4/6

La chevauchée fantastique
Argument minimal, cadre serré, réduction des éléments à leur expression élémentaire : un huis-clos à six personnages dans une diligence lancée à toute allure sur les plaines désertiques de l’Ouest américain. Atteignant l’équilibre idéal entre l’action et la psychologie, le mouvement et l’analyse, la description caracolante des aventures traversées et la peinture minutieuse d’êtres momentanément réunis et solidairement marqués par le destin, Ford atteint ce classicisme que l’on pourrait résumer ainsi : une façon lumineuse d’alimenter le plaisir de spectateur à l’intelligence de la représentation. Pas de fioriture ni de temps mort, une scénographie et une typologie proches de l’abstraction, une dramaturgie sans fausse note respectant la règle des trois unités : en un mot, un western séminal. 5/6

Vers sa destinée
C’est à un des premiers fait d’armes d’Abraham Lincoln que Ford s’intéresse ici, en empruntant de judicieux chemins de traverse et en évitant les ingrédients habituels : plutôt que la démonstration pontifiante ou le faste de l’épopée, il choisit l’humilité d’une chronique pastorale, avec ses beuveries, son concours de bûches fendues, sa fête dominicale, ses villageois modestes. Jambes interminables, pif refait et haut-de-forme ridicule, Henry Fonda y campe un futur président un peu gauche mais très malin, qui injecte à une seconde partie procédurière, véritable film de procès avant l’heure, une humanité tenace et un humour narquois tempérant l’hagiographie. Un opus attachant, où l’auteur nous réapprend qu’il n’y a pas d’art, de morale, de civilisation possibles ne s’enracinant dans l’intelligence et la bonté. 4/6

Sur la piste des Mohawks
De tous les films de l’auteur, ce premier ouvrage en couleurs est l’un de ceux qui exposent de la manière la plus nette la bipolarité qui inscrit si fortement son œuvre dans la culture américaine, entre esprit de conquête et insécurité. Son grand talent est d’humaniser le principe de la colonisation en dotant ses personnages d’une naïveté, d’une innocence venant équilibrer l’avancée du mécanisme : nulle expérience de l’ailleurs qui ne se fonde sur le jardin d’enfance, nulle aventure sans prix à payer (maisons incendiées, cultures dévastées, communauté décimée par les combats). De cette épure transcendant les stéréotypes, de cette évidence qui est forme de présentation et matière même du propos, naît la plus vibrante émotion et se formulent avec grandeur des bribes d’explication sur l’Amérique contemporaine. 5/6

Les raisins de la colère
Par son humanisme, son attachement à exalter la dignité des petites gens, Ford était appelé à rencontrer l’univers de Steinbeck. Il en atténue cependant la virulence contestataire en lui substituant sa simplicité de fils de paysan peu porté vers l’idéologie révolutionnaire. Comme il le fera souvent par la suite, il raconte l’errance d’une communauté poussée par la nécessité, ici celle des misérables de notre temps, et dessine une odyssée moderne de la terre promise qui rejoint le mythe mosaïque de l’Exode. Cette transposition du réalisme social dans l’allégorie, traduite en un noir et blanc magnifiquement composé, élève le mélodrame contemporain à des hauteurs immémoriales, dont la tirade finale de Jane Darwell porte le sens et la valeur : "On est vivants. On est le peuple qui survit à tout. Nous avançons toujours." 5/6

Les hommes de la mer
Ne pas s’attendre à une exaltation romantique de l’aventure maritime ou à un récit chargé de ferveur métaphysique. Loin de Conrad ou de Melville, le réalisateur adapte quatre pièces d’Eugene O’Neill, écrivain sans doute bien plus proche de sa sensibilité, et raconte dans un style anti-épique le voyage dans lequel, au début de la Seconde Guerre mondiale, un groupe de matelots est entraîné par le destin. Description réaliste des petits faits du bord, amitié forgée par des années de camaraderie, impératifs d’une existence aventureuse qui laisse miroiter l’ancrage à terre comme la promesse d’un horizon inaccessible… La truculence du ton est constamment contrecarrée par la mélancolie, et l’atmosphère de la chronique, que sculptent les images travaillées de Gregg Toland, aussi généreuse que fataliste. 4/6

La route au tabac
Tournée dans la période résolument sociale et engagée de l’auteur, cette comédie grinçante, assez déséquilibrée, parfois franchement grotesque, laisse comme un goût de cynisme qui détonne dans l’œuvre fordienne. C’est qu’à voir pendant près d’une heure cette famille de paysans nécessiteux s’écharper en une escalade d’imbécilité et d’égoïsme (mention au fils débile et hystéro qui ne pense qu’à sa rutilante voiture), on se croirait chez des cousins américains des affreux, sales et méchants d’Ettore Scola. Mais au fur et à mesure que le récit progresse, la mélancolie vient recouvrir cette impression, l’espoir de lendemains qui chantent remplace la mélasse du quotidien, et le projet du cinéaste (recourir à la truculence outrancière pour conjurer le malheur et l’atrocité de la misère) finit par prendre forme. 4/6

Qu’elle était verte ma vallée
1890, dans une vallée du pays de Galles. Chez les Morgan, on est mineur de père en fils. Bien qu’arrivé tardivement sur le projet, le cinéaste s’est pleinement approprié cette chronique sociale qui illumine la condition tragique des gens modestes d’une humanité simple et universelle : espoirs et efforts sans calcul de parents aimants, loyauté et affection de leurs enfants, altruisme profond d’un pasteur touché par l’amour. Sacrifiés du capitalisme, attachés à une terre qui pourtant les noircit et les dévore, les personnages formalisent ici l’éternelle aspiration des êtres à des lendemains plus heureux : Ford en célèbre les valeurs avec peut-être un soupçon de paternalisme sentimental mais surtout beaucoup de générosité et une compréhension jamais entomologiste qui ne peut émaner que d’un fils de la classe ouvrière. 4/6

Les sacrifiés
Le conflit n’est pas terminé lorsque Ford tourne cette œuvre magnifique, ponctuée d’étonnantes séquences de batailles maritimes, et chargée de la douleur authentique des combattants au lendemain de Pearl Harbour. Le cinéaste célèbre à nouveau la force de la communauté, refuse l’individualisme pour exalter l’entraide et la solidarité. De là naît une émotion feutrée et intense, dans un repas partagé entre des officiers et une infirmière, dans la naissance pudique d’une idylle, dans la tristesse désemparée qui traverse la déroute américaine du Pacifique. C’est l’image de ces soldats errants, ou de Sandy (Donna Reed et ses faux airs d’Ingrid Bergman), les sacrifiés, livrés à eux-mêmes sur les plages de Manille conquises par l’ennemi. L’un des plus beaux films de guerre jamais réalisés. 5/6

La poursuite infernale
Nouveau fleuron du western archétypal : la perfection du classicisme selon son réalisateur, servie par l’élégance proverbiale d’Henry Fonda et la sombre détresse de Victor Mature. Le film est moins l’histoire d’une vengeance que le portrait de deux hommes face à leur destin, prêts à franchir une frontière. Il suffit à Ford de filmer une petite communauté dansant devant une église en construction pour évoquer toute la genèse d’une nation en devenir, sous l’égide commune du savoir (Doc Holliday) et du pouvoir (Wyatt Earp). Aventuriers, entraîneuses et Indiens font revivre cet Ouest américain mythique, où l’héroïsme, loin de toute apologie lénifiante, est en accord avec la communauté, et où la légende, enracinée dans le quotidien, se teinte de l’humour et de la générosité qui sont celles de l’auteur. 5/6

Le massacre de Fort Apache
Premier film consacré par le réalisateur à la cavalerie américaine, c’est aussi une étape marquante vers la réhabilitation des Indiens et vers l’honnêteté et le recul critique opéré par le cinéma quant à l’histoire encore récente de la guerre de Sécession. En confrontant le capitaine de terrain pacificateur aux idées antimilitaristes et le colonel imbu de sa science livresque et mû par l’ambition personnelle (Henry Fonda démarque de façon à peine voilée la figure de Custer), Ford oppose deux conceptions de l’autorité (l’une humaniste, l’autre rigoriste et puritaine) en une évocation minutieuse, sensible et chaleureuse du quotidien des Tuniques bleues. Malgré quelques conventions, cette vigoureuse critique de la discipline aveugle et de l’idéologie guerrière demeure un beau western classique. 4/6

Le fils du désert
Belles comme dans les albums d’enfance, les couleurs du cinéaste se nourrissent ici du ciel turquoise, des dunes blanches du désert, des arabesques cinétiques de la tempête. Robert, William et Peter (ou plutôt Gaspard, Balthazar et Melchior) recueillent l’enfant de l’Étoile du Berger, se démènent avec les premières langes, le premier biberon, s’y dévouent jusqu’à la grandeur du sacrifice. L’optimisme enchanté de cette parabole biblique nous emporte, lorsque le père d’adoption montre le nourrisson à l’assemblée émerveillée du saloon de la Nouvelle Jerusalem, le soir de Noël, et que le pianiste entame Silent Night, ou lorsque toute la communauté chante son adieu final à cet ancien brigand transfiguré, qui a confié le bébé à son ami le shérif. Comment ne pas chavirer devant tant de générosité, d’humanité, de transparence ? 5/6

La charge héroïque
Moustachu et vieilli, John Wayne est l’officier respecté d’une garnison en avant-poste, patrouillant dans Monument Valley au lendemain de la défaite de Custer. A quelques jours de la retraite, il se recueille sur la tombe de son épouse, tente de calmer les rivalités amoureuses de ses impétueux sergents, et mène une ultime mission qui vire au fiasco. John Ford semble prendre le rythme ralenti de son âge, laisse filtrer les sentiments sans les épancher, offre toute son attention à la vie concrète de ses personnages. Dorée par la poussière des paysages traversés, l’aventure fait la part belle à la nuance et à la respiration, développe une éthique de la sérénité en accord avec le temps passé, les expériences vécues et assumées, l’importance des relations au sein du groupe. Encore un très beau film. 5/6

Le convoi des braves
Un convoi mormon, dirigé par un ombrageux pasteur, engage deux vendeurs de chevaux pour les guider vers l’Ouest : John Ford actualise le vieux thème du groupe en marche vers la Terre promise, en l’ancrant dans une réalité quotidienne qui insuffle plus de vérité et de souffle encore à sa dimension mythique – soixante ans plus tard, Kelly Reichardt en fera un quasi-remake minimaliste avec La Dernière Piste. Une nouvelle fois, c’est la valeur des rites familiaux, de la solidarité et de la générosité désintéressée qui intéresse l’artiste : on danse des quadrilles endiablées dans la nuit du désert, on recueille des saltimbanques perdus, on chante l’espérance au coin du feu de camp. Le tout filmé avec ce sens de l’épure, cette nonchalance tranquille qui sont l’apanage des maîtres imposant leur talent sans le forcer. 5/6

Rio Grande
Vie quotidienne dans un fort isolé, chansons qui exaltent l’esprit de corps, nostalgie de baroudeur… Les ingrédients du dernier film de la trilogie entamée avec Fort Apache et poursuivie avec La Charge Héroïque sont connus. L’occasion pour Ford de livrer un hommage curieusement rétrograde à la cavalerie, et de perpétuer certains antagonismes passéistes (gloire de l’armée américaine contre sauvagerie des Apaches, à l’heure où le genre connaît une évolution idéologique sur la question). Reste la belle facture d’une œuvre certes moins harmonieuse que les grandes réussites westerniennes de l’auteur, mais équilibrant l’action, l’aventure et la psychologie (les éternelles contradictions du devoir et du sentiment, de la filiation et de la reconnaissance) avec suffisamment de métier pour assurer le plaisir. 3/6

L’homme tranquille
Le cinéaste a un jour décrit ce film comme sa première love story. S’éloignant comme il le fait régulièrement de l’univers du western, il consacre ici son attention et sa sensibilité, en une peinture pleine de tonicité, de truculence et de chaleur humaine, à son Irlande d’origine et à sa campagne verdoyante. Pittoresque, haute en couleur, fertile sans doute en projections idéalisées, la chronique s’habille d’une bienveillance tempérée d’humour et d’ironie, s’attache aux gens et aux paysages, se demande comment devenir propriétaire d’un terrain, membre d’une collectivité, citoyen d’une nation, et approfondit la problématique de l’individu et de son rapport au groupe : l’intégration ou au contraire le rejet, la solidarité, les relations complexes au sein d’une communauté, les us et coutumes qu’elle perpétue. 5/6

Le soleil brille pour tout le monde
Le cinéaste a réalisé de ces films intimes et radieux bâtis comme des maisons : voici le plus beau de tous. Derrière la quiétude d’un monde paternaliste se profilent l’hypocrisie morale et l’injustice raciale, les fragilités d’une nation fracturée, disposée au lynchage, où se poursuit la guerre civile et se cachent des secrets honteux. Mais la sagesse d’un homme intègre peut transcender le factionnalisme darwinien, favoriser la prise de conscience collective et nourrir l’espoir d’une société meilleure. Sublime utopie, qui s’exprime autant dans la cocasserie du tableau (la course à l’élection, les cercles communautaires, les mœurs de la petite ville) que dans la grandeur d’une réhabilitation posthume. Gorgé de rires et de larmes, cet hymne pittoresque et bouleversant à l’idéal démocratique est rien moins que le chef-d’œuvre caché de John Ford. 6/6
Top 10 Année 1953

Mogambo
Il est certains films que l’on connaît par cœur avant même de les avoir vus, et dont on est en mesure d’énoncer le déroulement un quart d’heure à l’avance. L’aventurier grisonnant et la citadine secrètement blessée, d’abord hostiles, s’embrasseront au bout de la première bobine – on coche. Le cœur de la blonde ingénue fondera pour le baroudeur avant de revenir à son fade mais légitime époux – on coche. Chaque ébauche de tension dramatique, chaque esquisse de dilemme amoureux alimente ce qu’il est impossible de ne pas considérer comme une enfilade de clichés exotiques pour lecteurs du Reader’s Digest rêvant d’Afrique équatoriale. Clark Gable, Ava Gardner et Grace Kelly s’ébrouent comme ils peuvent dans les images argentées de ce roman-photo, si passé de mode qu’il en est sympathique. 3/6

La prisonnière du désert
Première synthèse de la filmographie fordienne. Dans le décor grandiose de Monument Valley, l’enracinement familial et féminin constitue l’aspiration impossible de personnages qui sont autant de chevaliers errants et vaincus. Edwards et son ennemi mortel, le chef Scar, tous deux rescapés de causes perdues et défaits par la cavalerie yankee, y forment les deux faces d’une même pièce – obsession commune de venger leurs morts, sarcasmes cachant une identique blessure. John Wayne y incarne un héros antipathique, raciste, violent, tourmenté par son passé et aliéné par sa vision mythique (et donc trompeuse) de l’Ouest. Les paysages enneigés et désertiques qu’il traverse sont autant de figurations de ses états d’âme, au cœur d’une œuvre dont l’amertume désenchantée tranche radicalement avec l’âge d’or du western classique. 5/6
Top 10 Année 1956

L’aigle vole au soleil
Le sujet pourrait faire redouter un couplet ronflant à la gloire de l’aéronavale américaine. Que nenni. Ford fuit les trompettes, choisit une expression dédramatisée, dilate les moments en creux qu’il emplit d’une chaleureuse tendresse. Les bagarres drolatiques entre frères ennemis de la marine et de l’armée de l’air, l’obstination de l’inénarrable Carson à faire remarcher le Duke paralysé (deux armes : le mantra "I’m gonna move that toe" et l’invraisemblable attirail alcoolisé planqué derrière la commode), la main posée par Maureen O’Hara sur la nuque de son époux, après que les années lui aient imprimé une mèche blanche dans les cheveux… tout illustre la solidité des liens affectifs, leur subsistance à l’épreuve des coups du destin. Film superbe et injustement méconnu. 5/6
Top 10 Année 1957

Le sergent noir
Emblématique de la dernière période de l’auteur, celle des synthèses thématiques et du dépouillement formel, le film se distingue également par un propos politique assez vigoureux et par une âpreté dans la narration des faits et le portrait psychologique qui mènera tout naturellement au conclusif Frontière Chinoise. Le genre westernien est ici relégué au fond de quelques flash-backs qui se complètent et se résume à l’intimisme d’une pièce de chambre, l’intrigue jouant d’abord sur les claviers de l’énigme policière et du suspense de prétoire. Transportant les préjugés sudistes et les relents de racisme dans les récits de cavalerie, déplaçant l’iconographie de la menace sexuelle, d’ordinaire noire ou indienne, Ford livre une œuvre sèche, ferme, captivante, sans picaresque ni sentimentalisme. 4/6

Les deux cavaliers
Il est de notoriété publique que Ford ne portait pas ce western dans son cœur. Cela peut se comprendre tant il accumule les scories, les gags hasardeux, les fautes de goût dans la superposition brouillonne des registres convoqués. Reprenant les thèmes du déracinement, du racisme et de l’antagonisme culturel qu’il avait développés avec La Prisonnière du Désert, le cinéaste confronte deux caractères opposés (dont James Stewart dans un rôle inhabituel de shérif cynique et opportuniste) mais ressentant une même amertume face à la violence et aux préjugés de leurs congénères. Si, en dépeignant le fossé qui existe entre deux formes de civilisation, le film s’inscrit logiquement dans le parcours idéologique de l’auteur, sa facture quelque peu approximative est loin d’en faire une pièce capitale. 3/6

L’homme qui tua Liberty Valance
À la fois méditation nostalgique et récapitulation de l’œuvre de John Ford, dont la rigueur d’expression atteint ici l’épure, cette véritable démythification des légendes considérées comme plus véridiques que les faits souligne l’influence mensongère des médias et la propension de la mémoire collective à transformer le passé en vérités simplistes, et les personnages ordinaires en icônes rayonnantes. C’est une réflexion complexe sur l’intégrité, la responsabilité, l’héroïsme, la politique, l’émergence du quatrième pouvoir, la transformation irréversible de l’Ouest américain, l’opposition de la démocratie et de la violence, qui s’articule autour de trois personnages représentant trois positions morales : le règne de la force, l’établissement de la loi et la nécessité de la force pour imposer la loi. Magnifique et définitif. 6/6
Top 10 Année 1962

Les Cheyennes
Au cœur de l’odyssée tragique de ces survivants échappés de leur réserve et en marche vers le Dakota, la culpabilité américaine dans le génocide indien. Ni l’attitude compatissante du capitaine, ni le choix de l’institutrice de partager leur détresse, ni le politicien attentif et respectueux ne peuvent rien changer. L’hommage rendu au peuple cheyenne est certes noble, et ses intentions inattaquables : c’est le contre-champ nécessaire d’une mouvance westernienne qui, pendant des années, n’a cessé de les trahir, et la traduction d’une mauvaise conscience prise en étau entre le devoir à accomplir et l’idéal lincolnien. Reste que cette sincérité ne m’a jamais emporté, anesthésiée par trop de longueurs et par une facture dont la neutralité vire parfois à la tiédeur. Long, mou, et pour tout dire assez ennuyeux. 3/6

Frontière chinoise
Longtemps taxé de machisme, Ford choisit, pour son dernier film, d’adresser un ultime pied-de-nez à ses détracteurs. Il organise autour de huit femmes un huis-clos intense en forme de mélodrame ambigu et flamboyant, qui met à nu les désirs et les frustrations au sein d’une mission et exalte la valeur de l’abnégation et du sacrifice. S’il reprend son motif favori et archétypal de la communauté assiégée, c’est pour mieux tordre le cou à l’hypocrisie et aux carcans réactionnaires d’une certaine société américaine, et célébrer le portrait d’une doctoresse moderne, athée, libérée, véritable trublion anticonformiste qu’Anne Bancroft, pantalon et cheveux courts, investit avec une fougue passionnée. La morale stoïcienne est d’une grande beauté et vient couronner une épitaphe aussi inattendue qu’accomplie. 5/6
Top 10 Année 1966


Mon top :

1. L’homme qui tua Liberty Valance (1962)
2. Le soleil brille pour tout le monde (1953)
3. La prisonnière du désert (1956)
4. Les sacrifiés (1945)
5. Le fils du désert (1948)

Géant du cinéma américain, maître d’un genre mythique (le western) mais pas seulement, porteur surtout d’un humanisme généreux et universel, Ford est évidemment un réalisateur incontournable, auquel je suis extrêmement sensible. Mais comment ne pas l’être ?
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Re: John Ford (1894-1973)

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Père Jules
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Père Jules »

C'est reparti ! :D

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Jack Carter
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Jack Carter »

Un de mes Ford favori ! :D
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Père Jules
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Père Jules »

Suite du cycle avec Qu'elle était verte ma vallée à l'honneur

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Jeremy Fox
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Re: John Ford (1894-1973)

Post by Jeremy Fox »

Aucune actu spéciale sur ce film en ce moment ce qui n'empêche pas une chronique de Marie Stuart par Franck Viale.