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Critique de film
Le film

Marie Stuart

(Mary of Scotland)

Partenariat

L'histoire

La reine Elisabeth est furieuse : sa cousine Marie Stuart, veuve de François II, s'apprête à débarquer en Écosse pour faire valoir son droit. Fille de Jacques V d'Écosse, Marie menace le trône d'Elisabeth, fille d'Henry VIII et d'Anne Boleyn, dont le mariage a été annulé. Elisabeth ordonne que soit hissé un pavillon noir pour empêcher le débarquement de sa rivale. Mes les pirates arraisonnent le navire qui transportait les chevaux. Marie Stuart arrive à Holyrood Castle près d’Édimbourg, en cheval de trait, où son demi-frère, James Morey, lui cède la régence. Les barons rallient John Knox le réformateur anglican. Fervente catholique, Marie Stuart ne renonce pas à sa foi, elle ne peut guère compter que sur le soutien du comte de Bothwell...

Analyse et critique


Un homme...

Si Pablo Picasso avait dû peindre le portrait de John Ford, combien de faces lui aurait-il données ? Écrire « Pablo Picasso » sur la même ligne que « John Ford » n'est pas habituel. Pourtant, si selon Henri-Georges Clouzot, il existe un mystère Picasso, il en existe un, plus opaque encore, celui du génial réalisateur de La Chevauchée Fantastique (1939). Que de contradictions en un seul homme ! C'est de l'ensemble des témoignages de ses proches et collaborateurs, un constat unanime. Katharine Hepburn, parce qu'il sera beaucoup question d'elle dans cette chronique, lui dit un jour agacée : « Je ne suis pas certaine que tu te comprennes toi-même ». Elle le trouvait « fascinant », « extrêmement rude, terriblement arrogant, véritablement tendre, jamais prétentieux, jamais poseur, et incroyablement sensible ». (1) Voilà une première esquisse. À la fois humaniste et despote, doux et rugueux, poète et truqueur, Ford n'a jamais su faire cohabiter sa sensibilité unique et exacerbée, avec ses valeurs viriles. Son alcoolisme aggravait son instabilité d'humeur, son caractère lunatique. Dans sa très belle chronique consacrée à Deux Femmes (1932), sur ce site, Geoffrey Carter évoque, avec beaucoup de pertinence, la figure ambivalente de sa mère qui a façonné pour partie ce curieux tempérament. Il écrit : « Certes, [John Ford] n’éprouva pas le même ressentiment envers sa mère que celui du personnage de Jim Jessop envers la sienne, mais l’image idéalisée du matriarcat irlandais et la personnalité dominatrice d’Abby Feeney s’accompagnait d’autorité obstinée et d’exigence affective. La sentimentalité fordienne provient sans doute de sa culpabilité face à son incapacité à satisfaire l’exigence de perfection de sa mère et celle d’avoir abandonné ses parents pour mener une carrière à l’autre bout du pays ».


Peu à l'aise avec sa nature, Ford n'était pas non plus bel homme : à peine âgé d'une cinquantaine d'années qu'on le surnommait déjà « Pappy ». Malgré un goût pour les belles étoffes, il affichait une allure négligée qui ira en s'aggravant. Il avait des habitudes ; selon Claire Trevor, il se serait assis dans le même fauteuil pendant plus de 20 ans, creusant un trou en remuant son index de la main droite. Il n'accepta de le faire réparer qu'à condition qu'on utilise le même tissu. Son œil gauche était atrophié suite à une cataracte mal soignée (2), à partir des années 50. On est loin, ici, de décrire le portrait d'un séducteur. Au temps du muet, lui connaissant peu de relations avec les femmes – Ford était timoré avec le beau sexe – un ami d'Harry Carey, le brouilla avec la star, répétant à qui voulait l'entendre qu'il aimait les acteurs musclés, sous-entendant une homosexualité latente. Le départ chez William Fox aurait été en partie motivé par cette brouille puérile. Ford dira d'Hepburn qu'elle était comme « moitié païenne, moitié puritaine », admettant que tel était aussi son cas. Son tempérament anarchique avait pour pendant sa rigueur et son perfectionnisme. Derrière le vieil homme négligé des dernières années habitait un esprit obsessionnel, mâchouillant un cigare, une pipe, ou un mouchoir. Il n'est pas impossible que sa face obscure ait été mise en abîme dans La Prisonnière du désert... Mais ceci est une autre histoire. Si j'évoque sa personnalité et sa relation aux femmes, c'est que le film Marie Stuart est plus connu aujourd'hui pour avoir été le théâtre d'une passion naissante entre lui et Katharine Hepburn que pour ses qualités cinématographiques. Et parce que cette « passion » a au moins eu le mérite de stimuler l'esprit du cinéaste pour de longues années. Elle est peu banale et difficile à comprendre à travers le prisme des mœurs actuelles.


Lorsqu'il rencontre Hepburn, Ford est marié à Mary Mc Bryde Smith depuis 1920. Une femme pas particulièrement jolie mais distinguée et surtout issue d'une bonne famille d'aristocrates de Caroline du Nord – ce dont il est fier – , d'origine irlandaise et écossaise. La plantation de ses ancêtres sudistes avait été incendiée lors de la Guerre de Sécession, un épisode évoqué en douce dans Rio Grande (1950). Elle est presbytérienne et divorcée, deux défauts grandement rédhibitoires pour la famille Feeney. Les époux ont deux enfants, Patrick et Barbara. Ford montre peu d'affection pour son fils. Il n'hésitera pas à les envoyer, à la première occasion, en pension à Honolulu. Ford préfère à sa famille la bouteille, sa vie professionnelle, ses copains, ses escapades. Il est à l'étroit au sein d'un foyer. Sans doute sous l'influence de Dudley Nichols, Ford affiche dans les années 30 des préférences politiques pour le camp progressiste, mais son inspiration reste imprégnée de valeurs traditionnelles. Katharine Hepburn est particulièrement étrangère à cette univers. C'est une wasp, espiègle, au très fort caractère. Elle est née dans le Connecticut en 1907, c'est la deuxième enfant d'une fratrie qui en compte six. Elle est la fille d'un médecin. Ses parents sont des gens modernes, instruits. Sa mère est une des premières féministes, elle milite pour le contrôle des naissances et l'eugénisme – alors qu'elle a, elle-même, six enfants, elle est choquée d'apprendre que John Ford est le dernier d'une famille de 13 enfants (11 en réalité). Elle, et sa fille, reprochent aux familles d'immigrés d'être trop nombreuses.


D'abord seule fille entre trois garçons, elle se coupe les cheveux et se fait appeler Jimmy : « J'étais maigre comme un clou, super costaude et je n'avais peur de rien ». Un drame assombri son enfance heureuse. À 14 ans, elle retrouve le corps de son frère aîné pendu dans sa chambre. Elle est une élève médiocre, mais joue dans plusieurs pièces au cours de ses études. La jeune femme rêve ensuite de devenir star et pose nue pour un peintre ; elle affiche une indépendance farouche. Ford dira d'elle : « C'est une fille épatante » avant d'ajouter : « Si elle apprenait seulement à la fermer et à céder de temps en temps, elle ferait sans doute une bonne épouse. » Très vite, elle décroche des rôles, mais se fait virer à plusieurs reprises, à cause de son caractère trop franc. Elle séduit la critique et attire l'attention de David O. Selznick et George Cukor qui la choisissent pour interpréter la fille de John Barrymore dans L'Héritage (1932). Parallèlement, elle devient la maîtresse de son agent, Leland Hayward. Lorsque Katharine Hepburn est pressentie pour interpréter Marie Stuart, elle souhaite voir le projet confié à George Cukor avec qui elle vient de tourner Sylvia Scarlett ; un « désastre » aux yeux de son producteur Pandro S. Berman. Ne voulant plus collaborer avec un réalisateur réputé pour sa direction d'actrices, Berman choisit plutôt de confier la réalisation à John Ford, réputé savoir les diriger « sans fioriture ». Ford est auréolé du succès commercial et critique du Mouchard (1935), pour lequel il a reçu son premier oscar de la mise en scène. Lorsqu'il appelle l'actrice pour la première fois, Hepburn lui fait savoir qu'elle est le pire choix pour incarner Marie Stuart. Mais celui-ci lui rétorque : « Ce n'est pas pire de te faire jouer Marie Stuart que de me choisir comme réalisateur pour Marie Stuart ».


Il tombe sous le charme de son interprète. Il se confie cette année-là, comme jamais, au journaliste Howard Sharpe pour le magazine Photoplay (3) : « Quand on m'a confié Mary of Scotland, je n'ai pensé qu'à Hepburn […] Elle s'était longuement préparée au rôle et ce n'était pas comme si j'avais eu à faire à une jolie petite actrice au talent naissant que j'aurais pu habiller n'importe comment et photographier normalement. Dans ce cas-là, le grand problème c'est la star et nous devions le résoudre avant même de pouvoir songer au découpage. J'ai demandé au studio les copies de tous les films où Katharine avait joué […] Ensuite j'ai convoqué le département des costumes, on a travaillé en étroite liaison avec les adaptateurs. On a regardé les portraits et les gravures des costumes de la période élisabéthaine, ceux que Mary avait portés, et des photographies de son château, pièce par pièce. On a dessiné sommairement robes et collerettes, décors et mobilier. Quand on a eu une espèce de base de départ, on s'est enfermés dans une salle de projection et, chaque nuit, on a regardé de très près tous les films de Katharine. On a étudié chaque angle de son étrange petite figure, son nez ciselé, sa bouche, son long cou (...)». Son visage est véritablement au cœur du film. Les gros plans sont nombreux et superbes, ils sont rares dans le reste de l’œuvre du réalisateur. Dans un film caractéristique de ses œuvres d'enfermement – La Patrouille perdue, Le Mouchard, Le Long Voyage, Dieu est Mort - ce visage est une grâce, une espérance. Leur relation fait des étincelles. Elle l'imite et le provoque, les deux pieds sur son bureau fumant une pipe irlandaise. Pour constater s'il changeait de chemise, elle fait une croix bleu sur la manche, et lui demande à la fin du tournage, pourquoi il n'en changeait jamais. Il nie et lorsqu'elle lui révèle son stratagème il devient furieux (4) - Il portait sa chemise fétiche du tournage du Mouchard. Quand il lui propose un golf et qu'elle met une enchère de 100 dollars sur chaque trou, il lui rétorque : « D'accord. Et si tu perds, tu me promets que, pour une fois, tu viendras au studio habillée en femme ». Sans se laisser impressionner, elle le mouche : « Et si je gagne, vous promettez de venir au moins une fois habillé en gentleman ».


Il est presque certain aujourd'hui que Ford et Hepburn aient eu une passion. Ils jouaient au golf ensemble, se rendaient dans la propriété de l'actrice et partaient en virée à bord de l'Araner, le voilier de Ford, sous couverture - Georges Cukor servit de paravent. À la fin du tournage, le réalisateur aurait hésité à quitter son foyer, partant à New-York pour séjourner dans la propriété familiale des Hepburn. Mais cette passion a tourné court. Difficile de lever le voile sur cette love story. Une biographe de l'actrice, Barbara Leaming, a raconté dans le détail cette histoire romanesque. Sans faire preuve de rigueur, ce qui lui valut l'aversion de Dan Ford, le petit fils du cinéaste, qui pourtant avait le premier révélé cette romance. Alors qu'il enregistrait des conversations avec son grand-père alité, l'année de sa mort, il immortalisa une entrevue avec Katharine Hepburn, laissant tourner le magnétophone pendant qu'il était absent. La conversation est extrêmement touchante et laisse deviner la profonde pudeur du cinéaste : 

Elle : « On se respecte l'un l'autre ».
Lui : « C'est la plus belle qualité du monde... Et le fait que tu me piles au golf »
(…) seuls :
Elle : « Tu mets des cendres partout. Dors un peu, je reviens demain... »
Lui : « D'accord »
« Très bien »
« Je t'aime »
« C'est réciproque »
« Merci »
« C'est bon de te revoir »
« Très bon... C'est mieux »
« Je reviens demain »
« Dis, Kate, quelqu'un écoute ? »
« Non »
« Tu as de l'intuition féminine ? »

Long silence
« Oui ».


Selon l'actrice, et l'entourage du réalisateur, leur amour est resté platonique. Ford n'aurait pas souhaité trahir sa femme à l'époque - à moins qu'il ait été impressionné par sa maîtresse. Un divorce aurait été envisagé. Selon une version, Hepburn aurait proposé de l'argent à Mary Ford pour qu'elle accepte le divorce et laisse son mari voir sa fille, Barbara, qu'il préfère à son fils. Cette anecdote reste fragile. Ford, il est vrai, n'est pas un mari chaleureux et attentionné. Aurait-il été différent avec Hepburn ? Impossible de le savoir. Elle n'aurait jamais accepté les mêmes sacrifices que sa femme. Difficile également d'imaginer Ford fréquenter l'entourage de l'actrice, et réciproquement. De nombreux commentateurs font constater que dans L'Homme tranquille (1952), le personnage incarné par Maureen O'Hara se nomme Mary-Kate. Elle porte en elle les deux passions du réalisateur, capable comme elle se vêtir de rouge et de bleu, de faire vivre en elle le chaud et le froid. Mary Ford et Kate Hepburn étant deux femmes que tout oppose. Maureen O'Hara sera la troisième passion du réalisateur. Elle a souvent répété que, sous l'emprise d'alcool, Ford était parfois pressant. Leur relation fut d'une toute autre nature, le réalisateur lui faisant subir, comme à ses amis, les pires vilenies. Elle écrira : « Comment parler de quelqu'un qu'on a aimé et admiré ? Qui pourtant avait des défauts aggravants. C'était un escroc né, on ne savais jamais s'il fallait le croire ou non. Il cherchait l'effet partout. Il était difficile à interviewer. Il disait le contraire de ce que vous vouliez entendre. Il pouvait se montrer gentil, élégant, doux. Avec un grand sens de l'humour. Mais il pouvait aussi être vindicatif et méchant. Tout ce qu'on pouvait faire avec John Ford, c'était d'accepter ses qualités et ses défauts, et de l'aimer »Quelques années après L'Homme Tranquille, Ford retrouvait Maureen O'Hara sur le plateau de L'Aigle vole au soleil (1959). À travers la biographie de son ami Frank « Spig » Wead, le cinéaste dessine son autoportrait. Le film raconte le parcours d'un homme absent, loin de son foyer, mais qui garde un lien indéfectible avec sa femme, Min. Aurait-il alors accepté de n'être que M. Mary Ford ? En 1977, sa femme interrogée par deux historiens du cinéma dira de son mari, tout simplement : « Pour moi c'est le plus grand homme qui ait jamais existé, à tous points de vue ». Elle expliquait comment elle restait assise à regarder son portrait, comment malgré tout, avec lui, chaque jour était parfait : « Il y avait quelque chose en lui. Ce n'était certainement pas son apparence, je suis tombée amoureuse de lui, c'est tout... ». L'homme de la vie de Katharine Hepburn, l'acteur Spencer Tracy, était un catholique d'origine irlandaise, alcoolique, mue par des sentiments contradictoires. Tout est sens chez John Ford.


... Deux femmes :

Le tempérament lunatique de Ford trouve peut-être une illustration dans son cinéma avec cette capacité exceptionnelle à passer d'un genre à un autre, dans un mélange de tons unique. Le générique de Marie Stuart est à ce sujet emblématique, avec une succession de quatre musiques sur fond de tissu écossais : traditionnelles ou lyriques, légères ou imposantes. Max Steiner est à la baguette, il donne libre court, lui aussi, à son goût du patchwork. Le film est l'adaptation d'une pièce de Maxwell Anderson (1888 – 1959) le dramaturge « ampoulé » préféré d'Hollywood. Prix Pulitzer 1933, il est le futur auteur de Key Largo, et de The True Story of Christopher Emmanuel Balestrero, qui inspirera Le faux Coupable (1956) d'Alfred Hitchcock. L'adaptation de la pièce est signée Dudley Nichols qu'une partie de la critique, peu enclin à apprécier la veine dite expressionniste du cinéaste, perçoit comme le mauvais génie de Ford, accentuant un net penchant pour le symbolique et l'allégorique. Il est l'auteur d’œuvres aujourd'hui peu appréciées comme La Patrouille Perdue, Le Mouchard, et Dieu est Mort (qu'il renia). Il signa 14 scripts pour Ford dont La Chevauchée Fantastique. Il est entre autres le scénariste de L'impossible Monsieur bébé, d'Air Force et de La captive aux yeux clairs pour Howard Hawks et et de Chasse à l'homme pour Fritz Lang - il y a pires trajectoires ! Les cinéphiles qui préfèrent le Ford décontracté, en plein air, doivent admettre que le goût du cinéaste pour le symbolisme et l'expressionnisme est une constante, cachée, qui n'est jamais bien loin. L'utilisation que fait Ford de Monument Valley en est la preuve, ses cadrages au cordeau, l’opposition presque constante dans son style entre hiératisme et erratisme. Marie Stuart est à l'évidence une œuvre un peu factice et guindée ; à cause du jeu des acteurs, du décor et les dialogues. Surtout, le film prend parti sans le moindre recul historique pour Marie Stuart, face à Élisabeth d'Angleterre. Ford assumera jusqu'au bout la lecture pro-catholique et anti-anglicane du martyr de la Reine d’Écosse. Le réalisateur qui avait soutenu l'IRA pour son film Le Mouchard cultivait un sentiment anti-britannique très fort. Il trouva là un sujet adéquat.


Faisons d'abord un peu d'Histoire. En novembre 1558, en Angleterre, Elisabeth (je garde ici l'orthographe française communément admise pour les noms historiques, comme pour le titre du film), fille du roi Henri VIII, monte sur le trône après la mort de sa demi-sœur, la reine Marie Tudor. Son père a rompu avec le Pape, opposé à son divorce avec Catherine d’Aragon. Pour les catholiques Elisabeth est une souveraine hérétique, mais également illégitime. Elle est la fille qu’Henri VIII eut avec Anne Boleyn, sa seconde épouse, pour laquelle il a provoqué un schisme. Pour les catholiques, Elisabeth est une usurpatrice et Marie Stuart est la véritable reine d’Angleterre. Sa grand-mère, Marguerite Stuart, qui épousa en 1503 Jacques IV, roi d’Écosse, est la sœur aînée du roi Henri VIII. Mais Marie Stuart est mariée à François II, le roi de France. Un événement imprévu, cependant, va précipiter son destin : de santé fragile, le roi meurt le 5 décembre 1560 d’une otite mal soignée. Son frère Charles lui succède. Sa belle-mère Catherine de Médicis, qui détient la réalité du pouvoir, ne veut plus de Marie Stuart à la Cour de France. Esseulée, la jeune reine ressent une profonde solitude. Elle retourne alors en Écosse, pays qu’elle a quitté quand elle n’avait que six ans. Soutenue par l’Église et le Pape, forte de ses titres de reine d’Écosse et reine de France, elle revendique le trône d’Angleterre. Son retour est difficile, les anglicans menés par John Knox sont à la tête du gouvernement. Son titre de reine d’Écosse est plus formel que réel. La reine Élisabeth est restée célèbre pour ne s'être jamais mariée, malgré les demandes pressentes de souverains désireux de s'allier à l'Angleterre  (notamment le roi d'Espagne, alors très puissant). Elle fut surnommée la « Reine Vierge ». Son refus de donner une descendance mis fin à la lignée des Tudor.


Marie Stuart ne fait certes pas partie des grandes œuvres du réalisateur. On aurait tort cependant de le mésestimer. Le film irrigue Mogambo, et le dernier opus, Frontière Chinoise (1965). Mogambo est une variation sur un mode léger et voit s'opposer une protestante britannique, interprétée par Grace Kelly, et une gracieuse catholique, incarnée par la belle Ava Gardner. Sur un mode tragique Frontière Chinoise emprunte énormément à Marie Stuart. Outre l'opposition absolue entre une puritaine frustrée et une athée transfigurée par une conversion de cœur, le film reprend quelques motifs du précédent. Les chevaux cabrés de l'armée du comte Bothwell préfigurent ceux de Tunga Khan. Lorsque Marie Stuart arrive en Écosse, ses suiveuses, toutes appelées Marie, arrivent parquées dans une charrette, de même que les sept femmes du titre original de Frontière Chinoise, lorsqu'elle quittent la mission. L'effet photographique à la toute fin du dernier opus - un projecteur éteint dans la continuité du plan  - est une technique que Ford teste pour la première fois dans Marie Stuart, il l'utilisera également au cours du procès du Sergent Noir : les témoins sont projetés dans la pénombre de leur propre subjectivité. Les deux films, enfin, voient deux femmes s'opposer dans une problématique masculine. L'amour et le pouvoir sont les deux ressorts du film. Ici, Elisabeth interprétée par Florence Eldridge, petite copie de Bette Davis, assez convaincante, est une reine stérile, qui déteint son pouvoir par la force, sa légitimité étant contestée. Elle emploie une solution d'homme pour nuire à sa rivale : la guerre. Marie Stuart est une catholique, légitime mais sans trône, son pouvoir est détenue par la grâce. Elle trouvera la mort sur l’échafaud mais aura une descendance régnante. Elle triomphe par-delà la mort après avoir épousé l'efféminé Darnley au nom de la politique, et fait un mariage d'amour avec le viril comte de Bothwell - qui n'hésite pas à relever son kilt devant un bon feu de cheminé.


Si la facture d'ensemble reste assez théâtrale, les qualités qui sous-tendent l'édifice en font une œuvre forte et originale. Certes le film souffre un peu de bavardage, d'une série d'intrigues pas toujours bien menées. La lumière est le principal outil formel. Joe August, le directeur de la photo préféré de Ford, crée de profonds clairs obscurs, captant dans des raies de lumières des regards inquiets. La première partie est très réussie. L'arrivée de Marie Stuart en Écosse sont l'occasion de scènes très fordiennes.  Elle arrive à Holyrood Castle, près d’Édimbourg, en cheval de trait ; pendant qu'elle se présente à la cour, le peuple se presse et se rassemble au son de chants et de musiques traditionnelles. Un moment poignant. Ford traîte ensuite la romance entre Marie Stuart et Bothwell avec une certaine platitude. Au point qu'Hepburn lui reprocha son indifférence sur le plateau. Ford quitta son poste, lui laissant enregistrer une scène à sa guise. Le cinéaste n'a certainement pas voulu court-circuiter, avec un tiers, la franche opposition entre les deux reines. Le sujet est ailleurs, l’Éros (dans sa dimension charnelle également : elle a un enfant de Darnley et non de Bothwell) lui donne l'avantage sur sa rivale. L'Éros est, ici, politique. Le cinéaste Dominique Marchais confiait au journal Libération en 2014 ceci : « La maîtrise, immense, sidérante, de Ford n’est pas programmatique, comme chez Kubrick ou Preminger par exemple, mais très adaptative, un peu comme la maîtrise de l’ivrogne titubant qui arrive, in extremis et comme par enchantement, à sortir du saloon sans se cogner au chambranle, soit tout un art du petit pas et de la reprise d’équilibre. » Deux Femmes est le modèle du récit fordien. L'intrigue est un prétexte, Hannah Jessop erre, rien de bouge jusqu'à une soudaine prise de conscience. Le charme certain de Marie Stuart est le fruit d'un subtil détournement de l'action. Elisabeth a passé sa vie à justifier son règne. Elle est self-made-women avant l'heure. Elle ne cesse de chercher à éliminer sa rivale de manière virile. De son côté Marie Stuart, triomphe par amour en refusant d'atteindre ces objectifs par des moyens d'hommes. Éros triomphe ici de Mars, le féminin sur le masculin, la faiblesse se mue en force, la force en faiblesse. L’être triomphe du faire. Un plan voit Donald Crisp, incarnant le tout premier soutien à la Reine d’Écosse, déçu de la voir refuser la guerre, briser son épée sur un genou.


Marie est véritablement sanctifiée dans la dernière partie du film, très réussie. Le procès, la rencontre entre les deux reines et surtout la montée à l'échafaud. La nuit précédant la mort de Marie Stuart, les deux cousines, l'anglicane et la catholique, ont une simple conversation autour d'une bougie. Figure que Ford reprend du Mouchard - la conversation entre Katie Madden et Mary McPhillip - et qu'il répétera à la fin de Dieu est mort (1947) - entre le prêtre et le lieutenant. Les plus passionnants duels ne se font pas avec des armes mais avec des mots, la violence n'est qu'une absence de langage. La mort de Stuart sera son triomphe. Dans Le Temps des Géants (Rouge Profond Ed. 2009) Pierre Berthomieu, à propos de Dieu est mort, nous dit au sujet des plans d'officiers et fonctionnaires pendant l’exécution du prêtre : « Les rayons de lumières dépassent le simple code pictural : Ford utilise la lumière pour sculpter le relief de la pièce et laisser ces hommes de pouvoir dans le doute ou l'inertie spirituelle. Ils sont littéralement de ce côté de la vitre prisonnier de Terre et hantés par le mystère. » L'expression « prisonnier de la Terre » est en soi une critique profonde de l'athéisme, du refus de la grâce. Pour Ford, il n'y a pas d'espérance pour le règne humain. La finitude, le péché originel, condamne l'homme a ne jamais voir un bien satisfaisant. Il n'y a pas de réussite, car les conséquences serait d'être des « Prisonniers de la Terre ». La seule espérance est la foi. Les dernières secondes de Marie Stuart sont pour les croyants un grand moment de cinéma catholique. Elle arrive à son calvaire, le ciel s'assombrit soudain, on pense à l’obscurité qui tombe sur Jérusalem lors de la crucifixion du Christ. La lumière revenue, avec une croix pectoral sur la poitrine, elle monte un escalier bordé de rangées de pieux. L'effet est saisissant. Ford filmera dans Dieu est mort le parcours du prêtre vers son exécution de façon absolument contraire. Marie Stuart est cueillie par la camera et monte sans toucher terre, vers son créateur. La caméra suit une trajectoire dans les cieux. J'invite ici, à travers ce texte, à revoir John Ford, à revoir Marie Stuart.


(1) Katharine Hepburn (trad. Françoise Cartano), Moi, Histoires de ma vie, Presses de la Renaissance,‎ 1996.
(2) De nombreux commentateurs font dater la perte de son œil à la Seconde Guerre Mondiale. Ford racontait volontiers avoir été blessé à Midway, alors qu'il filmait l'attaque japonaise. L'un de ses biographes les mieux informé, Joseph Mc Bride, a consulté les rapports médicaux, il est formel : Ford n'aurait souffert que de blessures superficielles. La perte de son œil est en réalité plus prosaïque. Ford n'a jamais eu un très bonne vue. L'une des raisons, pour lesquelles il n'a pu rentrer à l'École navale. D'après Mc Bride, en rentrant du tournage de Mogambo, en 1953, Ford affecté de la cataracte a retardé l'opération le plus tard possible. L'intervention se serait bien passée, mais Ford resta à partir du moins de juillet « dans sa chambre sans lumière jusqu'au milieu de l'automne ». Son œil gauche restera atrophié car, selon la femme du réalisateur, il a retiré son bandeau de protection trop tôt. Ford commença alors à porter un bandeau de façon plus ou moins permanente. cf.À la recherche de John Ford, Joseph Mc Bride (2007) INSTITUT LUMIÈRE/ACTES SUD.
(3) John Ford, collectif (1990). Les éditions de l’Étoile/Cahier du Cinéma.
(4) La plupart de ces anecdotes sont puisées dans la biographie de Joseph Mc Bride.

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Par Franck Viale - le 9 février 2016