Jacques Demy (1931-1990)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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AtCloseRange
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar AtCloseRange » 13 juin 11, 19:51

Miss Nobody a écrit :Image

L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune

« L'événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune » c'est Marcello Mastroianni, moniteur de conduite, qui tombe enceinte de sa délicieuse épouse Catherine Deneuve... Pour un événement, c'en est un, et les docteurs sont formels. C'est tout un monde qu'il va falloir réorganiser maintenant que les hommes peuvent porter des enfants...
Si l'événement en question est plutôt bien amené, dans une première partie délicieusement kitch, entre l'auto-école de Monsieur et le salon de coiffure de Madame, on se demande très vite où tout cela peut nous mener. Jacques Demy fait le choix d'un bouleversement de peu d'envergure, avec l'optimisme qu'on lui connaît. Ainsi, le monde entier se fait très vite à l'idée que les hommes puissent désormais enfanter, et ce sont surtout les médias (par le biais de la publicité, des conférences, des journaux et de la télévision) qui s'en trouvent chamboulés. L'idée de départ est excellente, mais on en a fait le tour rapidement. Heureusement, le film est court, dynamique, et les acteurs sont tous très bons. Demy prend aussi la peine d'effleurer au passage, et avec beaucoup d'humour, la question de la guerre des sexes, dans une époque préoccupée par le contrôle des naissances et la libération de la femme.
Son idée, aussi saugrenue que jubilatoire, a germé dans son esprit alors qu'Agnes Varda et son amie Catherine Deneuve était toutes les deux enceintes. C'est surtout pour rire qu'il s'est amusé à transposer ses deux grossesses, dont elles ne cessaient de parler, sur Mastroianni et lui-même. Il est cependant intéressant d'observer comme le féminisme des deux femmes, qui avait osé faire partie des « 343 salopes » en 1971, transpire à petites gouttes dans le film.
Parce qu'il aborde le sujet avec légéreté, « L'événement le plus important... » est un film à la fois anodin et attachant. On y retrouve avec plaisir le patte de Jacques Demy, qui s'approprie l'esthétique des années 70 avec un mauvais goût assumé et jouissif (comment résister par exemple à la belle Deneuve, d'habitude si classieuse, quand elle assortit son vernis à ongles bleu à son manteau à poil). Au final, "L'événement le plus important..." 'est un petit film rigolo et sans prétention, qui mérite d'être découvert malgré son manque de notoriété.


6,5/10

Assez d'accord avec tout ça.
Le film me faisait vraiment peur au départ et il faut avouer que le long générique avec en plus, une chanson de Michel Legrand chantée par Mireille Matthieu vaut son pesant de kitsch.
Heureusement Demy trouve le bon angle pour traiter cette histoire en choisissant de dédramatiser tout cela en mode mineur. On retrouve son brio pour les dialogues à la fois quotidens et poétiques (Deneuve y est pétillante, Mastroianni tout en sobriété).
Si on ajoute à ça, le talent de coloriste de Demy qui éclate dans les tenues de Deneuve, l'intérieur du salon de coiffure (qui a forcément dû influencer Tonie Marshall surtout qu'elle fait ici une très courte apparition), c'est un joli petit film.
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Demi-Lune
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Demi-Lune » 13 janv. 12, 16:53

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Quelques mots au sujet des Parapluies de Cherbourg (1964) qui s'achemine sûrement vers la victoire ce mois-ci. J'ai été décontenancé par le tout-chanté au début. La première scène, dans le garage, donne de suite le ton et je me suis demandé si ce parti-pris est réellement probant à voir tout le monde chanter des trucs anodins. On peut en effet considérer que l'alternance dialogues/chansons rehausse justement la singularité et l'importance dramatique de ces dernières. En outre, sur 1h30 de composition non stop, l'inspiration de Legrand n'est pas uniformément au sommet et certaines plages très mineures côtoient de vraies grandes réussites mélodiques (de ce point de vue, Les Demoiselles de Rochefort et sa collection d'airs tous plus géniaux les uns que les autres me paraît musicalement plus abouti). Donc ça, c'est ma réaction au début. Et puis, lentement mais sûrement, on assimile le procédé et on en vient à ne plus y faire attention. On se concentre mieux sur les mélodies de Legrand, sur la qualité des paroles (dignes des Demoiselles par endroits, ce qui est un grand compliment pour moi), sur l'alchimie confondante entre la mise en scène, les acteurs et la musique. Sur la grande cohérence de l'ensemble, qui bien que déstabilisant au départ, se révèle en fait d'une grande modernité (pas mal de trucs de société subtilement évoqués ou des effets comme ce travelling où Deneuve et Castelnuovo glissent dans la rue), et illustratif de l'humour de Demy si l'on repense à cette ouverture avec les pompistes.

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Tout est fluide, réglé à la perfection, avec cette déclamation extrêmement vivante et émotive des chansons qui donne toute sa dimension lyrique et déchirante au drame (comme quand Deneuve pleure sur les genoux de sa mère ou qu'elle lui avoue vous savez quoi). Par ailleurs, il y a bien entendu le soin maniaque apporté par Demy à l'univers visuel du film, à qui il donne les apparences d'une sucrerie naïve et amadouante qu'il va s'échiner à pervertir (dans les bonus, l'actrice Virginie Ledoyen parle de bonbon empoisonné au sujet des Parapluies de Cherbourg, ce que je trouve très pertinent). Les correspondances de couleurs pétaradantes entre les vêtements et les décors, la création idéaliste d'un modèle féminin virginal (Catherine Deneuve A CROQUER dans sa fragilité de douce blonde mélancolique en porcelaine), la gamme chromatique comme élément de définition psychologique essentiel, tout ça n'en finit pas de m'impressionner et je crois que très rares sont les cinéastes à avoir un sens aussi pointu de l'esthétisme décoratif et vestimentaire. Les Parapluies, plus encore que Les Demoiselles, c'est véritablement l'écrin de la fascination de Demy pour la beauté juvénile de Deneuve et tout le film respire sa fraîcheur, sa délicatesse. Certains plans sont sans équivoque tant ils transpirent quelque chose de l'ordre du désir total : j'en veux pour exemple ce plan de face, lors du repas avec la mère et Cassard, où Deneuve relève lentement la tête, regarde droit dans la caméra et dans un murmure lâche :"vous êtes mon roi". Totalement iconique. Et puis, le drame, quoi... le scénario n'ambitionne pas de révolutionner le genre mais la manière dont il est orchestré fait du film un mélo absolument bouleversant, porté par les élans romantiques et passionnés de Legrand. La scène de la gare et les retrouvailles finales attendriraient le plus cynique des cyniques... Un spleen cinématographique auquel Demy adjoindra le versant joyeux et décalé qu'est Les Demoiselles de Rochefort, qui conserve ma préférence.
Dernière édition par Demi-Lune le 13 janv. 12, 17:47, édité 1 fois.

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Miss Nobody » 13 janv. 12, 17:32

Tu fais plaisir! :D

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Demi-Lune » 13 janv. 12, 17:47

Miss Nobody a écrit :Tu fais plaisir! :D

:wink:
J'en ai profité pour ajouter quelques images, mettant je l'espère en valeur la beauté de Catherine et les coloris de Demy.

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Miss Nobody » 13 janv. 12, 18:04

Demi-Lune a écrit :
Miss Nobody a écrit :Tu fais plaisir! :D

:wink:
J'en ai profité pour ajouter quelques images, mettant je l'espère en valeur la beauté de Catherine et les coloris de Demy.


Magnifique! :o
Le travail sur les couleurs est effectivement remarquable sur ce film en particulier (les robes de Deneuve toujours en accord avec les papiers peints!).

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Flol » 15 janv. 12, 19:13

Je me souviens avoir complètement adoré (malgré un petit temps d'adaptation à ces fameux dialogues parlés)...alors que j'avais détesté la naïveté énervante et cul-cul des Demoiselles de Rochefort.
Et puis quelle scène finale, et quelle sublime musique...

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar AtCloseRange » 15 janv. 12, 19:26

Ratatouille a écrit :Je me souviens avoir complètement adoré (malgré un petit temps d'adaptation à ces fameux dialogues parlés)...alors que j'avais détesté la naïveté énervante et cul-cul des Demoiselles de Rochefort.

Qu'on lui coupe la tête!
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Demi-Lune » 15 janv. 12, 19:28

AtCloseRange a écrit :
Ratatouille a écrit :Je me souviens avoir complètement adoré (malgré un petit temps d'adaptation à ces fameux dialogues parlés)...alors que j'avais détesté la naïveté énervante et cul-cul des Demoiselles de Rochefort.

Qu'on lui coupe la tête!

+ 1.
Ratatouille, tu dois revoir ce film ! :o

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Miss Nobody » 17 janv. 12, 15:12

Ratatouille a écrit :Je me souviens avoir complètement adoré (malgré un petit temps d'adaptation à ces fameux dialogues parlés)...alors que j'avais détesté la naïveté énervante et cul-cul des Demoiselles de Rochefort.

Et moi je ne me souviens pas que tu avais détesté à ce point! :o

Je vote moi aussi pour qu'on lui coupe la tête!

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Dunn » 17 janv. 12, 15:21

Spoiler (cliquez pour afficher)
Image :mrgreen:

Cela étant j'ai adoré Les demoiselles ... et je n'ai jamais vu Les parapluies....

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Strum » 17 janv. 12, 17:26

Ratatouille a écrit :Je me souviens avoir complètement adoré (malgré un petit temps d'adaptation à ces fameux dialogues parlés)...alors que j'avais détesté la naïveté énervante et cul-cul des Demoiselles de Rochefort.
Et puis quelle scène finale, et quelle sublime musique...


Les Demoiselles de Rochefort est plus brillant, plus virevoltant, et surtout plus heureux.

Les Demoiselles de Rochefort, ce sont trois histoires d'amour imbriquées et qui finissent bien, après des hasards et des détours. C'est un film mélancolique qui finit dans le bonheur. C'est donc un film sur la deuxième chance en amour. C'est un film où la réalité est enchantée par la musique, les dialogues et la danse, comme les volets des maisons de Rochefort sont repeints. On en sort heureux.

Les Parapluies de Cherbourg, c'est une seule histoire d'amour qui déçoit. C'est un film qui commence dans le bonheur et finit dans la mélancolie. C'est un film rattrapé par la réalité. On y chante, mais les chansons n'y enchantent pas la réalité, elle reste statique et immuable. C'est beau mais on en sort triste.

Le vrai film en-chanté donc, c'est Les Demoiselles de Rochefort.

Et quelle musique...


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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Demi-Lune » 17 janv. 12, 17:33

Strum a écrit :Les Demoiselles de Rochefort, ce sont trois histoires d'amour imbriquées et qui finissent bien, après des hasards et des détours.

La conclusion du film n'est pas tout à fait explicite quant au destin du personnage de Delphine et de celui de Maxence. Il monte dans le bon camion mais on ignore le reste, même si on se doute que notre marin en perm' à Nantes va flasher sur son "idéal féminin".
Paradoxalement, même si Les Demoiselles est absolument enchanteur, je lui trouve une certaine mélancolie sous-jacente, avec ces jeunes filles qui ne rêvent que de fuir Rochefort (et je les comprends parce que pour bien connaître la ville, une fois qu'on est allé Place Colbert, qu'on a visité la maison de Pierre Loti, la Corderie royale et le chantier de l'Hermione, ben il ne reste plus grand-chose :mrgreen: ), ces personnages rêvant de l'amour qui ne semble jamais arriver, ces ruptures, ces destins passés assez tristes, au fond, malgré l'enrobage musical jazzy et les couleurs chatoyantes de Demy.

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Strum » 17 janv. 12, 17:36

Demi-Lune a écrit :La conclusion du film n'est pas tout à fait explicite quant au destin du personnage de Delphine et de celui de Maxence. Il monte dans le bon camion mais on ignore le reste, même si on se doute que notre marin en perm' à Nantes va flasher sur son "idéal féminin".
Paradoxalement, même si Les Demoiselles est absolument enchanteur, je lui trouve une certaine mélancolie sous-jacente, avec ces jeunes filles qui ne rêvent que de fuir Rochefort (et je les comprends parce que pour bien connaître la ville, une fois qu'on est allé Place Colbert, qu'on a visité la maison de Pierre Loti, la Corderie royale et le chantier de l'Hermione, ben il ne reste plus grand-chose :mrgreen: ), ces personnages rêvant de l'amour qui ne semble jamais arriver, ces destins passés assez tristes, au fond, malgré l'enrobage musical jazzy et les couleurs chatoyantes de Demy.


Tout à fait, c'est un film qui baigne dans la mélancolie. Mais ça finit dans le bonheur - et j'adore cette idée du film suivant laquelle le bonheur de Delphine et Maxence ne sera pas montré mais reste à imaginer par nos propres images. Demy coupe là où dans Cherbourg il filme jusqu'à l'étiolement du bonheur et de l'amour.

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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar Major Tom » 17 janv. 12, 18:30

Demi-Lune a écrit :
Strum a écrit :Les Demoiselles de Rochefort, ce sont trois histoires d'amour imbriquées et qui finissent bien, après des hasards et des détours.

La conclusion du film n'est pas tout à fait explicite quant au destin du personnage de Delphine et de celui de Maxence. Il monte dans le bon camion mais on ignore le reste

Non, il monte dans le mauvais camion. Le "bon" camion est plus haut dans la file (*). Ça laisse leur rencontre (à destination donc) plus incertaine, et c'est justement très bien comme ça. Quand je pense à la fin honteuse du pourtant très beau La Baie des Anges... :x

(*) Une experte qui m'avait même dit le nombre de camions qui les séparaient (d'où la raison pour laquelle je me souviens de ce détail) vous le confirmera. :fiou:
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Re: Jacques Demy (1931-1990)

Messagepar AtCloseRange » 23 mars 12, 17:41

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