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Critique de film
Le film

Zatoichi 19 : Les Tambours de la colère

(Zatôichi kenka-daiko)

L'histoire

A la demande de son hôte, le boss Kumakichi, Zatoichi accompagne un autre yakuza errant, Shin, afin de servir de témoin à l’expédition punitive contre Unokichi qui doit 30 ryos au clan. Les assaillants sont repoussés par la fureur d’Unokichi, et Ichi, poussé à bout par les moqueries incessantes de ses coreligionnaires, décide de prendre l’affaire en main. Il tue Unokichi, sans s’être tout d’abord excusé de le faire, n’ayant rien contre lui mais devant juste honorer le code d’honneur de yakuzas. A peine le jeune homme est-il tué que sa sœur, Osoné, arrive avec la somme. Les yakuzas veulent l’emmener de force au boss, comme paiement des intérêts. Ichi, comprenant que depuis le début le clan Aroai accablait Unokichi dans le seul but de l’obtenir, s’interpose et fait fuir les hommes du clan. Ayant repris sa route, il est bientôt rejoint par Osoné, poursuivie par les hommes de Kumakichi qui entendent toujours capturer la jeune femme pour l’offrir à un riche marchand dans le but que leur boss obtienne un important poste officiel.

Analyse et critique

Kenji Misumi, après l’interruption de l’épisode 17, reprend les rênes de la série et de nouveau chamboule complètement ce qui était jusqu’ici établi. Car ces Tambours de la colère bouleversent la donne en démystifiant en quelque sorte l’icône légendaire Zatoichi. Misumi met en branle un véritable jeu de massacre qui va jouer sur l’image du héros, sur la mythologie qui l’entoure, sur ce qui semblait gravé dans le marbre par les dix-huit épisodes qui se sont succédés en l’espace de six ans à peine.

Déjà, dès l’introduction, Ichi traverse une rivière et malgré les recommandations d’enfants, chute dans l’eau. Scène comique, où un Katsu pataud joue son Pierre Richard. Ce n’est certes pas la première fois qu’Ichi se ridiculise de la sorte, mais la suite du film va poursuivre crescendo dans ce registre et dans un autre, plus sombre, qui montre la face noire du personnage et va venir donner un contrepoint inquiétant à la légende. On dirait que Misumi a décidé de ramener Ichi sur terre, de lui faire quitter son statut mythique, surhumain. Dans la séquence qui précède le générique, Ichi s’arrête au pied d’un arbre duquel chute un fruit trop mûr qui s’écrase à ses pieds. « Quelqu’un va encore mourir » dit-il. Mais il semble bien que cet arbre, figure ancienne et immuable, représente Ichi et que ce qui va un peu mourir c’est la légende même.

Donc tout d’abord Ichi se ridiculise. Après cette chute dans l’eau, les épisodes où il est montré sous un jour burlesque se multiplient. Pendu à une corde en tentant de s’échapper et paralysé à 50 centimètres du sol ; emporté par un cheval au galop et dépassant ceux qu’il poursuit avant de chuter dans un fossé ; emballé dans un fétu de paille, sautillant comme un diable sur ressort… des scènes à la Tex Avery à l’humour irrésistible. D’autres scènes comiques, dans lesquelles Ichi parvient à retourner les situations embarrassantes, s’ajoutent à ces dernières : lors d’une virée nocturne, les compères yakuzas du masseur aveugle essayent de se jouer de lui en se mettant à courir et Ichi parvient à suivre l’assemblée avant d’en prendre la tête, seule personne à pouvoir diriger la troupe dans le noir ; s’en suit alors une hilarante queue leu leu. Ou encore lorsque Shin, l’ami yakuza d’Ichi, essaye de lui voler un morceau de poisson lors d’un dîner frugal servit par le boss et où le talent burlesque de Katsu éclate.

Ensuite Ichi se trouve confronté à un retournement des figures classiques de la série. A la table de jeu, il perd puis il est pris à tricher ; Osoné s’enfuit discrètement et prends seule la route, alors que c’est le propre d’Ichi de disparaître sans un bruit ; Ichi l’athée se prend à prier Bouddha… De plus, Ichi se tient souvent à l’écart des scènes. Dès l’ouverture, deux combats ont lieu sans qu’il y participe. Le deuxième, très intéressant, où Ichi doit simplement servir de témoin au meurtre d’Unokichi, est complètement invisible aux yeux du spectateur. Seul est cadré Ichi, impassible, et le combat ne nous parvient que par les bruits des lames et des luttes. Misumi épouse le point de vue de son héros en ne nous donnant qu’une vision auditive de la scène. Moyen également de bien mettre Ichi à l’écart de l’action. Le samouraï Kashiwazaki, qui plusieurs fois croisera sa route, va prendre en charge la partie martiale du récit. Ce sont ses talents qui vont être mis en avant par Misumi, et il faudra quasiment attendre l’inévitable duel final pour qu’Ichi retrouve sa stature martiale légendaire.

Enfin, versant plus sombre de cette remise en cause de la figure figée du héros, Ichi passe son temps à se tromper, à se compromettre, à semer les graines du drame. Ainsi, dès le début, il est incapable de voir que le parrain le manipule, alors que jusqu’ici il savait parfaitement cerner le vice et la duperie. Tout le film ne sera qu’une succession d’erreurs, comme par exemple lorsque pensant retrouver la trace d’Osoné, il tombe sur le cadavre d’un officiel assassiné et devient le coupable idéal.

Ichi enlève également le masque du justicier moralisateur. En pensant servir le code d’honneur des yakuzas, Ichi provoque une ronde de drames qu’il aura bien du mal à arrêter. Plus loin, il tue froidement un yakuza, sans même être attaqué, juste parce que celui-ci s’était moqué une fois de trop de sa cécité. La saga ne nous avait encore jamais montré ce visage d’Ichi, un visage plus en accord avec le sang-froid et l’immoralisme des yakuzas qui demeurent, malgré tous ses efforts, sa source et son monde. Une scène est particulièrement emblématique des deux visages d’Ichi. En compagnie d’Osané, il se rend à une foire où, comme à son habitude, il épate les chalands par ses talents au lancer de balle sur des silhouettes mobiles. Alors qu’il saisit les projectiles et les jette, atteignant à chaque coup sa cible dans un rythme de plus en plus frénétique, Osané voit son visage passer de l’hilarité à l’inquiétude puis à l’effroi. Cette sourde mécanique à laquelle s’affaire Ichi est lourde de sens. Le masseur aveugle agit ainsi pour se venger des moqueries. Et l’on se rend compte que cette façon d’en remontrer pourrait le conduire, aussi facilement que face au yakuza au début du film, à sortir sa lame pour laver les affronts. Et cette dextérité, ce talent inouï à atteindre sa cible, c’est le même qu’il met à profit pour semer la mort.

Ichi se voit accompagné par un sidekick comique, dont la lâcheté moult fois revendiquée ne l’empêche pas d’être aussi courageux et utile qu’Ichi dans cet épisode. Contrepoint à Ichi, il est un homme d’honneur qui n’hésite pas à s’engager pour des causes justes, mais qui n’a pas encore été entouré de l’aura d’une légende. Une sorte de héros brut, réaliste, humain. Ce que serait peut-être Ichi si la magie du romanesque ne s’était pas emparée du personnage.

La mise en scène de Misumi appuie cette mise à plat des artifices qui ont créé la légende. Il joue constamment sur les cadres dans les cadres, sur les ambiances théâtrales. Misumi joue sur la représentation à la fois théâtrale, cinématographique et légendaire du héros pour finir par montrer que les artifices au final ne le rendent que plus humain. Etrange paradoxe qui consiste à exposer les ficelles pour que l’on regarde enfin le personnage. Le très beau combat final se joue dans une pièce sombre, où les protagonistes sont éclairés par des faisceaux de lumière, véritables spots d’une scène théâtrale. Le duel final sera lui rythmé par les tambours du Nouvel An, accompagnement musical qui présente la scène comme un spectacle.

La force de cet épisode n’est pas d’avoir fait une parodie de la série mais, par des dérapages constants et des dérives des codes qui la sous-tendent, d’en montrer les failles, d’en révéler les zones d’ombre les moins acceptables, et de mesurer l’importance de la représentation dans la fabrication d’une légende. On a vraiment l’impression dans cet épisode que nous est révélé le véritable Ichi, et que jusqu’ici nous n’en avions eu que la version romanesque, officielle, débarrassée des scories et des éléments les moins gratifiants. Un épisode somme donc, même si le rythme du film pâtit quelque peu de l’abandon de Misumi à une forme classique de film d’action. Peu de combats donc, des péripéties qui tirent vers le burlesque et non vers le suspense, pour un dix-neuvième volet qui enrichit considérablement cette monumentale saga.

Introduction et sommaire des épisodes

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 17 janvier 2006