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Critique de film
Le film

Zatoichi 14 : Zatoichi's Pilgrimage

(Zatôichi umi o wataru)

L'histoire

Ichi se rend dans un temple afin d’implorer le pardon pour toutes les morts qui se sont accumulés sur son chemin. A peine a-t-il reprit la route, qu’il est attaqué sans raison apparente par Eigoro, ne pouvant que l’abattre malgré ses supplications. Le cheval du défunt le mène au village de Serigazawa, où il rencontre la sœur d’Eigoro qui tente à son tour de le tuer. Surprise, et par le sang qui coule de la blessure et par la passivité d’Ichi qui ne pare pas l’attaque, Okichi le soigne. Elle lui explique que le boss Tohachi a obligé Eigoro à l’attaquer, sûr que le jeune homme ne sortirait pas vivant de la confrontation. Ce n’était qu’une ruse pour se débarrasser d’un individu gênant qui résistait à l’expansion des Yakuzas sur le village tout entier…

Analyse et critique

Ce 14ème épisode, disponible uniquement sous la forme de bootleg si l'on souhaite le visionner avec des sous-titres, est un incompréhensible « oubli » dans l’édition de la saga Zatoichi, tant le film est brillant, poignant, et creuse le personnage d’Ichi avec une prodigieuse sensibilité… rien d’étonnant quand on sait que le scénario est signé par l’immense Kaneto Shindo (Onibaba, L’île nue, Black Cat). On retrouve d’ailleurs sa patte dans le poids de nombreux silences visant à renforcer l’intensité des images.

Le film s’ouvre sur un voyage en bateau, où les passagers écoutent le récit incroyable d’un homme qui a sauvé une femme d’un viol en s’interposant courageusement. Mais quand les passagers seront tenus en respect par un voleur, qui les terrorise par ses simples cris, nu, sans arme, l’auto revendiqué héros se terrera comme les autres. Bien sûr, Ichi va rétablir la justice d’un coup de sabre efficace ; et une main tranchée plus loin, la lâcheté des hommes sautera aux yeux. C’est le leitmotiv de cet épisode dans lequel le pire ennemi de la justice est bien la peur, le refus des gens de s’engager pour la justice et l’égoïsme de chacun. Dans le bateau, tous les passagers exaltent le courage, mais aucun ne bouge, comme de bien entendu.

Ichi se rend ensuite dans un temple, et implore le pardon des dieux. Déjà, l’ascension d’un escalier gigantesque figure le symbole de la longue route vers la Rédemption. « Si je fais un effort, j’arriverai en haut ». Ichi prie « je ne sais pas pourquoi je tue », il supplie les dieux pour qu’il cesse de tuer. Bien entendu aucun dieu ne l’entend, ou plutôt Ichi va être confronté au destin de justicier qui est le sien et va devoir l’accepter avec son lot de tueries inévitables. La lâcheté des hommes fait qu’un homme seul doit porter leur péchés pour les sauver, c’est quasiment un itinéraire christique !

Dès qu’Ichi poursuit sa route, sa rencontre avec Eigoro est comme une épreuve. Il est obligé de tuer un innocent, un inconnu, et va devoir vivre avec ce remords. Il supplie le cadavre : « As-tu quelque chose à me dire ? Pourquoi m’a tu attaqué ? » Nulle réponse, elle viendra plus tard lorsqu’il rencontrera Okichi sa sœur. Le cheval d’Eigoro est une apparition quasi fantastique. Il suit Ichi, puis le mène au village d’Okichi, afin qu’il exprime son pardon. Il y a de très belles idées de cinéma qui lient l’homme à l’animal. Un simple montage parallèle sur les pieds d’Eigoro et du cheval fusionnaient les deux êtres. Le motif se répète entre Ichi et le cheval. Déjà, dès l’arrivée d’Eigoro, Kazuo Ikehori cadre Ichi entre les pattes de l’animal, motif qui implique le cheval dans le parcours d’Ichi. C’est une sorte de passeur, une présence descendue du ciel. Ce 14ème épisode est en cela très mystique, panthéiste. De nombreux plans de paysages donnent au parcours d’Ichi une dimension sacrée.

Car la rencontre entre Ichi et Okichi va être une sorte de guérison mutuelle, un apaisement. En pardonnant le meurtre de son frère à Ichi, Okichi offre la sérénité au masseur aveugle. Elle voit derrière l’homme toute les failles, la tristesse et le désespoir contenus. C’est la grande beauté de cet épisode, tout en retenu, quasiment sans combat. Un épisode lyrique et mélancolique qui se fait souvent poignant. Déjà le cheval qui essaie de réveiller son maître défunt nous fait monter les larmes aux yeux, et le reste de l’épisode va poursuivre dans cette veine, poussé par une musique ample et lyrique. Tout le cœur du film est ainsi un contrepoint aux tueries de la série. Ichi et Okichi apprennent à se connaître, jouent comme des enfants avant de tomber amoureux. Scènes très belles, émouvantes, qui sans verser dans le lacrymal sont saisissantes de vérité. Une séquence de rêve nous montre Ichi s’imaginer (se souvenir ?) en enfant jouant dans l’eau avec un camarade, résurgence de la paix qui l’avait habité l’après-midi lors d’une ballade auprès d’un lac avec Okichi. Jamais jusque là notre vengeur ne s’était montré autant en paix avec lui-même. Okichi est la réponse du ciel aux prières d’Ichi. Okichi est troublée par le fait qu’Ichi ne dévie pas son coup, s’abandonne à sa lame vengeresse. C’est un pas d’Ichi sur le parcours qu’il entend dorénavant suivre, un pas qui change le regard d’Okichi sur l’assassin de son frère. Okichi comprend l’innocence d’un homme qui, comme son frère, est victime d’un destin tragique marqué par la mort. Eigoro ressemble d’ailleurs à Ichi par la passion du jeu, qui a amené le jeune homme a être endetté auprès du boss du village. Eigoro était une sorte de justicier, le dernier rempart contre la mainmise des yakuzas sur la ville. C’est son refus de céder à Tohachi qui protégeait encore le village. Ichi ayant du tuer Eigoro, il va devoir prendre sa place, et dans le cœur de sa sœur et dans la défense du village.

Bien sûr, la violence va reprendre ses droits, et Zatoichi’s Pilgrimage va offrir un final dans plus pure tradition de la série, et également dans celle du western classique. C’est en effet le film de la saga qui est le plus proche du genre américain. Cavaliers, boss armé d’un arc, habitants terrifiés se barricadant dans leur maison durant le grand duel, héros solitaire attendant l’arrivée des ses adversaires dans une rue poussiéreuse et devenant le seul homme à lutter contre une horde de brigands… tout le film pourrait être transposé chez Samuel Fuller ou Anthony Mann. Leur arsenal très varié, allant de la lance au sabre en passant par l’arc, apporte énormément d’originalité, et donc d’intérêt, à un combat final de légende. L’intensité de ce combat est telle qu’on en bondit à plusieurs reprises de son siège : pour la première fois, on y voit Ichi visiblement épuisé, presque effrayé face à un duel aussi inégal. Il est vrai que la présence d’un archer particulièrement rapide vient sérieusement compliquer les choses. Devant un colosse beaucoup plus costaud que lui, le masseur va nous offrir un des plus jolis coup de sa carrière : une « flying attack » particulièrement acrobatique. Encore un de ces moments à vous scotcher un fan au plafond. Le film se concentre sur la lâcheté des hommes qui oblige Ichi à endosser le rôle de justicier, à porter seul les remords des morts. Ichi voudrait que les villageois prennent leur destin en main, et pouvoir enfin vivre dans la paix. Ichi explique à Okichi qu’il aimerait vivre sereinement, ne pas sentir la souffrance des autres. Et pourtant, tout aveugle qu’il est, il la ressent pleinement et se doit d’agir. Rêve impossible donc, Ichi va devoir affronter seul la cinquantaine de cavaliers qui prennent d’assaut le village sous les regards égoïstes de ses habitants. Scène haletante, où la peur des villageois semble contaminer tous les protagonistes. Les assaillants, le boss, Ichi même en portent le masque. Ichi ne semble plus invincible, et les blessures se multiplient alors que les coups pleuvent. Le spectateur lui-même se prend d’inquiétude pour la survie de son héros !

Ichi va devoir une nouvelle fois suivre sa route. « Si je touche Okichi qui est si pure, et qu’ainsi je la rend sale, alors les dieux devront me punir. » Nul lien, nul attache pour un homme qui se considère comme maudit, comme porteur du mal. Car le Bien ne peut sauver les gens, seul le Mal peut agir et le faire. Elle est la découverte d’Ichi et son acceptation. On touche une fois de plus au sublime avec ce Zatoichi 14 qui est de loin le meilleur opus réalisé par Kazuo Ikehiro, à qui l’on doit également les numéros 6 et 7 de la saga. Un scénario formidablement rythmé, une excellente réalisation, des méchants mémorables, un Katsu Shin toujours en état de grâce, des combats intenses, du rire, des larmes… que dire de plus : c’est un incontournable.

(mise en garde : le Z2 UK de cet épisode propose dans une image qui plus est déplorable, l’épisode 23 !)

Introduction et sommaire des épisodes

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Par Olivier Bitoun - le 22 novembre 2005