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Critique de film
Le film

Y'aura t'il de la neige à Noël ?

L'histoire

Années 70, non loin de Cavaillon. Dans une modeste exploitation maraichère du Sud de la France, une mère élève seule mais avec amour ses sept enfants, tout en continuant à travailler sous les ordres de son ex-compagnon (Daniel Duval) qui est également le père de cette imposante fratrie ; il les a tous délaissés afin de retourner vivre en ville aux côtés de sa femme officielle qui lui avait déjà donné deux grands garçons. C’est un homme rude, autoritaire et égoïste qui, même s’il ne vit plus à la ferme, se trouve presque quotidiennement sur place pour superviser le travail de sa progéniture et de ses quelques ouvriers. Ne ménageant personne malgré quelques accès de tendresse paternelle et maritale, le père rend les conditions de vie de sa famille assez difficiles même si chacun réussit néanmoins à trouver quelques instants d’apaisement et d’amusement entre deux tâches harassantes et peu gratifiantes. Au gré des saisons, du début des vacances estivales jusqu’au jour de Noël, nous sommes témoins du quotidien de cette famille qui se ressoude de plus en plus autour de la mère dont le courage est mis à rude épreuve...

Analyse et critique


En cette fin d’année 1996, Y aura-t’il de la neige à Noël, non seulement par le fait de sortir à une période propice en raison de son titre, crée la surprise ! Ce premier film qui semblait vouloir s’avancer on ne peut plus discrètement (intrigue minimaliste, casting composé de comédiens inconnus ou amateurs à l’exception de Daniel Duval, thématiques pas vraiment dans l’air du temps et pas spécialement attrayantes avec l’arrivée des frimas de l’hiver, moment où lequel le public préfère rire...) se voit du jour au lendemain "harcelé" avec une extrême bienveillance par une horde de journalistes en pâmoison bientôt suivie par des spectateurs tout aussi enthousiastes. Des textes dithyrambiques dans la presse, un bouche à oreille extrêmement positif qui se propage, et voilà Sandrine Veysset et toute son équipe aux anges. Reconnaissance du public et de la critique, prix Louis Delluc, César de la meilleure première œuvre... n’en jetez plus ! Quasiment vingt ans après, voici qu’un éditeur pense enfin à s’occuper de faire découvrir ou redécouvrir cette première œuvre qui, après sa sortie en DVD en 1998, était devenue un peu difficile à voir, rarement diffusée à la télévision. Carlotta peut donc se targuer de nous offrir un magnifique cadeau de Noël avant l’heure puisque le film de la jeune réalisatrice n’a pas pris une ride, toujours aussi beau, juste et bouleversant ! Même si cet exercice n'est pas très original au vu de sa réception initiale pour le moins élogieuse, à mon tour de me montrer extatique (sans que cela n’ait aucunement à voir avec l’année de naissance de la réalisatrice qui en fait une "conscrite") !


Pourquoi faire une école ? J’ai appris en regardant faire les autres. Les producteurs veulent qu’on les rassure avec des courts métrages. Mais si on n’a pas envie de faire un court, comment peut-on réussir à le faire ? Moi, j’avais cette histoire à raconter et c’était un long métrage. Point. Je ne comprends pas ce système qui veut que les gens aient fait des choses avant pour prouver je ne sais quoi. Il n’y a rien à prouver. Je ne suis pas cinéphile, je n’ai pas fait d’école : et alors ? Ce qui compte, c’est la sensibilité.” Et même s'il ne faut pas en faire une généralité, d'autant que cela ne fonctionnera probablement pas avec tout le monde, pour ce qui la concerne Sandrine Veysset prouvait avec éclat que cet état de fait pouvait se révéler tout à fait juste et viable. C’est donc grâce à cette absence de complexes, un caractère bien trempé, des idées bien arrêtées et une forte ténacité que la cinéaste en herbe se lance dans l’écriture de son premier film. Mais c’est tout d’abord la rencontre avec Leos Carax qui fut le déclencheur de ce projet, elle qui ne se destinait absolument pas au 7ème art. Alors que, délaissant un peu ses études de lettres et d’arts, elle assiste à la création des décors des Amants du Pont-Neuf près de Montpellier, elle se plait tellement sur les plateaux de cinéma qu’elle laisse complètement tomber la fac. L’assistant-réalisateur lui propose alors d’être le chauffeur de Carax durant le tournage. Passant des heures en voiture avec le réalisateur, elle lui raconte son enfance à la campagne ; appréciant ses multiples anecdotes sur un mode de vie et un univers qui lui sont totalement étrangers, il l’encourage à tirer un récit de sa jeunesse campagnarde : “A l’époque, je ne pensais pas en faire un film. Mais au fil de l’écriture, les images sont venues. Je voyais un début dans le foin chaud de l’été et une fin sous la neige, le cycle des saisons... L’enfance remontait, déformée par la fiction."


Et grâce notamment au soutien inconditionnel du producteur de Youssef Chahine et de Philippe Faucon, Humbert Balsan, ce sont exactement les images qu’elle avait en tête qu’elle arrivera à retranscrire à l’écran, n'ayant jamais douté de ce qu'elle accomplissait, toutes les étapes (de l'écriture au montage) s'étant déroulées avec une évidence qui l'a elle-même étonnée sur le moment. De là découlera en partie pour le spectateur ce ressenti d’un naturel confondant à tous les niveaux, encore plus pour ceux comme moi qui ont vécu leur enfance dans les années 70. En effet, cette décennie est parfaitement bien reconstituée sans que ce ne soit jamais trop connoté dans le temps ni ostentatoire, mais au contraire tout en retenue à travers le choix des objets, des voitures (la fameuse Ami 8 de Citroën), des vêtements et leurs couleurs, des expressions, blagues et ritournelles, ou encore des programmes télévisées (que ce soit la série Les Arpents verts ou la diffusion un mardi soir en première partie de soirée du Retour de Frank James de Fritz Lang).

Outre cette discrète reconstitution, dans une recherche d'un plus grand réalisme possible ainsi que d’un ton constamment juste et vrai, la principale exigence de la jeune réalisatrice sur le tournage fut que les comédiens ne soient pas soumis à la technique mais au contraire que la technique s’adapte aux comédiens, quitte à avoir recours au système D pour trouver toutes sortes de solutions allant dans ce sens. Pour faire comprendre concrètement ce qu’elle souhaitait instaurer comme règle essentielle sur le plateau, Sandrine Veysset aura par exemple eu un léger conflit avec l’ingénieur du son qui avait demandé aux enfants de faire attention à ne pas faire de bruits avec leurs couverts durant les scènes de repas, cette requête n’allant évidemment pas dans le sens de la volonté de la cinéaste qui cherchait avant tout à ce que le naturel l’emporte.


Dans le même ordre d’idées, quelques semaines avant le début du tournage, la réalisatrice aura fait venir les sept enfants dans la ferme qui allait servir de décor au film afin qu’ils s’imprègnent non seulement des lieux mais qu’ils forment aussi une véritable fratrie. Dominique Reymond vint également les rejoindre peu après, plusieurs jours durant, pour souder les "liens familiaux" avant que le premier tour de manivelle ne soit donné. Ils vécurent ainsi plusieurs jours en promiscuité afin d’établir une complicité qui rejaillira ensuite sur l’écran, personne ne s’étant probablement posé la question de savoir s’ils étaient ou non de la même famille tellement les voir vivre ensemble relève de l’évidence (alors que ce n’est pas le cas, tous les huit provenant de familles diverses). Avant que le titre n’apparaisse, en préambule nous est proposée une séquence en caméra subjective montrant des enfants jouant "au loup" au sein d’un labyrinthe de bottes de foin à l’intérieur d’une grange. C’est bel et bien le monde de l’enfance qui est immédiatement mis en avant, son insouciance et sa magie enchanteresse. Les séquences suivantes nous immergeront au contraire directement dans les conditions de vie pas toujours faciles de cette famille devant travailler du matin au soir sans presque aucun répit, d’autant plus pénibles à supporter que le patron n’est autre qu’un homme autoritaire, peu aimable et égoïste, pas moins que le père des enfants, l’ex-compagnon de la mère. Daniel Duval est en quelque sorte la représentation en filigrane de l’ogre, la cinéaste ayant eu la volonté de mélanger réalisme et ambiance de contes (le nombre des enfants renvoyant également à une multitude d'entre eux) sans que ce côté "onirique" ne soit très voyant non plus. On notera surtout à ce propos les immenses ombres portées sur le mur de la ferme alors que la famille se rend au feu d’artifices qui marque la fin de l’été, la marche sous la pluie pour se rendre à l'école avec une immense bâche faisant office de parapluie pour les quatre plus jeunes enfants, ou encore toute la longue séquence finale de réveillon de Noël intégralement éclairée à la bougie et qui convie tour à tour rêves et cauchemars, drames et joies.


Cependant, le film de Sandrine Veysset est avant tout une chronique rurale et sociale, la description sans grands enjeux dramatiques de la vie quotidienne d’une famille nombreuse dans une modeste ferme provençale. Sans accompagnement musical, sans pathos, sans intrigue vraiment charpentée, la réalisatrice dépeint avec une formidable simplicité le travail à la ferme et brosse le portrait de cette famille composée principalement par la mère et ses sept enfants, ainsi que le père le plus souvent absent par le fait d’avoir décidé de rentrer désormais vivre avec sa famille officielle, ne restant sur place qu’en tant que patron, le plus souvent tyrannique. Despotique mais pas forcément brutal excepté au travers de ses paroles : "Vous commencez à m'emmerder, toi et tes gosses... J'te préviens, si tu pars, j'vous bousille tous !" Peut-être a-t-il eu par le passé des gestes violents qui expliqueraient la séparation du couple mais Sandrine Veysset refuse d’expliquer quoi que ce soit, mettant le spectateur dans la peau de simple témoin de ce qui se déroule à l’instant présent. L’intelligence de la scénariste / réalisatrice réside également dans le fait de ne pas avoir décrit ses personnages comme des caricatures, pas plus la femme et les enfants que le père, tour à tour le plus souvent haïssable mais quand même parfois assez touchant, aussi séduisant que méprisable. Grâce au talent d’écriture de l’auteur ainsi que celui des interprètes, on arrive même à croire à l'amour qui a pu exister au sein du couple, à comprendre que son ancienne compagne ait pu être attirée par cet homme qui possède un charme fou malgré son caractère de salopard. Ce que confirme d'ailleurs la cinéaste : “Il y a d’un côté le père avec son autorité matérielle et, en face, le bloc constitué par la mère et les enfants, mais je voulais éviter la caricature. Il fallait par exemple qu’on sente l’amour qu’elle a pour lui, montrer les aspects touchants de cet homme, ses maladresses.” Ce n’était probablement pas évident de trouver une tel équilibre mais Daniel Duval y parvient à merveille.


Mais, outre les enfants tous étonnants de naturels, c’est bien évidemment la comédienne de théâtre Dominique Reymond qui porte le film sur ses épaules, illuminant l'écran avec ce personnage de mère se révélant assez rapidement le pivot de l’histoire. En effet, le film déroule le portrait attachant de cette femme à la fois fragile et déterminée, tour à tour désespérée et combative, mais le plus souvent aimante et courageuse au point de ne presque jamais se plaindre malgré l’oppression que le père de ses enfants fait peser sur la famille, trop occupée à faire en sorte que sa progéniture soit le mieux protégée des vicissitudes de l’âpre quotidien, de la rudesse de la nature environnante et d'une maison au confort rudimentaire (pas de toilettes, un chauffage qui ne fonctionne pas...) Un hymne vibrant à l’amour maternel peu avare d'une chaleur humaine qui se transmet des uns aux autres, la mère toujours attentive et protectrice, les enfants lui rendant bien la pareille : à leur tour, par leur tendresse et leur innocence rafraichissante, ils arriveront parfois à aider leur mère à se relever d'un état quasi dépressif. Quelle touchante séquence (parmi tant d’autres) que celle au cours de laquelle la mère, ayant pris le temps de se pomponner et de bien se vêtir pour se préparer à sortir, se fait remarquer de ses enfants qui s’étonnent d’un tel changement physique et ne tarissent pas d'éloges à son égard.


Le travail de la chef opératrice Hélène Louvart mérite aussi les plus grandes louanges, la réalisatrice lui ayant non seulement donné pour consigne un rendu le plus naturel possible mais souhaitant également une photo faisant penser aux films familiaux en Super 8 tournés par son frère durant leur jeunesse. Elle avait également d'autres idées bien précises quant à l'esthétique de son film : “Je voulais qu’on parte de la couleur et qu’au fil des saisons, le film se délave. Comme quelque chose qui s’épuise. Le film est construit en spirale. Les saisons correspondent à la psychologie de la mère. Bien sûr, il y a des gens qui ne voient pas cette évolution, mais je préfère ça à des effets trop voyants.” Grâce à l’exceptionnel travail des deux femmes, au fur et à mesure du passage des saisons, nous avons eu quasiment l’impression comme les personnages d’avoir foulé la terre sèche battue par les vents, pataugé dans une boue poisseuse puis, par le fait d’avoir fait craqueler le gel envahissant, d’avoir ressenti les frimas d’un hiver particulièrement glacial. Quant à la mise en scène, la caméra évolue au plus près de ses personnages mais ne s’interdit pas de temps à autres quelques superbes mouvement panoramiques ; elle possède une belle vitalité non dénuée de poésie, la cinéaste n’ayant pas son pareil pour transformer d’une seconde à l’autre la banalité du quotidien en instants de pur bonheur, les petits riens en moments magiques.


Y aura-t’il de la neige à Noël avait débuté par une course-poursuite enfantine au milieu des bottes de foin ; il se termine par une bataille de boules de neige alors que les flocons font miraculeusement leur apparition le jour de Noël. Le film est ainsi encadré par le monde de l’enfance, la forte croyance en cet univers à part évitant un geste imminent qui allait faire basculer la vie quotidienne de cette famille vers une inéluctable tragédie. C’est ici que réside la dimension féérique du film, Sandrine Veysset réussissant harmonieusement à lier la description âpre du monde rural et son labeur quotidien avec la féérie salvatrice, arrivant à faire surgir des moments de grâce de ce contexte pour le moins rude sans tomber ni dans le misérabilisme ni dans la béate naïveté. Quant à la scène finale où pour la première fois retentit une musique, elle devrait finir par vous bouleverser grâce au Tombe la neige de Salvatore Adamo : le blanc vient purifier la grisaille environnante et tous les espoirs sont à nouveau permis ! Rugueux et authentique sans que ne soient mis de côté tendresse, délicatesse, pudeur et même de belles envolées élégiaques et lyriques, un film poignant et d’une formidable dignité : tout simplement magnifique !


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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 décembre 2015