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Critique de film
Le film

Une petite soeur pour l'été

(Natsu no imôto)

L'histoire

Sunaoko, fille d’un avocat tokyoïte, débarque à Okinawa pour les vacances d’été. Elle espère y rencontrer son demi-frère dont elle a récemment appris l’existence. Celui-ci lui ayant écrit une lettre peu de temps auparavant dans laquelle il exprimait son désir de faire sa connaissance. Pour le voyage, elle est accompagnée de Momoko, sa future belle-mère, et de Takuzo Sakurada, vieil homme alcoolique auquel elles on cédé une chambre à l’hôtel.

Analyse et critique

Une petite sœur pour l’été (Natsu no imoto) est le dernier film de Nagisa Ôshima a être produit et distribué par l’ATG. Tourné un an après La Cérémonie unanimement acclamée, Une petite sœur pour l’été sera un échec dont Ôshima et sa maison de production, la Sozosha, ne se remettront pas. Il faudra près de 4 ans et l’intervention de fonds étrangers en la personne d’Anatole Dauman et de sa maison de production Argos Films pour que le cinéaste puisse réaliser à nouveau un long métrage de cinéma. (1)

L’histoire d'Une petite sœur pour l’été s’inscrit dans le contexte particulier de la "restitution" ou "rétrocession" au Japon de l’archipel des Ryukyu dont Okinawa est l’île principale. Il se défend au Japon des théories donnant une origine commune aux deux archipels. Ces théories facilitèrent au cours de l’histoire le rapprochement politique des deux territoires et l’annexion des Ryukyu par l’Empire japonais à l’époque féodale. Mais il faut savoir qu’historiquement et ethnologiquement, il n’est nullement prouvé que les archipels des Ryukyu et de Yamato aient les mêmes origines. Okinawa ne fait d’ailleurs pas partie des huit principales îles engendrées par Izanagi et Izanami dans la mythologie créationniste du Japon ancestral. Le cinéaste souligne cette diversité tout au long du film au travers du jeu de langage (2) et des références à la culture okinawaïenne.

C’est donc d’occupant actuel (3) à ancien occupant que cette rétrocession se fait, et ce sans même s’inquiéter de l’avis de la population, la principale concernée. Ôshima titille ainsi une fois de plus indirectement l’esprit impérialiste de son pays comme il l’avait fait pour l’occupation de la Corée, notamment dans  Le Journal de Yunbogi, même s’il niera avoir voulu faire un énième film directement sur un sujet déjà bien abordé dans le cinéma nippon. (4)

Pour questionner les origines et l’identité tant okinawaïenne que japonaise, Ôshima va faire appel à la métaphore. Dans ce contexte, il est aisé de voir symboliquement les deux archipels comme frère et soeur. Tsuruo, dont on ne sait qui est le père (Japonais ou pur Okinawaïen) représente clairement les Ryukyu, tandis que la petite sœur serait Yamato. Le rapprochement des frère et sœur dans le film pouvant symboliser la rétrocession. La thématique est riche et intéressante, mais le discours d’Ôshima est confus. Dans ce schéma d’interprétation, il est par exemple difficile de voir la place de Momoko dont la relation avec Tsuruo est bien artificielle.

Hanté par le souvenir d’une guerre encore proche qui a fait près de cent vingt mille morts dans l’archipel, le personnage de Takuzo Sakurada (excellent Taiji Tonoyama en vieil alcoolique libidineux ayant compté tous les poils - comprendre les bordels - d’Okinawa) quant à lui est l’incarnation d’une certaine culpabilité japonaise. Abandonnée par le Japon, pour lequel elle servit de tampon, Okinawa a en effet subi de très sérieuses pertes lors de la Seconde Guerre mondiale. « Dresser le réquisitoire d’un acte commis et de la responsabilité qu’il implique m’intéresse peu. La responsabilité que j’ai voulu traiter n’est pas celle d’avoir commis tel ou tel acte, mais bien une responsabilité par omission : celle de ne pas avoir tendu la main au moment où il aurait fallu» (5) Au travers du pèlerinage de Sakurada sur les hauts lieux du martyr okinawaïen, c’est clairement la responsabilité de son pays que le cinéaste pointe. Sakurada vient expier les fautes du Japon. Celles-ci ne le seront que quand il sera tué (« Je viens ici pour me faire tuer. »). C’est Rintoku Toruya (magnifique Rokko Toura), le personnage le plus authentiquement okinawaïen du film, qui se doit de le tuer (« Je cherche un Japonais qui mérite que je le tue. »). Mais la plaie restera ouverte...

On le voit, l’ambition thématique est là, mais le cinéaste n’arrive pas à retrouver l’énergie de ses précédents films, pas plus qu’il n’arrive à maîtriser la symbolique qu’il a mise en place et qu’il complique inutilement. Il peine à installer son intrigue... Le premier quart d’heure n’est qu’une errance documentaire un peu vaine sur les sites touristiques okinawaïens sans qu’il y ait de réel enjeu dramatique. Les prises de vues caméra à l’épaule, aux cadrages approximatifs, donnent l’impression de visionner un film de vacances familial (ce à quoi il s’apparente sur bien des points (6)). Le film ne devient vraiment intéressant qu’à partir du moment où entrent en scène les personnages de Shinko Kuniyoshi (prétendu père de Tsuruo avec celui de Sunaoko) et de Toruya et à mesure que les interactions entre les personnages se font plus complexes. Les scènes les plus amusantes tournent clairement autour des quatre personnages masculins principaux dont le passé libidineux remonte à la surface. Le tout culminant dans une scène sur la plage, sommet de paillardise qui n’arrive pourtant pas à convaincre non plus. Reste le jeu comme toujours impeccable des habitués du clan Ôshima : Rokko Toura (La Pendaison, La Cérémonie...), Kei Sato (L’Obsédé en plein jour, Journal d'un voleur de Shinjuku, mais aussi Onibaba pour Kaneto Shindo ou Hara-Kiri pour Masaki Kobayashi) rejoints ici par le vétéran Taiji Tonoyama (L'Île nue et Onibaba de Kaneto Shindo) et par Hosei Komatsu aperçu dans Double suicide à Amijima de Masahiro Shinoda. Malheureusement, ni ce casting trois étoiles ni la fraîcheur de Hiromi Kurita, qui interprète avec beaucoup de légèreté Sunaoko, ne parviennent à faire oublier l’ennui qui sourd doucement de cette œuvre à la pourtant douce mélancolie mais par trop inégale. Lily, dont c’est le premier rôle, apparaît bien fade et il vaut mieux ne pas parler de la musique horripilante qui parsème le film, pourtant signée par le grand Toru Takemistu. Ôshima clôt ainsi bien tristement une décennie fulgurante avec un film pas forcément raté, mais certainement pas réussi.


(1) Ce sera le controversé L’Empire des sens.
(2) A Okinawa on parle japonais, mais surtout Okinawaïen qui est un dialecte Ryukyu.
(3) Conformément à l’ANPO, le traité de sécurité signé entre les Etats-Unis et le Japon en 1951, l’archipel Ryikyu et Okinawa sont sous domination américaine depuis la fin de la guerre. Les Etats-Unis feront de l’archipel la plaque tournante de leurs opérations militaires en Orient jusqu’en mai 1972, date de la rétrocession.
(4) Cf. Max Tessier dans « Images du cinéma japonais » Editions Henri Veyrier (1990).
(5) Nagisa Ôshima cité dans « Nagisa Oshima » de Louis Danvers et Charles Tatum Jr. Aux Editions Cahiers du Cinéma - collection « Auteurs ».
(6) Le film devait à l’origine s’appeler Natsu Yasumi (Vacances d’été)
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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 31 mars 2015