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Critique de film
Le film

Une Corde pour te pendre

(Along the Great Divide)

Partenariat

L'histoire

Len Merrick (Kirk Douglas), nouvellement élu US Marshal, sauve le vieux Pop Keith (Walter Brennan) du lynchage. Le Cattle Baron Ed Rhoden (Morris Ankrum) était sur le point de lui passer la corde au cou pour le punir d'avoir volé du bétail mais aussi et surtout pour avoir tué son fils préféré. Si Pop reconnaît avoir voulu dépouillé le cheptel du rancher de quelques bêtes, il clame son innocence quant au meurtre. Quoi qu’il en soit, pour Merrick, l’homme doit être jugé par un tribunal et il décide que ce sera à Santa Loma. Avec l’aide de ses assistants Lou Gray (Ray Teal) et Billy Shear (John Agar), il soutire donc à Ed son "pendu" ; ce qui rend le rancher furieux puisqu’il ne peut ainsi plus exercer sa vengeance comme il l’aurait souhaité. Son mécontentement ne pouvant être apaisé, il décide de poursuivre le petit groupe pour récupérer "son" prisonnier, prêt pour ce faire à tuer les trois hommes de loi. En attendant, ces derniers sont invités par Pop à passer la nuit dans sa maison qui se trouve à deux pas d’ici. Mais ils sont accueillis à coup de fusil ; Merrick arrive à désarmer le forcené qui n’est autre que... la fille de Pop, Ann (Virginia Mayo). Après une seconde tentative pour faire s’échapper son père, elle est embarquée par Merrick et ses hommes : ayant appris que Roden était sur leurs traces avec toute une horde d’hommes sans scrupules, ils partent à la nuit tombée pour Santa Loma. Pour y arriver, la route sera longue et difficile d’autant qu’elle traverse un rude et épuisant désert et que Pop ne cesse de mettre les nerfs à vif de Len dont elle a découvert le talon d’Achille...

Analyse et critique

« Qu’il soit coupable ou non, ça ne me regarde pas » dit le Marshal Len Merrick à plusieurs reprises au cours du film. Along The Great Divide raconte en effet l’histoire d’un homme de loi déterminé qui a sauvé un pauvre bougre du lynchage pour mieux le conduire à la potence après un procès en bonne et due forme. Qu’il soit ou non innocent, qu’il soit condamné à mort lui importe peu du moment que la loi ait pu avoir son mot à dire et la sentence être appliquée en fonction du verdict du jury. Len Merrick, suite à un "trauma" (dont l’explication est le premier whodunit du film) est devenu en quelque sorte une espèce de monomaniaque ; et le film de pouvoir ainsi poursuivre la trilogie "western psychologique" de Raoul Walsh entamée avec La Vallée de la peur (Pursued) puis La Fille du désert (Colorado Territory). Et grâce à ce "strong arm of the law", Kirk Douglas fait son entrée remarquée dans le western. Ayant commencé sa carrière cinématographique seulement quatre ans plus tôt, il n’était alors pas encore une star confirmée mais comptait déjà quelques très beaux rôles à son actif dans des films de Joseph Mankiewicz - Chaînes conjugales (A letter to Three Wives) -, Mark Robson - Le Champion - ou Michael Curtiz - La Femme aux Chimères (Young Man With a Horn). Dans son autobiographie Le Fils du chiffonnier, l'acteur disait abhorrer Une corde pour te pendre : « Je détestais le film suivant de la Warner Brothers dans le quel je tournais : Along the Great Divide (le précédent ayant été le film de Michael Curtiz cité ci-dessus, biopic romancé sur le trompettiste Bix Beiderbecke). Je le fis seulement pour remplir l'obligation qui m'était faite par contrat de tourner un film par an pour eux. […] Walsh adorait la violence. Je fus dégoûté un jour de le voir excité presque jusqu'à l'orgasme en observant une dangereuse cascade au cours de laquelle un cascadeur manqua d'être tué [...] Sur ce tournage, les animaux furent maltraités. Une corde pour te pendre a été mon premier western : je l’ai détesté de bout en bout ! »

S’il est exagéré de trouver ce western détestable à notre tour (mais il semblerait que Kirk Douglas jugeait souvent plus les films sur leurs conditions de tournage et sur leurs résultats financiers que sur leurs réelles qualités cinématographiques, il suffit de le savoir pour faire la part des choses), je suis obligé d’avouer à nouveau ma déception devant un western de Raoul Walsh. Je précise bien "western" car le cinéaste venait précédemment de réaliser trois films dont je ne me lasse pas : L'Enfer est à lui (White Heat), La Femme à abattre (The Enforcer) ainsi que Capitaine sans peur (Captain Horatio Hornblower). Dans le domaine du western, si La Piste des géants (The Big Trail) et La Charge fantastique (They Died With Their Boots On) emportaient tout sur leur passage par leur ampleur, leur vitalité et leur dynamisme, la "série" qu’il a entamée avec Pursued (malgré des qualités certaines dans chacun des films) m’a beaucoup moins convaincu à l’exception de Cheyenne, le moins ambitieux du lot mais qui m’a semblé dans le même temps le plus réjouissant. Une corde pour te pendre (ou Le Désert de la peur, le film étant sorti en salles en France sous ces deux titres) se révèle malheureusement être celui où les défauts prennent le plus le pas sur les aspects positifs.

Ces derniers ne sont néanmoins pas négligeables et font de Along the Great Divide un western regardable et qui surpasse de beaucoup les innombrables westerns de série tournés sans imagination à la même époque. Il s’agit de la forme qui semble être le seul élément qui ait intéressé le réalisateur, et quelle forme ! La photographie expressionniste en noir et blanc de Sidney Hickox, le collaborateur habituel de Walsh, est extraordinaire que ce soit en extérieurs ou en studio même si les raccords entre les deux ne sont pas toujours bien amenés. Quant à la mise en scène, elle est d’une redoutable efficacité lorsqu’il s’agit d’action, de course-poursuite ou de chevauchées, de filmer un paysage ou un gunfight. Il faut voir cette parfaite gestion de l’espace, cette mise en valeur des paysages naturels (les cieux sont parfois presque aussi grandioses que les cieux "fordiens"), ce génie de la topographie, lors par exemple de la séquence se déroulant parmi les rochers de Lone Pine alors que Len Merrick arrive à prendre en otage le fils du rancher qui les poursuit ; on se régale d'un montage implacable et d'un placement parfait des personnages au sein des éléments rocailleux constituant le paysage ! Un régal pour le formaliste qui s’étonne néanmoins une nouvelle fois de découvrir quatre zooms hideux que l’on dirait sortis tout droit d’une série Z ; à moins que ce ne soit Walsh qui ait quasiment inventé cette figure stylistique et qu’il l’expérimentait encore après celle de Silver River (tout aussi pénible) et de Colorado Territory (celle-ci mémorable en revanche). Parions sur l’expérimentation qui serait donc à l’origine de ces errements esthétiquement douteux. Quant au plan de Virginia Mayo tirant la langue, on pourrait croire à une mauvaise blague.

Ces quelques secondes auraient facilement pu être oubliées si, malgré une histoire au potentiel passionnant, le scénario n’avait pas été aussi mal rythmé et mal écrit (pas forcément d’une grande fluidité et nous délivrant une brochette de personnages tous aussi inintéressants les uns que les autres) et si la direction d’acteur n’avait pas été aussi lâche, chose qui semble confirmée par des échos du tournage au cours duquel Walsh se serait désintéressé de ce qu’il tournait, oubliant même expressément des pages entières du scénario et des dialogues. Kirk Douglas, Walter Brennan et Virginia Mayo sont en roue libre et rien de bien passionnant n’arrive à filtrer de leur jeu d’acteur ; ils sont tour à tour monolithiques ou cabotins tout comme les personnages qu’ils ont à interpréter d’ailleurs. Le maquillage outrancier des trois comédiens n’arrange rien à l’affaire ; il procède de l'expressionnisme de la photographie (qui fait ressortir cils et sourcils pour des visages plus marquants), et en ce sens il peut se comprendre, mais il rend leurs personnages encore plus caricaturaux. Résultat : aucun des trois n’arrive à être attachant, le spectateur devant se replier sur Morris Ankrum, John Agar ou Ray Teal pour trouver un poil plus de subtilité. Le scénario superficiel en étant dépourvu (de subtilité), il ne fallait pas en attendre plus de ses protagonistes. Heureusement, il reste les superbes jambes de Virginia Mayo qui nous font oublier sa mauvaise performance et qui sont à l’origine de quelques séquences à fort potentiel érotique. Et je ne pensais pas devoir dire un jour du mal de Walter Brennan, aussi pénible parfois que la rengaine Down in the Valley qu’il entonne sans arrêt pour agacer les nerfs de son "geôlier". Quant à Kirk Douglas, la psychologie lourdingue de son Merrick n’était pas pour faciliter la sobriété de son jeu, pas plus que les relations tendues qu’il eut avec son réalisateur ; malgré tout, il fait déjà montre d’un énorme charisme et dégage une formidable puissance physique vêtu en tenue du Far-West, ici tout de noir. Si son interprétation est loin d’être mémorable, il s’avère néanmoins déjà très "classieux" et l'on pouvait deviner qu’il serait très à l’aise dans le genre avec un script moins pataud.

Bref, si tout ce qui concerne la partie aventureuse est rondement mené (c’est déjà ça de gagné), les rapports à la psychanalyse s’avèrent sacrément superficiels tout comme la tension qui naît au sein du groupe à cause des tourments névrotiques et des dilemmes cornéliens du Marshal. On croirait parfois assister à du mauvais théâtre, à l’image des deux improbables whodunit (celui qui explique la blessure psychologique de Merrick et l’autre qui révèle le coupable du meurtre initial). Et quand la traversée du désert est terminée, on pourrait penser que Walsh s’est totalement moqué du reste, expédiant en deux temps trois mouvements un procès bâclé et un happy end absolument pas convaincant au vu du ton noir et tragique qui a parcouru le film. Un western qui ne manque pas de qualités formelles mais qui ne se révèle que bien peu satisfaisant (voire même incohérent) au niveau du fond. Dommage. Cela dit, pour ceux qui en douteraient, Along the Great Divide s’avère un nouvel exemple des formidables capacités de Raoul Walsh s’agissant de pure mise en scène.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 18 mai 2013