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Critique de film
Le film

Une anglaise romantique

(The Romantic Englishwoman)

L'histoire

Elizabeth (Glenda Jackson) est mariée à Lewis (Michael Caine), un écrivain britannique à succès. Désireuse de rompre avec son quotidien de femme et de mère au foyer, Elizabeth s’octroie quelques jours de vacances en solitaire sur le Continent. Elle fait alors la connaissance de Thomas (Helmut Berger), un séduisant Allemand se disant poète, tirant en réalité sa subsistance d’activités plus ou moins licites. De retour en Angleterre, Elizabeth renoue avec sa vie conjugale et familiale. Mais celle-ci est bientôt bouleversée par l’apparition de Thomas, contraint par ses troubles affaires de chercher refuge de l’autre côté de la Manche...

Analyse et critique

C’est d’abord sous le signe du déplacement que Joseph Losey place, dès les images inaugurales d'Une anglaise romantique, son héroïne Elizabeth. La caméra campe l’Anglaise assise dans le confortable compartiment d’un train. Au travers de la fenêtre se détachent les cimes enneigées des Alpes suisses. Elizabeth chemine alors en direction de Baden-Baden, où elle s’apprête à séjourner au Brenner’s Park Hôtel, un des luxueux palaces de la cité thermale. Une fois arrivée dans celle-ci, la femme ne cesse pas pour autant d’être en mouvement. Joseph Losey lui fait ainsi emprunter une calèche pour rallier son hôtel, lui offrant l’occasion d’effectuer un nouveau et court périple à travers la ville d’eaux. Enfin installée au Brenner-Park, Elizabeth n’en continue pas moins à multiplier des translations enregistrées avec constance par l’élégante photographie de Gerry Fisher. Une soirée passée au Casino de Baden-Baden offre, par exemple, l’occasion de la montrer parcourant les allées d’un parc de la ville. Puis, sa marche nocturne achevée, Elizabeth continue à se mouvoir dans le palace : soit en empruntant pas moins de deux de ses ascenseurs, soit en remontant l’un de ses interminables couloirs.

Ces micro-pérégrinations rythment pareillement l’existence de l’Anglaise après sa courte escapade germanique. Le retour d’Elizabeth au sein du cadre conjugal et familial ne met, en effet, nullement terme à sa tendance affirmée à la mobilité. Témoignant d’une même maîtrise de l’espace domestique que dans The Servant (1963), la réalisation de Joseph Losey dessine avec virtuosité les parcours réitérés d’Elizabeth entre le jardin ceignant le cottage et les hauteurs de celui-ci, abritant chambres et bureau, en passant par le séjour et la cuisine du rez-de-chaussée. D’une ampleur le plus souvent modeste, les déplacements quotidiens de l’héroïne gagnent parfois un peu en ampleur lorsqu’elle se rend à Londres pour assister à un dîner mondain. À moins qu’il ne s’agisse pour elle de prendre le volant de la limousine familiale pour aller évoluer dans les travées d’un anonyme supermarché. S’exerçant a minima durant la partie anglaise du film, la propension persistante d’Elizabeth à la mobilité  s’exprime à une échelle de nouveau bien plus conséquente lors de l’épisode final. Quittant pour la seconde fois l’Angleterre, elle s’engage alors en un long périple l’amenant d’abord en Italie puis dans le sud de la France, sur les  bords de la Méditerranée. Lors de cet ultime accès de nomadisme, elle ne voyage cependant pas seule. Initialement accompagnée par Thomas, elle est finalement rejointe par Lewis. Les deux figures masculines du film partagent en effet avec Elizabeth cette même inclination pour le déplacement.


Concernant Thomas, elle est signifiée dès l’ouverture du film. Passés les premiers plans dévolus à l’Anglaise, il apparaît que l’Allemand est l’un des autres passagers du train en route pour Baden-Baden. Et tandis qu’Elizabeth traverse en calèche la ville, Joseph Losey montre l’homme parcourant celle-ci à pieds. Après avoir pris ses quartiers au Brenner’s Park Hôtel, Thomas s’y livre aussi à de nombreuses déambulations, explorant littéralement de fond en comble le labyrinthique bâtiment. Puisqu’on le retrouve aussi bien dans le hall que sur les toits du palace, ainsi que dans les jardins ou bien encore dans une chambre de l’hôtel. Cette pratique du voyage en intérieur s’observe pareillement chez Lewis. Si, du fait de sa sédentaire activité d’écrivain, l’homme ne s’éloigne guère de son domicile, il l’arpente cependant avec une mobilité aussi prononcée que celle de son épouse. Lors d’une séquence à la mise en scène impeccablement orchestrée, la caméra suit les pas de Lewis passant en l’espace d’à peine trois minutes de la soupente abritant son bureau au rez-de-chaussée où l’homme visitera successivement deux pièces, pour finalement se diriger vers l’extérieur.

Fugaces ou prolongés, domestiques ou géographiques, ces voyages incessamment répétés sont autant de révélateurs cinématographiques d’une quête, en réalité, d’essence intime. Sans doute même psychanalytique ainsi qu’invite à l’envisager la tonalité discrètement surréaliste du film. Celle-ci peut sourdre du dialogue. À l’instar de ce surprenant échange, au début du film, durant lequel Elizabeth - ayant demandé où se trouvait le train aux deux passagers partageant son compartiment - s’entend répondre par l’un « En France » et par l’autre, pareillement imperturbable, « En Allemagne. » Quant à l’imagerie d'Une anglaise romantique, elle n’est parfois pas sans évoquer celle de Luis Buñuel. Comme lors des apparitions étranges de Michael Lonsdale - dirigé un an auparavant par l’Espagnol dans Le Fantôme de la liberté - qui incarne ici un trafiquant de drogue, aussi dandy qu’improbable. Buñuelienne est aussi cette scène dans laquelle Thomas traverse les combles du Brenner’s Park Hôtel où a été remisée une théorie de bidets et de cuvette de toilettes ! L’ombre du surréalisme plane, bien évidemment, aussi sur le film lorsque Joseph Losey prend soin d’inscrire à l’écran des reproductions de quelques-unes des toiles les plus fameuses de René Magritte.

À quelle intuition inconsciente répondent Elizabeth, Lewis et Thomas lors de déplacements toujours recommencés, équivalents spatiaux de l’exploration obsessionnelle de leurs labyrinthes psychiques ? Sans doute que « Je est un Autre » ainsi que le suggère le second motif récurrent du film : celui du reflet. Par ailleurs centrale dans l’univers de Joseph Losey - on pense là encore à The Servant et à l’usage signifiant qu’y fait le cinéaste d’un miroir convexe -, l’image spéculaire s’inscrit à l’écran dès les premières secondes d'Une anglaise romantique. Puisque le réalisateur prend l’ostensible soin de capter le reflet d’Elizabeth sur la vitre du wagon. Il se détache plus particulièrement tandis que s’affiche le titre même du film. Est ainsi énoncé le caractère double du personnage que le cinéaste invite à ne pas réduire à sa stricte apparence - une coiffure à la Jeanne d’Arc, un chandail écru et austère - ou bien encore à ce que suggère l’intitulé (faussement) sage du film. Si en Elizabeth se tapit donc une « Autre », il en va tout autant pour Thomas et Lewis que Joseph Losey dédouble à l’envi en les plaçant régulièrement face à un miroir : un objet littéralement omniprésent dans les décors d’Une anglaise romantique. Un plan réunit même en un unique et spectaculaire reflet les trois protagonistes, soulignant définitivement que la quête commune au trio est celle de cet « Autre » qu’il soupçonne en eux-mêmes...


Mais à l’intention de celles et ceux encore ignorant.e.s d'Une anglaise Romantique, on se gardera d’en dire plus quant à ces doubles dont Elizabeth, Lewis et Thomas cerneront peu à peu les contours... Tout en invitant spectateurs et spectatrices à profiter de cette heureuse reprise en salles d’un Losey tardif et peu connu, belle illustration du postulat rohmérien (1) selon lequel le cinéma est un « art de l’espace ».


(1) On notera la présence au générique d’Une Anglaise romantique de l’une des interprètes fétiches d’Eric Rohmer : Béatrice Romand, dans le rôle d’une jeune fille au pair française. Peut-être s’agit-il d’une manière de salut adressé par Joseph Losey au cinéaste français qui, comme lui, n’a cessé d’explorer les potentialités - si l’on ose écrire - psychogéographiques du Septième Art ?

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : solaris distribution

DATE DE SORTIE : 1er juin 2016

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Par Pierre Charrel - le 1 juin 2016