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Critique de film
Le film

Un homme de fer

(Twelve O'Clock High)

L'histoire

1942. Le groupe 918, stationné sur la base aérienne d’Archbury en Angleterre, subit d’énormes pertes en hommes et en matériel. En effet, l’état-major lui demande de prendre des risques inconsidérés, mais nécessaires pour affaiblir rapidement l’ennemi, en pratiquant le bombardement précis en plein jour. Le moral est au plus bas parmi les aviateurs et, pour ne pas que la contagion s’étende à d’autres groupes, le général Pritchard (Millard Mitchell) décide de remplacer le commandant Davenport (Gay Merrill), trop proche de ces hommes, par un général d’une extrême fermeté, Frank Savage (Gregory Peck), qui supprime d’emblée toutes les permissions et qui rétablit une forte discipline. Cette nouvelle affectation ne réjouit pas les soldats qui demandent alors tous leurs mutations au même moment. Le nouveau commandant persuade alors le major Stovall (Dean Jagger) de faire ‘traîner’ ces transferts le temps qu’il reprenne en main le groupe. Sa méthode se révèle finalement efficace, les pertes diminuent et la confiance revient mais ‘l’effort maximum’ qu’il demande à ces hommes, il va être le premier à en faire les frais…

Analyse et critique

Henry King vient de finir en Italie le tournage de Echec à Borgia (1949) avec Orson Welles dans le rôle titre. De retour dans son pays natal, le réalisateur se voit offrir par Darryl F. Zanuck un roman intitulé ‘Twelve o’clock high’ ainsi que la quatrième mouture (déjà) du scénario de son adaptation. Les romanciers et scénaristes sont les mêmes hommes, deux anciens aviateurs d’une escadrille de bombardiers ayant servis sous les ordres d’un certain général Frank Armstrong. Ce militaire fut responsable des premiers bombardements de jour en Allemagne et inspirera le personnage interprété par Gregory Peck. L’acteur refuse dans un premier temps de jouer dans Un homme de fer, trouvant que son rôle ressemble trop à celui que Clark Gable tenait dans Tragique décision de Sam Wood, mais finit par accepter en avouant à Henry King qu’il n’a aucune expérience militaire. Le réalisateur le rassure en lui disant qu’il sera entouré de gens compétents, aptes à bien le conseiller. Zanuck, enthousiasmé par la énième version du scénario, décide de produire personnellement ce film qui est complètement différent de ce que le producteur fera en 1963 avec son célèbre Le jour le plus long.

En effet, une mise au point est nécessaire afin que les amateurs de scènes de bataille ne soient pas désappointés par ce pourtant très beau film. Un homme de fer est une œuvre originale et assez unique puisque l’appellation ‘film de guerre’ dans son cas précis, pourrait prêter à confusion et induire en erreur les amateurs du genre. Dans ce qui se révèle être plutôt un drame psychologique, nous trouvons une seule scène de combat aérien n’excédant pas 12 minutes et n’intervenant qu’au bout d’une heure quarante de film. Point non plus ici de séquences montrant les soldats dans leur campement ou sur le terrain, plaisantant, discutant ou faisant quoique ce soit d’autres ; nous ne verrons à aucuns moments vivre ces aviateurs puisque le point de vue unique voulu par le réalisateur est celui de l’état-major, et en l’occurrence, le major Harvey Stovall qui se remémore ce qu’il a vécut sept ans auparavant.

Car le film de Henry King se présente en fait sous la forme d’un long flash back. Il est amené par une scène absolument poignante : le major Stovall, joué par Dean Jagger (qui reçoit à cette occasion l’oscar du meilleur second rôle), trouve chez un antiquaire un pot en céramique. Cet objet, qui servait aux officiers à prévenir les aviateurs d’un briefing immédiat, sera un peu ce que fut la madeleine pour Proust, à savoir, ce qui déclenchera l’envie du major à la retraite de se rendre sur le terrain d’aviation d’Archburry, désormais à l’abandon, pour y revivre les évènements qui s’y sont déroulés et dont il va maintenant se souvenir. Henry King n’utilisera, une fois entamé le flash back, absolument aucune musique (excepté les chants des soldats que l’on entend au loin), mais dans cette scène initiale, Alfred Newman nous aura fait entendre un thème profondément nostalgique et émouvant. Grâce à ce morceau, et dès cette première scène extrêmement mélancolique, nous nous doutons que nous allons assister à une œuvre qui ne ressemblera à aucune autre du genre, profondément humaine, typique de ce cinéaste un peu injustement oublié de nos jours malgré une filmographie conséquente et non dépourvue de joyaux.

Retour donc pour le major Stovall jusqu’à cette année 1942 : les évènements sont narrés du seul point de vue des ‘hauts gradés’, ces militaires qui suivent les combats de très loin. Mais attention cependant, contrairement à Kubrick dans Les sentiers de la gloire, Henry King ne juge pas, ne critique pas, ne dénonce rien, n’est pas ironique une seule seconde : il aime tous ces personnages, que ce soient les généraux ou les simples soldats. Des scènes de combats, nous en entendrons parler et nous assisterons au départ et à l’arrivée des bombardiers mais, à l’exception d’une unique séquence aérienne, ce sera tout pour l’action proprement dite. Tout est filmé avec rigueur, sobriété et intelligence par un réalisateur qui ne cède jamais à la facilité car, en plus de ne quasiment pas filmer de morceaux de bravoure, il n’intègre pas non plus à son intrigue le traditionnel personnage féminin qui aurait parasité cette histoire d’hommes. Avant de rendre compte du véritable sujet du film, revenons rapidement sur cette unique séquence de bataille aérienne. Henry King et son monteur réalisent ici des prouesses puisque les scènes d’archives sont parfaitement intégrées aux plans de studio et ces 12 minutes de combat sont d’une remarquable fluidité et d’une belle efficacité.

Plus qu’un film ‘guerrier’, il s’agit donc plutôt d’une réflexion sur la notion de commandement qui oppose deux conceptions antagonistes de ce que l’on appellerait de nos jours ‘le management’. Le colonel Davenport se voulait le soutien, le confident et le partenaire de ses hommes, quitte à déséquilibrer le groupe par un sentimentalisme qui n’a pas lieu d’être lorsqu’il s’agit de fournir ‘un effort maximum’ : il n’hésitait pas à prendre la défense de ses hommes en leur reconnaissant le droit à l’erreur. Au contraire, le général se définit comme un chef autoritaire, froid et distant, un guide non paternaliste demandant à ses hommes le respect, l’obéissance et le dépassement de soi, tout au moins dans les périodes difficiles. "Vous allez regretter d’être né…Arrêtez de faire des projets. Oubliez vos espoirs de rentrer chez vous. Considérez-vous comme déjà morts. Une fois que vous aurez accepté cette idée, ce sera moins dur". Il n’aura au départ de cesse d’humilier et de rabaisser ces hommes, punissant même un membre de l’équipage ayant préféré privilégier la vie d’un ami plutôt que l’intégrité du groupe. Trouvant certains hommes trop faibles, il fera inscrire sur leurs avions ‘La colonie des lépreux’. Dans le courant du film, ces deux conceptions de l’autorité s’interpénètrent et se chevauchent puisque le général, au contact de ses hommes et les accompagnant même lors des différentes missions, ne peut que finir par s’identifier à eux, sans pour autant comme son prédécesseur, s’en faire des camarades.

A force d’efforts harassants et de stress, il atteint la limite de ce qu’il peut donner et, épuisé physiquement et psychologiquement par trop d’émotion contenue, anéanti et écrasé par le poids de ces responsabilités et des efforts fournis, il n’arrive même plus à grimper dans son avion, craque et tombe dans un état de prostration. Cet état quasi ‘comatique’ au cours duquel il se croit en mission auprès de ses hommes, ne cessera que quand il entendra le bruit de moteur des avions rentrant de mission. Pendant toute la durée de celle-ci, il aura été absent pour son entourage, parti psychiquement dans un combat imaginaire aux commandes d’un bombardier. Ce film sur les limites que l’on demande à l’être humain dans une période troublée possède quelques scènes inoubliables par la force de l’émotion qui s’en dégage : l’attente des avions par le personnel de secours jouant au base-ball sur le terrain jusqu’à entendre le vrombissement des moteurs ou bien celle encore plus poignante qui voit Gregory Peck allant rendre visite à un blessé à l’hôpital, ce dernier ému aux larmes de voir cet ‘homme de fer’ finalement humain.

Au finish, nous nous trouvons devant un film très bien écrit et dialogué, austère mais constamment émouvant, à la mise en scène classique mais intense, belle leçon d’humilité et d’humanité, jamais belliciste. Ce film unique, montrant comment un officier supérieur peut lui aussi être miné par le quotidien routinier de la guerre, sera aussi le premier d’une série de six autres que Henry King tournera avec Gregory Peck. Le suivant de 1950 sera non moins que l’un des chefs d’œuvre absolu du western, La cible humaine (The gunfighter), dans lequel on retrouvera cet autre acteur génial mais peu connu : Millard Mitchell qui joue dans Un homme de fer le supérieur hiérarchique de Gregory Peck. Ceux qui voudraient visionner un film de guerre complémentaire et plus remuant, montrant cette fois ce qu’il se passe à l’intérieur d’un bombardier, peuvent se rabattre sur l’un des chefs d’œuvres de Howard Hawks de 1943 : Air Force.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 mai 2003