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Critique de film
Le film

Society

L'histoire

Jeune homme issu d'une riche famille de Beverly Hills, séduisant et sportif, Bill Whitney est un garçon plein d'avenir. Pourtant, si sa sœur aînée Jenny vient de faire son entrée dans le grand monde et navigue avec aisance dans les hautes sphères de L.A., brillant auprès de ses parents aimants dans les soirées huppées du juge Carter, lui peine quelque peu à trouver sa place. Bill est en effet poursuivi par des hallucinations cauchemardesques qui le conduisent à consulter le Dr. Cleveland, et il est hanté par le sentiment que quelque chose couve sous la surface policée de cette haute bourgeoisie WASP...

Analyse et critique

Après avoir étroitement collaboré avec Stuart Gordon sur deux perles du cinéma gore des 80’s - les aussi jouissives qu'infidèles adaptations de H.P. Lovecraft que sont Re-Animator et From Beyond -, le producteur Brian Yuzna franchit le cap et passe derrière la caméra pour mettre en scène ce fleuron du cinéma déjanté. Écrit par Woody Keith et Rick Fray, Society est une charge d'une rare virulence contre les puissants de ce monde. Keith, qui a grandi à Beverly Hills, connaît bien son affaire et cette peinture au vitriol aussi angoissante que corrosive de la haute société américaine séduit tout de suite Yuzna qui pousse simplement les deux compères à aller plus loin dans le délire. Il leur glisse notamment l'idée de l'orgie gore de la dernière partie, scène proprement hallucinante qui encore aujourd'hui nous laisse sidérés et qui à elle seule va assurer le statut culte du film. Il convient à cet endroit de citer le travail de Screaming Mad George, qui vient de travailler comme maquilleur sur deux Freddy (Les Griffes du cauchemar et Le Cauchemar de Freddy) et donne ici corps à l'une des séquences les plus surréalistes de l'histoire du cinéma.


Society commence pourtant comme une série télé lambda, à mi-chemin entre Alerte à Malibu et Les Feux de l'amour, deux séries dans lesquelles jouera d'ailleurs Billy Warlock, le jeune interprète de Bill, parfait en gamin de riche ahuri. Ce qui déroute vraiment dans Society, c’est la manière dont Yuzna met en scène son film en recourant aux codes et à l’esthétique des sitcoms, se fondant dans ce moule aussi laid esthétiquement que creux au niveau des dialogues et de l’interprétation. Pour parfaire son propos - à savoir une critique sans retenue des dominants de ce monde, du luxe et de l'apparat -, le cinéaste se réapproprie la représentation factice et publicitaire que les médias véhiculent à longueur d’année de cette société des winners. Faussement platement filmé et interprété, Society mime toutes ces séries et spots télévisés où le culte du corps et de la beauté, le futile, le refus de tout recul critique, de toute remise en question du système constituent les règles immuables. L’image, l’apparence, la richesse comme seules finalités d'un monde qui se gargarise de son excellence sans se rendre compte du vide abyssal qui la constitue. Avec comme seules problématiques pour ses héros gâtés, le choix de la robe ou de la voiture pour se rendre à une énième sauterie. Bonheur consumériste, ode à la réussite personnelle... un idéal porté à son apogée par huit années de présidence de Ronald Reagan. Make America Great Again...

Une fois ce cadre posé, Yuzna se met à gratter... et ça commence à faire mal. Des rapports incestueux viennent sous-tendre les relations entre la sœur de Bill et ses parents et bien d'autres secrets cachés vont tour à tour remonter à la surface. La première faille apparaît dans la cellule familiale, qui de fondement de la société américaine devient source d'angoisse. Avant même le générique du début, Bill arpente en rêve sa grande maison plongée dans la nuit. Tout est propre, lisse, clinique et tandis qu'il parcourt les pièces de plus en plus inquiet, on entend des rires... à moins que ce ne soient des cris. Le home sweet home est un cauchemar, une prison, et les parents attentionnés et souriants deviennent à ses yeux des pervers en puissance. La paranoïa galopante du jeune homme va de pair avec une contamination du récit par des événements de plus en plus crus, comme une bande enregistrée qui dévoile à Bill les penchants sexuels de sa famille, sa sœur Jenny passant de partenaire en partenaire au cours d'une soirée très spéciale, concluant son parcours libertin dans le lit de ses parents.


Le film montre combien la caste dirigeante est incestueuse : les fils de riches fréquentent les meilleurs écoles, ils partagent tous les mêmes cercles, s'épousent entre eux. Un état de fait qui remonte à l’orée des temps précise le juge Carter, qui fait remonter la famille Whitey à Jules César et Gengis Khan. Yuzna prend cette idée d'inceste au pied de la lettre, suggérant des parties à trois entre Jenny et ses parents (la bande enregistrée), jouant sur leur complicité lubrique avant de la mettre en scène dans une séquence horrifique où Jenny sort littéralement la tête du vagin de sa mère tandis que son père se transforme en visage-anus.

Le sexe est omniprésent dans le film et un autre niveau de lecture peut tout raccrocher au désir malsain que Bill aurait pour sa sœur. Ses hallucinations accompagnent ainsi son trouble devant l'anatomie de Jenny : en remontant sa robe il voit une masse se mouvoir sous la peau et lorsqu'il la regarde prenant sa douche, il se retrouve sidéré à contempler son corps dénudé tordu dans une position impossible. Rejetant son attirance pour sa sœur, il projette son désir sur Clarissa mais lorsque enfin elle le déniaisera, il sera à nouveau sujet à une hallucination morbide. Yuzna joue aussi sur des images non fantastiques pour évoquer la sexualité, comme lorsqu'il filme Clarissa en contre-plongée qui vient d'asperger le visage de Bill de crème solaire, retournement d'un plan typiquement pornographique d'éjaculation faciale. Le porno partage la même esthétique que les sitcoms, il est son envers inavoué, ou plutôt une variation venant vendre autre chose : du sexe à la chaîne, du plaisir fabriqué. Yuzna, en imaginant le déferlement gore de la fin, est dans la monstration comme l'est le porno, mais la libération de la chair qu'il entend montrer est d'un tout autre ordre...


Society montre que le sexe n'est plus quelque chose de joyeux et naturel ; c'est un outil de domination, une manière comme une autre d'asseoir son pouvoir (par la beauté, le désir... Malibu style) et de manipuler l'autre. Et de le manipuler si bien que le corps de la victime devient une masse malléable dont on fait ce que l'on veut : faire pénétrer ses doigts dans la chair d'une fesse, enfoncer un bras entier dans un rectum en le faisant ressortir par la bouche... Mais le sexe peut aussi être un échappatoire : Clarissa tombant sous le charme de Billy et l'aidant à s'enfui,r ou encore Billy se vengeant de son ennemi juré en le pénétrant de son poing et lui attrapant le visage - reproduisant ce qui est arrivé à son infortuné camarade - mais pour cette fois le retourner comme une chaussette.

On le voit, le film n'est pas avare en visions aussi délirantes que nauséeuses. Mais ce sont moins ces séquences horrifiques que la manière dont Yuzna mène son récit qui rend Society particulièrement troublant. Si les visions gore (et cartoonesques) se révèlent anthologiques et totalement inédites, la singularité du film tient avant tout à sa soumission apparente aux canons télévisuels. Car dans Society on s’ennuie, on attend impatiemment que quelque chose se passe, on guette un morceau de sein sous une douche, on est affligé par l’incurie du casting... exactement comme devant ces centaines d’heures de séries débilitantes (celles des années 80 bien sûr, la donne a largement changé depuis) et de publicités que les téléviseurs déversent à longueur d'années. Yuzna interroge ainsi intelligemment le pourquoi de notre fascination devant ces spectacles aussi creux que dangereux, ce phénomène qui nous fait nous intéresser aux vies télévisées les plus futiles, nous soumettre au culte du luxe et à à la consommation.


Cette imagerie lisse est cependant contaminée dès l'ouverture par autre chose. Un générique étrange, angoissant, composé de formes indéfinissables, organiques, amas de corps qui se tordent et se transforment, chairs couvertes d'un liquide visqueux, le tout accompagné par un chœur quasi religieux élisabéthain. (1) Passé cette séquence qui annonce sous une forme abstraite l'orgie finale, le film repart sur le mode sitcom mais se trouve régulièrement bousculé par les visions de Bill. « Si je gratte la surface, il y aura quelque chose d'horrible » dit Bill. Et quelque chose couve en effet sous la surface lisse de ce monde, quelque chose qui ne demande qu'à surgir et que l'on pourrait appeler « principe d'irréalité ». Tout ce qu'il y a entre le générique et l'orgie est ainsi vécu comme une parenthèse, une sorte de rêve paranoïaque, celle d'une Amérique fantasmée où règne le factice.

Yuzna opère un renversement des motifs où tout ce qu'il y a de plus trivial devient un songe et où le fantastique devient la seule réalité palpable. Avec ça et là, dans le déroulement télévisuel de vies réduites à un soap opera, quelques protubérances dérangeantes : un corps de femme tordu sur lui-même, un repas de limaces, des enregistrements audio hédonistes et pervers. Yuzna filme ses irruptions comme des hallucinations de Bill et l'on ne peut vraiment démêler le vrai du faux. Pour qu'au final on se rende compte que le fantastique horrifique est la réalité et que ce monde lisse et propre n'est qu'une illusion. Lorsque le film se termine sur l'hallucinant délire gore et psychédélique, on reste sur un étrange sentiment de vide, décontenancés par le "spectacle" auquel on vient d’assister. L'horreur et l'absurde du système nous ont sauté au visage et l'on ne peut qu'être saisis par la manière dont le cinéaste est parvenu à incarner son discours politique sous une forme aussi excentrique que dérangeante. En retournant les motifs du fantastique, en transformant la réalité en simulacre et l'horreur en réalité, Yuzna évoque une société sans dessus dessous, guidée par une quête de pouvoir sans fin et un aveuglement généralisé qui permet à 10 % de la population mondiale de posséder 83 % des richesses de la planète.


« Mon idée était de montrer que depuis les débuts de l'humanité des sortes de castes d'aristocrates, d'élus, se sont créées. Et ces élus, des 1 ou 2 %, ont commencé, dans les religions anciennes, par dévorer les autres, ceux qui n'étaient pas élus, et tout ça au nom de la race. J'ai trouvé amusant, surtout que j'ai été élevé par des parents catholiques, de remettre d'actualité ces pratiques barbares ancestrales. Dans mon film, les riches de Beverly Hills, ces gens cultivés, raffinés, se nourrissent du corps des pauvres. Ils se revigorent, comme des bêtes sauvages. Buvez mon sang et mangez ma chair... c'est dans les Evangiles après tout ! » (2) Society n’est certes pas d’une grande finesse dans son discours politique : une infime minorité dirige le monde en se nourrissant de la masse prolétarienne. C'est que Yuzna ne file pas la métaphore. Il prend cette idée de sacrifice d'une majeure partie de la population par une caste d'élus de la façon la plus littérale qui soit : une partouze géante où les corps des membres de la haute société se mélangent, fusionnent pour engloutir les sacrifiés, digérés en direct par des masses de chair immondes et informes. Un final anthologique dans lequel Screaming Mad George se déchaîne comme jamais dans les effets spéciaux gore, tout au service de la vision critique du cinéaste.

L'Amérique dominante n'est qu'un simulacre, une surface. Et si l'on gratte un peu, si l'on retire l'enveloppe proprette, on découvre un maelstrom de pulsions livrées à elles-mêmes. L'argent, le pouvoir invitent à ne plus s'attacher qu'à la propre satisfaction de ses désirs. Sans tenir aucun compte du monde, de la société. Society, c'est l'apogée des Yuppies, des fortunes qui se créent hors sol, des disparités grandissantes entre une minorité de privilégiés qui ont toutes les clefs en main (fusion des intérêts politiques et financiers) et d'une majorité de la population qui tente vaille que vaille de survivre dans un monde qui se rétrécit. Fable politique et sociale d'une frontalité impressionnante, Society rappelle à bien des égards Invasion L.A. réalisé un an plus tôt par John Carpenter. A ceci près que Brian Yuzna précise bien que si la société dévore ce qui ne font pas partie de sa classe, de sa race, ce ne sont pas des aliens, ils font partie de notre monde.


Si Yuzna rejoint Big Daddy John dans sa critique du système, il trouve avec Society une voix propre (où l'on ressent nombre d'influences qui vont de Bacon à Dali, en passant par le Pasolini des 120 jours de Sodome et de Contre la télévision) qui n’aura que peu de descendance, même dans sa propre filmographie. Son film suivant, Bride of Re-animator (pour lequel il collabore de nouveau avec Rick Frey et Woody Keith) est un véritable hommage aux racines du genre et il faut attendre Le Dentiste pour retrouver une veine plus critique dans son cinéma. N’empêche, avec ces trois excellentes réussites (le reste de sa filmographie étant en dents de scie), Yuzna aura fait entendre une voix originale et précieuse dans le paysage du cinéma d’horreur.


(1) Il s'agit de The Eton Boating Song, le chant d'Eton, l'une des plus prestigieuses écoles anglaises qui forme l'élite pour Oxford ou Cambridge.
(2) Citation tirée de Starfix n°89, novembre 1990.

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Par Olivier Bitoun - le 12 juillet 2018