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Critique de film
Le film

Saboteur sans gloire

(Uncertain Glory)

L'histoire

Jean Picard, un criminel français devant être exécuté, est sauvé fortuitement par un bombardement allemand. Le train qu’il emprunte est saboté par la Résistance, et les Allemands exigent le coupable sous peine de fusiller les otages. Jean va se dénoncer, sur la suggestion du policier à ses trousses, afin de se racheter...

Analyse et critique

S’il n’est pas l’un des films les plus reconnus de Raoul Walsh, Saboteur sans gloire constitue en tout cas une date importante dans la carrière d’Errol Flynn. Intervenant dans la peau d’un personnage cynique, peu fréquentable, ne pensant qu’à lui-même et regardant l’Occupation française avec un profond dédain, il se fiche bien de savoir ce qui se déroule autour de lui. Que cela concerne la police française ou bien l’armée allemande, il est de toute façon un homme animé par un égoïsme de premier ordre, décidé à fuir. Voici l’occasion pour Flynn de prouver qu’il peut jouer un rôle anticonformiste, bien loin de la pléiade déjà très riche de personnages différents à son actif.

Le début du film laisse immédiatement planer le doute et le malaise. Qui est vraiment Flynn ? Quelles sont les raisons de son crime ? De tout ceci, Saboteur sans gloire n’en parlera pas. La brillante idée sera de parler des personnages, de leurs faits et gestes, de leur morale profonde, de leurs doutes et de leurs erreurs. On assistera donc surtout à un face à face implacable et très noir entre le criminel fugitif et le policier français qui, malgré la guerre, continue de faire son travail du mieux qu’il le peut. Opposés à propos de tout, ces deux personnages bénéficient d’une écriture remarquable. Le policier, subtilement campé par Paul Lukas, est un être de raison. Il a une famille, un travail et un sens du devoir qu’il honore chaque jour. Le criminel, interprété par un Errol Flynn très concerné, s’est évadé de prison alors qu’il allait passer sur l’échafaud. Il est désordonné, commet des erreurs, n’aime que sa propre existence, et ferait n’importe quoi afin de vivre soixante secondes de plus. Aussi, quand un acte de sabotage est commis par des Résistants, et que l’armée allemande exige des dénonciations sous peine d’exécuter une centaine d’innocents pour l’exemple, nait l’idée que le criminel (qui n’a rien à voir avec cet acte de résistance) se dénonce lui-même pour se racheter. L’originalité du récit est totale et fonctionne sur un canevas qui convient à la perfection au problème de la gravité de l’Occupation en France. Tout comme L’Ange des ténèbres, Saboteur sans gloire est une œuvre qui ne s’essouffle jamais sur la longueur et qui demeure très fidèle à l’aspect du conflit qu’elle aborde, avec une véritable préservation de l’identité du pays qu’elle embrasse. Sans être toutefois aussi brutal et marquant que celui de Milestone, le film de Walsh est davantage porté sur un huis clos d’âmes, un duo qui se dispute une morale tenaillée entre le bien et le mal. De l’intimisme, en somme, qui porte en lui des idées fabuleuses et complexes.

Finalement perdu entre une histoire d’amour qui ne pourra jamais être vécue totalement et une sincérité des actes qui lui fait défaut sur la majeure partie du film, Errol Flynn a rarement été aussi ambigu et tourmenté. Un rôle rare, que peu d’acteurs ont pu endosser à cette époque, et qui laisse penser qu’après les graves accusations dont il a été victime quelques mois auparavant (1), Flynn avait peut-être quelque-chose à extérioriser, à payer en retour, une sorte de tribu envers sa popularité auprès du public. Son personnage de Jean Picard restera en ce sens l’un de ses plus beaux, ne serait-ce que pour le retournement psychologique final dans lequel il prend conscience de toute la valeur de la vie et de l’engagement qu’il faut pour la préserver. Sa dévotion à se présenter aux autorités allemandes et à accepter son sort (il sera exécuté pour un sabotage qu’il n’a pas commis) laisse une empreinte douloureuse sur le spectateur. Sachant une nouvelle fois que faire de ce matériau, Raoul Walsh réalise chaque séquence avec une grande attention. Réduisant les panoramiques et la vivacité qu’il met habituellement dans ses films d’action, il prouve qu’il peut passer d’un genre à l’autre sans aucun problème. Car sa mise en scène est sincèrement belle et offre des scènes soignées : dans la chambre d’hôtel, l’église ou les vignes… Autant d’éléments qui permettent à ce drame d’être souligné par un sens de la tragédie murmuré, à peine scandé. Il n’est question que de justesse et d’humanité. Le cinéaste évite presque tous les écueils, renforce le questionnement qui anime les deux héros et achève Saboteur sans gloire par cette séquence de sacrifice épurée, cruelle et nécessaire.

A l’image de Michael Curtiz s’émancipant avec bonheur du travail de commande que la Warner lui confie, en transcendant l’esthétique par le sens qu’il procure au récit, Walsh sait pertinemment comment utiliser la photographie faite de zones obscures, de noirs contrastés et de détails fulgurants. Ce faisant, il crée une atmosphère unique, précieuse, seulement entachée par le dernier morceau de musique refermant le film : une Marseillaise intervenant quelques secondes trop tôt vis-à-vis de la beauté simple du dialogue final entre le policier, conscient du sacrifice, et la jeune femme amoureuse de Flynn et qui ne saura jamais qui il était. Saboteur sans gloire parle notamment de frontière, de celle qui sépare une mort qui a du sens d’une vie égarée, ou encore de celle qui sépare la lâcheté de l’héroïsme. Et cette frontière est si ténue, si facilement réversible, que ces hommes s’entrechoquent sur elle sans jamais s’apercevoir qu’elle constitue l’essence même de leur raison d’être : leur morale, leur stature d’homme, leur devoir.

La Warner a produit un curieux film, bâti sur un merveilleux scénario, et donnant à Errol Flynn la possibilité de continuer sa carrière au fil de projets toujours plus intéressants. Saboteur sans gloire demeure un petit bijou méconnu en même temps qu’un bel hommage à la France de l’ombre, celle qui n’a pas collaboré. Un héroïsme discret qui, contrairement aux livres d’histoire, laisse percer des aspects bien confus. Fort de cette réussite à tous égards, Raoul Walsh ne tardera pas ensuite à poursuivre sa collaboration avec Flynn, et cette fois-ci pour un film encore bien plus important.

(1) Voir la chronique de L'ange des ténèbres (note de bas de page).

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 15 janvier 2011