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Critique de film
Le film

Riches et célèbres

(Rich and famous)

L'histoire

En 1959, Merry Noel quitte le Smith College et épouse Doug Blake. Elle fait ses adieux à Liz Hamilton, sa meilleure amie qui était également amoureuse de Doug. Dix ans passent. En 1969, Liz, devenue une romancière célèbre, revoit les époux Blake à Malibu : Merry a écrit un livre et, cherchant à le publier, soumet son projet à Liz...

Analyse et critique

George Cukor n’est pas seulement réputé pour avoir été l’un des plus brillants metteurs en scène de son temps, lorsque l’âge d’or des studios hollywoodiens rayonnait de toute sa splendeur hégémonique. Il fut aussi un formidable directeur d’actrices, plus encore qu’un Joseph L. Mankiewicz ou qu’un Victor Fleming. Cukor savait donner aux comédiennes de grands rôles et leur confiner la sensibilité qui leur était due. Il savait regarder la femme sous tous ses angles, sans jamais rien renier d’une personnalité souvent changeante, complexe et ambigüe selon les cas. La femme selon Cukor n’est ni rétrograde, ni exclue d’une vision progressiste, bien au contraire... Elle épouse son temps plus que les hommes, et laisse percer une vision de la vie indépendante et régulièrement dégagée de la chape masculine. De What Price Hollywood ? et Haute société à Madame porte la culotte et Mademoiselle gagne-tout, en passant par Les Invités de huit heures, Le Roman de Marguerite Gautier et tant d’autres, le cinéaste n’a eu de cesse de diriger de formidables personnages féminins, à la MGM et ailleurs. Greta Garbo, Katharine Hepburn, Constance Bennett, Joan Crawford, Norma Shearer, Audrey Hepburn, Ingrid Bergman... Elles sont toutes passées sous sa direction, souvent pour le meilleur.

Immanquablement attaché à l’âge d’or des studios, Cukor n’a pourtant jamais véritablement cessé de travailler jusqu’à sa mort, en 1983. Il fut encore le réalisateur de pas moins de quatre films dans les années 1970, et un au début des années 1980. Riches et célèbres est donc son dernier film, celui du testament diront quelques uns. La chose ne parait pourtant pas si évidente, puisqu’il ne fut dépêché sur le tournage qu’après le début de celui-ci, afin de remplacer Robert Mulligan, jugé insatisfaisant sur ce projet. Cukor a dû tout reprendre et se familiariser avec l’histoire en un temps record. A plus de 80 ans, le cinéaste démontrait une fois de plus son étonnante vivacité d’esprit, notamment par de judicieux choix de mise en scène. Il est curieux d’observer ce Riches et célèbres à la lumière de la carrière de son réalisateur d’une part, et dans la conjoncture du cinéma du début des années 1980 d’autre part. Car au début de cette décennie, le film de genre est roi. Le fantastique et l’horreur cartonnent sur les écrans, le film policier a encore quelques belles heures devant lui, quand le film d’aventures renait pour ainsi dire de ses cendres. Cukor offre parallèlement un film sans innovation technique, disposant d’un sujet délicat, et d’un mélange des tons confinant toutefois au drame doux-amer. Plus proche à cette époque d’un Woody Allen dans le style (caméra discrète, mise en scène intelligente et posée), Cukor reste un cinéaste de la tête et du cœur, exigeant à propos des personnages qu’il traite et nonchalant sur le rythme de son récit. De fait, il ne s'agit en ces lieux absolument pas d'un exercice technique complexe pour Cukor qui nous a auparavant souvent habitués à des moments bien plus élégants et inventifs. Si l'on compare avec d'autres œuvres, même bien plus anciennes, telles que Femmes (avec son cadre d'une fluidité remarquable) ou What Price Hollywood ? (contenant quelques expérimentations dramaturgiques fameuses), Riches et célèbres pourra certes paraître beaucoup plus terne. Si la réalisation semble épouser le sujet avec un véritable sens du dépouillement, quoique peut-être trop réservée pour certains spectateurs, la faute en incombe véritablement à la photographie, parfois digne d'un produit de télévision, sans aucun pouvoir de séduction. Question d'époque, puisque la chose se remarque aisément de façon générale au sein de la production hollywoodienne des années 1980, cinéma de genre excepté (souvent bien plus mordant et visuellement travaillé). Quoi qu'il en soit, la question principale ne se portera pas sur ces absences dommageables, mais plutôt sur un sujet qui, lui, ne manque pas d'audace. Riches et célèbres se veut un film social à l’américaine, typique du moment, avec ses cas de conscience et sa nouvelle poursuite d’un rêve américain fonctionnant désormais sur la notoriété médiatique. Le film n’innove en rien, mais confirme la beauté et la sobriété du regard de la vieille garde hollywoodienne, majoritairement disparue depuis les années 1960.

Difficile d’être une femme accomplie en ce début des années 1980. Riches et célèbres (du nom d’un magazine américain glamour faisant ses unes grâce aux stars du moment), c’est le tissu du mensonge, c’est le rêve d’une vie de strass et de paillettes qui en réalité cache de douloureuses déceptions en même temps qu’une problématique du choix constamment remise en question. Liz Hamilton tout d’abord, incarnée par la très sensuelle et convaincante Jacqueline Bisset, est la femme de lettres, auteur d’un livre devenu culte. Angoisse de la page blanche à son paroxysme, elle va mettre des années à écrire un deuxième livre, consciente de son potentiel et du défi que cela représente. Liz n’est pas accomplie, elle est passée à côté de sa vie de femme, mais a réussi professionnellement. Elle a obtenu le respect de la profession et l’admiration de nombreux lecteurs, mais n’est jamais parvenue à trouver le bonheur affectif. D’apparence froide, Liz est en réalité bouillonnante, sans parvenir à se l’avouer frontalement. Une femme forte, déterminée, mais dont les défenses tombent dès lors qu’elle est confrontée à la possibilité d’une aventure amoureuse. Chose très rare au cinéma, Cukor nous offre en outre une histoire d’amour entre un jeune homme et une femme plus mature, sans jamais que cela ne puisse être considéré comme une attitude de "cougar". Cet anglicisme dont on a volontiers sabordé le sens et galvaudé la parure à tous les niveaux n’a pas œuvré pour la condition sociétale moderne de la femme, notamment au cinéma, bien au contraire. Et pourtant, n’a-t-on pas déjà vu des milliers de fois un homme mûr vivre une histoire d’amour avec une jeune femme, sans pour autant s’en effaroucher et trouver cela anormal ? Le cinéma hollywoodien, comme tant d’autres cinématographies, a toujours conservé en lui cette propension phallocrate à placer la femme dans des postures convenables et normées selon des critères précis. Or, Riches et célèbres inverse le processus et propose un schéma relativement original, mettant en scène Liz avec ses doutes et ses peurs, dans les bras d’un jeune homme amoureux et sincère. Cukor s’attaque à certains tabous sans jamais verser dans le voyeurisme ou le point de vue binaire. Rien n’est jamais simple chez le cinéaste, et Liz se voit confrontée à ses propres faiblesses, notamment dans sa vision sexuelle des choses, qu’elle libère peu à peu d’un joug moral dominé par la peur. Néanmoins, Liz se voue elle-même à passer à côté du bonheur, à refuser ce que le destin lui propose. Le personnage ne fait pas que subir ce qu’elle traverse, elle en devient l’actrice volontaire, revenant finalement à la vie qu’elle a toujours plus ou moins connue : une vie de solitude, de peurs et de manques. Parallèlement, la société assume cet état de fait, puisque c’est en l’épousant que Liz s’est débarrassée du reste, de son envie de mordre dans la vie et d’accomplir pleinement son existence.

Moins abordable, plus simple et puérile au premier regard, son amie Merry Noel Blake, sous les traits de la très talentueuse Candice Bergen, rencontre des problématiques similaires, quoique inversées à l’occasion. Mariée très jeune, mère de famille, Merry brûle d’envie de réussir à s’imposer dans le milieu des écrivains. Auteur d’un premier roman qu’elle fait lire à Liz, elle va s’engouffrer dans une démarche qui ne la satisfera pas non plus. Elle va devenir célèbre et adulée, une véritable auteur de best-sellers à sensation, abandonnant ce qui faisait sa vie jusque-là. Sa fille (une Meg Ryan débutante) ira davantage chercher le réconfort et l’écoute auprès de Liz, tandis que son mari quittera le foyer pour refaire sa vie ailleurs. Cukor ne cède pas au manichéisme des idées, il préfère dépeindre Merry comme une arriviste ponctuelle découvrant ses pouvoirs et donc ses attraits jusqu’ici endormis, ainsi que son mari comme un homme bien mais sans doute un peu perdu et finalement dépressif. Rarement l’on aura vu relation de couple plus difficile dans cette décennie, avec ses regrets, ses espérances et ses nouveaux départs. Merry ne parviendra finalement qu’à la moitié de son rêve, découvrant l’artificialité de celui-ci et son antagonisme complet envers toute forme de bonheur personnel. Cukor dresse deux portraits de femmes soumises à leur temps, obligées de composer avec la norme, découvrant pour elles l’incompatibilité du personnel et du professionnel. La femme semble être détentrice d’une place dont elle a hérité sans l’avoir choisie, déterminée à l’avance, ne lui distinguant que peu de marge de manœuvre. Or, Liz et Merry partagent ce fait d’être des femmes intelligentes, belles, mûres, donc expérimentées, indépendantes mais en besoin d’affection et de reconnaissance. Une série de dichotomies difficile à juguler dans un univers qui ne leur accorde pas la possibilité de manipuler cet ensemble de façon globale. Elles ne vont cesser de passer de l’un à l’autre bord (indépendance/affectif, personnel/professionnel) sans jamais assumer totalement cette volonté de liberté, cédant uniquement à quelque fantasme à l’occasion : l’amour sensuel pour Liz, la réussite autoritaire et médiatique pour Merry. George Cukor prend soin de préciser ces deux destins, de les montrer sous le masque de l’incompatibilité d’humeur réciproque, ainsi que de la dépression chronique, pour mieux les transcender dans un double portrait profondément sensible.

Car la grande réussite de Riches et célèbres réside en cette histoire d’amitié féminine d’une complexité abyssale. Un sujet peu traité la plupart du temps dans le cinéma américain, puisque la femme y est la plupart du temps l’objet d’un point de vue masculin. La figure féminine est majoritairement entourée d’hommes, ou bien fréquente des femmes mais dans une réelle absence de contrepoint apte à lui conférer une vie propre et des émotions débarrassées de l'imagination masculine. En deux mots, la femme hollywoodienne est couramment une pure création de l’homme. Ce qui ne semble guère choquer le public en général, le public féminin y compris, puisque cette idée demeure tellement ancrée dans nos sociétés occidentales modernes qu’elle en apparait fondamentalement normale et donc largement acceptée par le plus grand nombre. Riches et célèbres dépasse ce cadre et revient sur une relation de femmes entre elles, amies pour la vie en dépit des maux qu’elles traversent et de la différence qui s’engouffre entre elles. En définitive, ne recherchent-elles pas la même chose ? A savoir l’accomplissement de soi-même au nom de la seule liberté d’exister et d’accéder au bonheur. Liz et Merry sont deux prototypes d’un féminisme peu couru, qui ne cherche pas à s’afficher face aux hommes et en dépit de leur domination, mais bien en fonction de la seule idée d’affirmer leur propre personnalité. Deux femmes perdues, mais qui ne désespèrent pas, s’énervent, se crient dessus l’une et l’autre, et hurlent leur agonie sentimentale. Très différentes, Liz et Merry sont en réalité très similaires dans leur approche sensible. L’éducation diffère, mais la morale est finalement la même. Il faut absolument voir ces deux femmes se haïr et s’aimer, dans des scènes comiques et tragiques à la fois, pour comprendre la profondeur de cette amitié qui les lie pour la vie. Car l’amitié n’est pas qu’affaire d’entraide, elle est aussi défi, ambivalence, désaccord, et donc compréhension de la différence et de l’autre. On peut bien entendu s’enflammer pour les désirs de femme d’une Liz devenue vulnérable, ou bien détester la suffisance et l’égocentrisme de Merry, mais au bout du compte on ne peut que les aimer toutes les deux, pour cette honnêteté qui, enfin, éclate au grand jour dès lors qu’elles acceptent leur existence, et donc leur sort. Riches et célèbres termine de fait sur une séquence indubitablement parmi les plus belles du cinéma de George Cukor, un véritable moment de grâce et d’apesanteur consacrant un film inégal, à vitesse variable, mais passionnant. On y observe nos deux héroïnes assises l’une à côté de l’autre, près d’un feu de cheminée, conversant, s’excusant, se laissant aller. Les bulles ont déserté le champagne, mais qu’importe le goût puisqu’il est partagé par ces deux femmes rassemblées en ce 31 décembre à minuit, fêtant sans trop le dire la nouvelle année avec un apaisement visible. C'est une belle et franche émotion que de voir ces deux femmes se serrer dans les bras et s’avouer leur amitié profonde, et même plus que cela, un besoin de l’autre. Jacqueline Bisset et Candice Bergen sont formidables, nous n’aurions pu rêver meilleure association à l’écran. Quelle autre scène pouvait mieux conclure l’immense et foisonnante carrière de l’un des grands cinéastes de l’histoire hollywoodienne ? Cukor a réalisé un bien beau film de femmes qui, s’il n’est pas toujours évident à la première vision, perdure a posteriori dans l’esprit du spectateur avec une ardeur renouvelée.

Subtil et magnifique portrait de femmes, Riches et célèbres reste la très belle dernière œuvre d’un cinéaste au crépuscule de sa vie. Il ne s’agit certes pas d’un George Cukor majeur, mais en tout cas d’un excellent film de sa part, à la fois réaliste et fantaisiste, et permettant aux superbes Jacqueline Bisset et Candice Bergen de briller dans des prestations parmi les plus émouvantes de leur carrière. Un film à redécouvrir absolument, doté en outre de cette très essentielle modernité thématique qui devrait sans doute toucher de nombreuses spectatrices.

DANS LES SALLES

Riches et célèbres
Un film de George Cukor (USA, 1981)

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS
DATE DE SORTIE : 16 octobre 2013

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Par Julien Léonard - le 18 octobre 2013