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Critique de film
Le film

Primrose Path

Analyse et critique

« We live not as we want to, but as we must » ; telle est la phrase en exergue du générique de Primrose Path, l’un des derniers films de Gregory La Cava. Elle nous met dès lors la puce à l’oreille et nous fait immédiatement douter de nous retrouver devant une "Screwball Comedy", genre dans lequel il a étonnamment été parfois catalogué ! Que les films les plus célèbres du cinéaste puissent s’y intégrer certes, mais de là à y inclure ce tableau social plutôt sordide ! Les fulgurants dialogues peuvent éventuellement faire illusion quelques instants mais quitte est d’admettre très vite qu’il n’en est rien ; il s’agit au contraire de la description cruelle et sans concession de la vie pitoyable de familles issues de classes défavorisées vivant à la périphérie de San Francisco.

Après Pension d'artistes (Stage Door) et La Fille de la 5ème Avenue (Fifth Avenue Girl), déjà interprétés par Ginger Rogers, Gregory La Cava confronte à nouveau deux milieux différents sauf que ce ne sont plus des distinctions de classes sociales (tout le monde vit plus ou moins dans la pauvreté) mais de genres de vie. Joel McCrea, d’un côté, travaille dans un restaurant au bord de la mer et fait bonne figure, aimé de ses clients pour son sens de la répartie et entourée des ouvrières de l’usine de poissons toute proche, parmi lesquelles il "puise" pour passer agréablement ses soirées ; il semble se complaire ainsi entre labeur et loisir. La famille de Ginger Rogers, de l'autre, habite sur les hauteurs et baigne au contraire dans l’ignominie ambiante des paroles haineuses déversées à profusion par une grand-mère odieuse, cupide et mesquine. Heureusement, seule la petite sœur d’à peine 8 ans prend modèle sur "l’ancêtre" (qui semble avoir été une mère maquerelle) mais la situation des autres membres de la famille n’est guère plus reluisante ; en effet, le père est un écrivain raté et sans travail, ayant sombré dans l’alcoolisme suicidaire ; la mère survient au besoin de la maisonnée en acceptant de sortir avec les admirateurs généreux qu’une amie lui présente. "Milk Shake" de personnages détonants (loin des aimables excentriques de Capra) pour un film de plus de 70 ans, dont on peut aisément arriver à comprendre au vu de cette brève description pourquoi il choqua et fut censuré dans plusieurs Etats : rarement la prostitution avait été abordée aussi frontalement et rarement une vie de famille avait été dépeinte avec une telle noirceur.

La partie "comédie" se déroulant dans le restaurant se révèle en fait d’un cynisme assez grinçant et presque insupportable ; le spectateur rit jaune. Ce "concours de réparties", ce feu d’artifice ininterrompu de boutades plus ou moins fines met assez mal à l’aise puisque tout est forcé, expressément vulgaire pour plaire à une clientèle qui en est avide. Nos deux jeunes mariés - puisque nous trouvons quand même dans le film une simple et émouvante histoire d’amour qui désamorce un peu l’opacité de l’ensemble - sont conscient de la bêtise d’une telle attitude, mais c’est le seul moyen qu’ils on trouvé de "se faire bien voir" et pour que les affaires continuent à bien tourner. Bref, amateurs de situations drôlatiques et de mots d’auteur, vous ne serez pas à la fête avec ce singulier drame de la pauvreté qu’on dirait tiré de Steinbeck. Enfin, comédie ou drame, il bénéficie d'un casting en tout point impeccable. Il est étonnant de voir Joel McCrea à contre emploi dans la peau de cet homme extraverti, d’un naturel confondant ; nous n’exprimerons jamais assez la talent de Ginger Rogers en tant qu’actrice dramatique. Elle obtint d’ailleurs l’Oscar cette même année pour le médiocre Kitty Foyle alors que son interprétation dans Primrose Path est tout aussi digne d’éloges.

A leurs côtés, les excellents Miles Mander, très touchant dans le rôle du père, véritable loque humaine, Marjorie Rambeau parfaite dans celui de la prostituée insouciante et au cœur d’or. Quant à Queenie Vassar, elle n’a rien à envier, en terme méchanceté, à la Baby Jane de Bette Davis ou au rôle que tenait Marguerite Moreno dans Douce. Si le Happy End de convention est peu convaincant, l’ensemble n’a pas pris une ride et nous surprend encore aujourd’hui : une belle réussite. Malheureusement, Primrose Path fut un échec financier et marqua le déclin du réalisateur ; les producteurs, l’establishment et ses pairs, qui le haïssaient déjà à cause de son alcoolisme, de son mépris de la hiérarchie et de son anticonformisme, l’abandonnèrent plus ou moins et, trois films après, tout aussi obscurément oubliés, La Cava mit fin à sa carrière.

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Par Erick Maurel - le 9 août 2008