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Critique de film
Le film

Pour Electre

(Szerelmem, Elektra)

Partenariat

L'histoire

Pour fêter les quinze ans de sa prise de pouvoir par le meurtre d’Agamemnon, Egisthe offre à son peuple un jubilé où chacun est libre, pour une journée, de clamer ce qu’il entend. Seule Electre saisit l’occasion pour dire la vérité sur cette usurpation et annoncer le retour imminent de son frère, Oreste.

Analyse et critique

Le style identifiable de Miklós Jancsó, systématisé depuis Ah ça Ira !, fait d’une addition de plans-séquences opposant didactiquement des protagonistes chacun porteurs d’un propos, a dans son essence un caractère mythologique. Il était dès lors logique que Jancsó en vienne à adapter un mythe antique. La tragédie grecque appelle au commentaire politique. Il y a de même quelque chose d’évident à ce que cette adaptation constitue à la fois un achèvement et un point d’asphyxie du projet du metteur en scène. Pour Electre adapte Euripide en une époque incertaine, mêlant archaïsme et outils de la modernité dans une plaine d’Europe Centrale (cette rencontre du primitif et des préoccupations du XXème siècle pourrait évoquer la veine mythologique d’un Pasolini). Jancsó amorce ici une réflexion sur le tyrannicide à travers l’histoire hongroise, de même qu’un commentaire sur ce qu’il considère comme un troc des libertés civiques contre la sécurité dans la Hongrie de son époque.


C’est dans un climat de célébration unanimiste, où l’on énumère les bienfaits apportés par le régime, qu’Electre (Mari Töröczick) arpente l’assistance en tous sens, prend à parti les convives, décrie une conception du bonheur occultant l’injustice. Egiste (Jósef Mazdaras) présente à son peuple ce qu’il prétend être la dépouille d’Oreste (vengeur légitime de son père). Les dénégations de sa sœur n’y font rien, dans une ronde de la soumission consentie où tout souci élémentaire de vérité a disparu. Electre peut bien parler, on ne la fait pas taire... simplement personne n’écoute. Le retour du frère (György Cserhalmi) marque la fin du règne d’Egisthe. Jancsó aurait pu s’arrêter ici, il prolonge par la mise à mort du tyran et de son épouse par les enfants d’Agamemnon - voulue par l’une, redoutée par l’autre. Le corps de l’ancien dictateur raccorde sur un vivier de cadavres. Aurait mieux valu, semble-t-il, s’en tenir à la mise à nue du roi, débarrassé de ses plus beaux oripeaux. Celle-ci ayant trait chez Jancsó à l’assujettissement.


Le rapport du cinéaste à la révolution est ambivalent, de même, plus élémentairement, qu’au collectif, masse permettant le changement mais qui est aussi chez lui celle des lynchages. La force allégorique de ses œuvres marque pareillement leur limite, préférant au cas particulier la valeur supposée universelle du symbolisme. Le procédé rend ce qui veut être montré aisément déchiffrable, mais prive dans le même temps le contenu d’une pleine concrétude (qui est, de manière abstraite, contre les libertés et pour la tyrannie ?). Ce caractère intemporel évite cependant aux films un certain datage. Jancsó excelle à une forme de scénographie affirmée. Sa caméra virevolte entre les figurants, jongle d’une prise de parole à une autre. Réunissant une fois de plus les trois éléments qu’il disait ne pas vieillir à l’écran (la nudité, les uniformes, les chevaux), il injecte le mythe grec dans le folklore hongrois. Sa mise en scène, d’une pleine virtuosité, cisèle corps et visages en contre-jour d’une lumière basse et chaude typique de la Hongrie (rien de hasardeux à ce que d’éminents chef-opérateurs aient grandi sous celle-ci). On reste pantois devant l’exigence chorégraphique induite par un filmage étiré, mobile. Cette procession fiévreuse, mouvementée, est ce qui tient son cinéma à distance du hiératisme dans lequel ses schémas pourraient le faire basculer.


Pour Electre marque dans son œuvre une plénitude dans la stylisation. Jancsó reconduira à maintes reprises cette méthode, suscitant à terme un désintérêt croissant pour ce qui n’apparaitra plus que comme du procédé. Aussi répétitive la technique soit-elle, elle n’en témoigne pas moins d’une constance et d’une singularité qui font de lui une pierre de touche du cinéma européen.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 28 octobre 2015