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Critique de film
Le film

Ostia

L'histoire




Une vie violente
: Tomasso est un voyou. Il vole, regarde les filles dans les bals du Parti Communiste, va au cinéma, en prison, tombe malade. Il aime Irène, une fille bien, et voudrait l'épouser. Peut-être que non. Il voudrait vivre. Peut-être que oui…



Ostia
: deux frères voyous, un père mort et une mère à l'asile. Ils sont marxistes et religieux. Leur vie de marginaux est équilibrée. Arrive une jeune fille sensuelle, provocante. Un trio se forme, marqué par la vie. Pour combien de temps ? Impair, passeur, enfer.

Analyse et critique

Une vie violente et Ostia sont deux curiosités dont Pasolini, co-scénariste des deux films, est le grand absent/présent : deux chroniques contrastées de mal-être à l'univers familier [ragazzi, marxisme, christologie], où le cinéaste imprime différemment sa marque.

J'aimerais pas crever un dimanche (bis)

Si l'on devait simplifier, Une vie violente [adaptée du roman éponyme du cinéaste] peut être vu comme du Pasolini sans Pasolini. Le roman de Pasolini était un instantané idéal de l'Italie transitoire de la fin des années 50, entre laissés pour compte et miraculés de la croissance, valeurs parentales et jeunesse ressuscitée. Dans une lettre à Pasolini, Italo Calvino louait sa "tension individuelle, son frottement au monde" mais lui reprochait d'avoir voulu faire du personnage de Tomasso un "brave garçon" susceptible de rédemption par tentation bourgeoise. Pour Calvino, "la vertu ne doit jamais être représentée, en aucun cas. Sauf pour démontrer que sous elle il y a encore plus de cruauté et d'égoïsme que dans la cruauté et l'égoïsme explicites". Désaccord donc avec la propension de Pasolini à magnifier le lumpenprolétariat sur le papier et à l'écran – son fond indéfectible de néo-réalisme (1).

La réalisation de Heusch [réalisateur de séries B et directeur de la photographie sur le Caligula de Tinto Brass] et Rondi [co-scénariste de 8 ½ et Juliette des Esprits et réalisateur d'un Black Emanuele] est assez sage, dans une veine… néo-réaliste dans son approche des borgate [quartiers pauvres en périphérie de Rome]. Cette veine documentaire est précieuse : que ce soit dans la scène où Tomasso déclenche une émeute au cours d'une séance de film de guerre, où des spectateurs sont suffisamment exaltés pour faire un salut mussolinien, ou dans l'ennui des nouvelles banlieues romaines alignées comme des tombes. Mais le regard sur Tomasso et ses compères est généralement sans complaisance, surtout au début. Formellement, Une vie violente souffre sans doute de la comparaison avec Accatone [avec lequel Une vie violente partage un même acteur, Alfredo Leggi] ou Mamma Roma de Pasolini réalisateur, à l'univers identique mais passé à travers le prisme sacralisateur de l'auteur. Il semble que les contributions les plus pasoliniennes au scénario aient été mises de côté, même si sa patte religieuse transparaît, en particulier dans une scène de déluge qui semble vouloir purger les bidonvilles romains, et surtout un final des plus doloristes. Restent de bons acteurs [Franco Citti en alter ego hargneux et fragile de Pasolini] et une trame intéressante, existentielle sur fond de jazz triste : une graine de potence s'ennuie, rapine, drague, veut s'intégrer à la société et s'ennuie encore… Tomasso mène sa vie sans mode d'emploi en girouette indécise. La vie lui est un vent mauvais. Il sera communiste par réaction et démocrate-chrétien par convention et confort, et vice-versa. Au sanatorium, il aide des communistes mais une fois dehors, assiste passivement à l'agression d'un clochard. Tomasso aime, pas assez car autodestructeur, et trop pour précipiter Irène dans une chute commune. Affligé d'un mal existentiel, il désire tout, donc ne veut rien. "J'étais riche et je ne le savais pas", dira-t-il.

Deux garçons, une fille, une possibilité

Le visage idéalement blessé de Franco Citti surgit à nouveau dans Ostia. L'implication de Pasolini sera plus visible dans ce film, co-écrit avec Sergio Citti [assistant réalisateur sur Médée, co-scénariste de Salo]. En écrivant Ostia, le cinéaste préparait Médée et La Trilogie de la Vie : il semble s'être déchargé d'une certaine noirceur contrastant avec les préoccupations mythologiques de Médée et la vitalité de sa Trilogie. Ostia est un film mortifère : les plages arpentées par notre trio semblent parfois mener vers Salo, et c'est surtout sur l'une d'elles que Pasolini trouvera la mort.

Une femme chute donc, dans le monde jusque là idéal, d'une fratrie. Duo sans père ni mère devient trio voué aux impairs. Ostia cumule les provocations – fratrie incestueuse, sale et méchante (?), parricide et violence sourde : la provocation première est que les deux frères ne semblent manifester aucun désir pour la tentatrice… et se servent au début d'elle comme tapis. Citti – on note que Pasolini est crédité comme superviseur technique – ménage une atmosphère étrange de noire comédie, primitivisme dégénéré, contemplative, parfois sacrée [le hiératisme du final], parfois salée [l'anarcho-marxisme des frères]. Longs plans où les frères se coupent les ongles des pieds ou lèchent le vin sur la nappe, plans courts symboliques pendant les flashbacks de leur trauma, de leur scène primitive : tout instille le malaise sous le soleil. Citti élude, en particulier sur le crime qui vaut aux frères d'aller en prison. On est parfois aux limites du vade-mecum antibourgeois (2) mais le film – porté par les prestations hallucinées de Franco Citti et Laurent Terzieff [entre un jumeau Bogdanoff et le groupe de rock New York Dolls à luit tout seul] – est d'une force indéniable : la rationalité était le pire défaut bourgeois selon Pasolini et les deux frères – impurs donc lavés de tout soupçon pour Pasolini – sont loin de rentrer dans cette catégorie. Le cœur d'Ostia est donc limpide : une famille idéale, angélique voit son équilibre rompu par une femme [démone : un tableau dans le film la désigne]. A partir du moment où la femme préfère l'un d'eux [d'ailleurs, est-ce le cas ?], le ver de jalousie et d'égoïsme ronge. Peu importe que ce trio défie les convenances [on a pu dire qu'il s'agissait d'une version encore plus impuissante des Valseuses]. Théorème à l'envers, le film doit néanmoins porter la marque de Citti, au sens où les diverses couleurs citées plus haut [primitives, sacrées, comiques…] semblent parfois se neutraliser l'une l'autre, sans viser la spiritualité contradictoire de Pasolini. Comme le notait ce dernier dans la préface du scénario publié en Italie, contrairement à lui, Sergio Citti "ne croit en rien : le caractère démoniaque de la femme est une obsession privée (3) qui lui est propre, et qui ne recèle aucun double fond spirituel ou religieux : elle reste inerte et ontologique". Là où Pasolini est à la recherche de la beauté originelle du monde, Citti préfère la beauté du diable.


(1) Le poète Vittorio Sereni écrivait à Pasolini : "j'ai vu un soir à la télévision Rome, ville ouverte et je me suis tout de suite dit que le gamin habillé en enfant de chœur qui rue quand on tue sa mère est le frère, dans ses façons de ressentir justement, de tes personnages (même des poèmes) : ou du moins en est l'équivalent cinématographique le plus évident".

(2) … et symbolique : les frères vont en prison après avoir navigué vers ce que des pêcheurs appellent la Vague du désir. Ellipse, menottes, prison. Le désir est la faute mais désir pour qui ? : du frère pour l'autre, pour la fille ?

(3) Citti a injecté des épisodes de sa vie dans le film : la scène tragi-comique de la brebis serait autobiographique.

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La fiche IMDb du film
Par Franck Suzanne - le 7 novembre 2004