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Critique de film
Le film

Okinawa

(Halls of Montezuma)

L'histoire

Durant la bataille du Pacifique, une troupe de Marines attaque les positions japonaises et se retrouve dans la jungle, infestée d'ennemis. À sa tête, Anderson, un simple professeur de collège dans le civil, va devenit peu à peu en un vétéran de la guerre...

Analyse et critique

Un film de guerre signé Lewis Milestone, c’est toujours un excellent signe. Son nom, ainsi que celui de certains des plus grands cinéastes d'Hollywood (Raoul Walsh, John Ford, Samuel Fuller…), font rayonner le genre bien au-delà de sa réputation et des a priori qui peuvent parfois l’entourer. Milestone a réalisé quelques-uns des plus passionnants films de guerre de l’âge d’or hollywoodien, si l’on songe à A l’ouest rien de nouveau, L’Ange des ténèbres, le très méconnu Commando de la mort et La Gloire et la peur. On sait par avance que le choc sera rude pour le spectateur, tourné vers l’antimilitarisme mais paradoxalement également vers l’explosion de la violence comme paramètre indiscutable concernant l’instinct de survie. Véritable solitaire décalé dans un paysage cinématographique dominé par les engagements et les contrats, ce metteur en scène a traversé la grande époque des studios sans jamais être rattaché à l’un ou à l’autre de ces derniers sur la durée. A la Paramount, à la Warner, à la 20th Century Fox où à la United Artists, pour ne citer que ces exemples, il a livré les œuvres les plus radicales possibles, tout en côtoyant régulièrement certaines des plus grandes stars d’Hollywood. Son style, dénué du moindre maniérisme, agit tel un coup de butoir et démonte les discours pro-militaristes américains communément admis la plupart du temps. Chez Milestone, la guerre est sale, et elle n’a strictement rien d’héroïque ni de glamour. (1)

En ce sens, découvrir Okinawa augure du meilleur dans le genre, et sa réputation semble acquise par avance. Malheureusement, le film déçoit en partie, inconfortablement installé sur un double discours mal négocié, pour ne pas dire maladroit et terne. Le film avait pourtant très bien commencé, avec ses retours en arrière enchâssés sollicitant le passé de chaque personnage important du récit. Car en s’intéressant au passé de ses personnages, Milestone creuse leur raison d’être et donne à voir leurs failles avant leur état de soldat. Intéressant et plutôt novateur formellement parlant, mais légèrement grossier et sans réelle force de conviction. Dans le même état d’esprit, Raoul Walsh interviendra sur des règles semblables dans Le Cri de la victoire en 1955, un film certes imparfait mais autrement plus fin. Milestone peut néanmoins une nouvelle fois compter ici sur une galerie d’excellents acteurs qui tiennent les rennes de leurs personnages avec panache, donnant du lien à leurs sentiments, de l’épaisseur à leur caractère et de l’intérêt à leurs douleurs. Richard Widmark bien sûr (cet éternel acteur charismatique, juste et mesuré, même s’il n’est clairement pas ici dans ses meilleurs jours), mais aussi Karl Malden, Reginald Gardiner, Richard Boone et le décidément toujours étonnant Jack Palance. Un véritable défilé de gueules, de seconds couteaux expérimentés et au talent encore aujourd’hui trop méconnu. Boone possède la magie des acteurs pouvant jouer sur la tension du bien et du mal grâce à un seul et même rictus sur le visage. Et que dire de Jack Palance et sa figure en lame de rasoir s’accordant si curieusement avec sa voix douce et rassurante ? L’acteur prendra davantage ses aises chez Robert Aldrich et son Attaque très énervé quelques années plus tard. Pour l’heure, Milestone reste cet excellent directeur d’acteurs sachant pertinemment ce qu’il peut tirer de chacun de ses interprètes. L’équilibre avec lequel il manipule ses personnages rend sa mise en scène très intelligente : à l’image d’un Errol Flynn se fondant merveilleusement dans une distribution remarquable (L’Ange des ténèbres), tempérant ainsi son statut de superstar, Richard Widmark s’inscrit dans la tradition de ces personnages forts, semi-héroïques, lourdement traumatisés, mais concentrés sur leur devoir.

En outre, la 20th Century Fox se donne les moyens de produire un film impressionnant. Le budget, visiblement assez lourd, permet d’importants mouvements de troupes, des scènes de combats convaincantes et surtout laisse tout le loisir à Milestone de pouvoir exécuter sa mise en scène si caractéristique. Travellings latéraux énergiques, sens du mouvement, intégration du chaos dans un espace heurté par les bombes, rien ne manque, si ce n’est un souffle réellement novateur. En effet, le cinéaste a souvent renouvelé son approche visuelle, en recréant le choc autour d’une grammaire éprouvée : A l’ouest rien de nouveau, L’Ange des ténèbres ou La Gloire et la peur remanient constamment ses travellings, qu’il s’agisse de vitesse, de variables de tons ou de gestion de l’espace selon le visage que prend le conflit (guerre de position ou de mouvement). Okinawa ne propose à l’inverse rien de nouveau. Dès la séquence de débarquement, la mécanique est bien rôdée, trop bien même, au point de faire ronronner la réalisation elle-même trop bien huilée de Milestone qui, ici à la Fox, ne tient visiblement pas à prendre de risques. Coincé entre le désir du studio de produire un film à la gloire des Marines et ses propres desseins antimilitaristes (avec cette continuelle démonstration des procédés de la violence), le réalisateur reste finalement bien sage. Utilisant fort bien les nuances de son unique film de guerre en couleurs, notamment grâce à une très jolie photographie, il tente bien quelques scènes intelligentes et prenantes, comme celle du soldat devenu aveugle confronté à l’un de ses camarades fusil en main et décidé à tuer les prisonniers japonais, mais hésite trop souvent entre les tons proposés.

Si Okinawa est un très bon film de guerre intimiste, avec ses personnalités désenchantées, il demeure toutefois bien moins réussi quand il revient sur une souche historique en essayant de manipuler à la fois la grande Histoire et la souffrance des hommes, la gloire et le devoir, la violence et l’empathie. Enfin, démarré sur des chapeaux de roue, continué sur une bonne lancée (quoiqu’en équilibre précaire), le film terminera malencontreusement sur une dernière partie longue et parfois désuète. Pendant près de 25 minutes, la diégèse s’enlise dans des scènes sans grand intérêt, au discours éculé (bien mieux établi par des films antérieurs et postérieurs), ne sachant guère où se diriger. Il apparait tout compte fait que personne ne sait véritablement comment terminer le film. La faute en incombe avant tout à un scénario inégal dont la teneur n’égale absolument pas les plus grandes réussites du genre. Obligé de rattraper certaines séquences par la seule force de sa mise en scène, à la manière de ce qu’il avait déjà fait sur Le Général est mort à l’aube pour la Paramount (film bien plus problématique, cela dit), Lewis Milestone livre au bout du compte le meilleur film possible au vu des éléments disponibles. Capable du meilleur (certains combats, l’utilisation des nouvelles armes japonaises, les personnages de Jack Palance et de Reginald Gardiner, acteur classieux et très intéressant, injustement oublié de nos jours…) comme du plus anodin (le thème de la mort ici galvaudé, les valeurs de courage à peine creusées…), le film navigue donc forcément entre deux eaux, incapable d’opter pour un chemin thématique rigoureux.

Situé dans la bonne moyenne de la production de films de guerre à Hollywood durant cette époque, Okinawa se révèle malgré tout bien poussif selon les instants. Lewis Milestone parvient à réaliser un film régulièrement efficace et intéressant, mais sans fournir de grands efforts non plus. Poussière, violence et aridité ne suffisent pas à créer un grand film de guerre. Il lui faut aussi une identité forte, un authentique souffle émotionnel, la justesse des comportements humains et la magie d’un scénario transcendé par l’image. Okinawa reste assez sincère, mais mineur dans sa conception globale. Dommage.

(1) Voir la chronique de La Gloire et la peur pour avoir davantage de détails.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 9 juillet 2012