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Critique de film
Le film

Nuages flottants

(Ukigumo)

Partenariat

L'histoire

Hiver 1946, un an après la défaite du Japon, la jeune Yukiko est rapatriée de l'Indochine française. A Tokyo, elle retrouve Tomioka avec qui elle a eu une liaison torride pendant la guerre. Mais son amant ne tient pas la promesse qu’il lui avait faite de divorcer pour vivre avec elle une fois qu’ils se seraient retrouvés ; les temps ont changé et il dit ne plus pouvoir quitter sa femme. Lui reprochant son attitude mais toujours amoureuse, Yukiko survit courageusement au chaos de l'après-guerre, cherchant en vain du travail, vivotant dans un taudis tout en ‘réconfortant’ quelques G.I. encore sur place. Sa vie ne sera plus faite que d’attentes et de rencontres passagères avec son amant chez qui la passion pour elle s’est en revanche éteinte depuis longtemps…

Analyse et critique

Le temps use les passions dans Le Repas mais plus encore dans Nuages flottants (Ukigumo). C’est l’actrice préférée du réalisateur japonais, Hideko Takamine, dans le rôle de Yukiko, qui en fait les frais dans ce très beau mélodrame détaché et jamais paroxystique malgré son abondance de situations et retournements allant du meurtre à la maladie en passant par l’adultère, le vol et le rappel d’un viol. Yukiko a connu la passion en Indochine et, de retour au Japon, souhaite la faire perdurer. Malheureusement, son amant n’éprouve plus grand chose pour elle si ce n’est une petite nostalgie quand ils se remémorent les souvenirs d’une époque peu lointaine où son travail était plus intéressant et où sa compagne malade n’était pas à ses côtés pour l’empêcher de séduire d’autres femmes. En effet, on s’aperçoit dès le début que Yukiko n’était pas la seule à passer dans ses bras et dans son lit déjà à cette époque. Yukiko seule a cru à cet amour et elle veut y croire encore. Malgré la veulerie, l’égoïsme et la muflerie de Tomioka, elle l’aime toujours et n’éprouve de la joie que lors de leurs rares instants ensembles. Car Tomioka, même s’il refuse de reprendre leur histoire d’amour, n’hésite pas à tromper sa femme pour prendre du bon temps auprès de son amante qu’il abusera à son tour avec d’autres rencontres de passage (lors par exemple de la superbe et sensuelle séquence à la station thermale). Yukiko n’est pas dupe et, même si elle lui envoie ses quatre vérités en pleine figure, continue à se soumettre à sa dictature stupide de mâle au cœur sec qui ne cesse pourtant de lui répéter qu’il ne pourra jamais y avoir d’amour partagé : « Cessons de rêver, ce n’est plus de notre âge », « Les souvenirs se fanent, à quoi bon les ressasser ? Je suis devenu un corps sans âme. »

Classé meilleur film de l'année 1955 par la critique nippone et vénéré par Ozu qui ne se sentait pas capable d’atteindre un jour un tel niveau, Nuages flottants est un tableau encore plus pessimiste que Le Repas du Japon de l’après-guerre. Les réalités de la vie à l’époque, l’argent, le travail, etc., ne laissent pas de place aux sentiments pour un grand nombre de Japonais. Naruse sonde ici les aspects les plus sombres des sentiments humains mais encore une fois avec une certaine distance, sans dramatisation excessive n’hésitant pas à être virulemment sarcastique et moqueur (l’épisode de la secte créée par le beau-frère pour se remplir les poches en misant sur la bêtise et la naïveté de ses concitoyens). D’une profonde intensité psychologique, le film se révèle très cru, réaliste et même trivial. Quand Yukiko rencontre son beau-frère qui l’avait autrefois violé et qui souhaite récupérer des affaires qu’il lui avait prêté, elle lui dit : « Je veux bien te rendre tes trucs mais rends moi d’abord ma virginité » et, devant la froideur de son amant, n’hésite pas à se mettre en ménage avec un G.I. qui « avait besoin de réconfort ». Dans ce film encore plus découpé que ses autres, Naruse multiplie les lieux, les ellipses, les séquences, le montage cut sur plusieurs niveaux de temporalité (au début du film, les flashbacks ne sont pas annoncée par une quelconque astuce technique mais viennent se superposer au récit au présent) pour créer un sentiment de discontinuité, de disharmonie et de distance qui empêchent expressément d’éprouver de l’empathie pour les personnages : Naruse ne veut délivrer aucune sensiblerie et (ou) sentimentalité. Attention cependant ! Malgré ce détachement volontaire du réalisateur, l’émotion est belle et bien présente tout du long grâce au visage inoubliable de la superbe actrice Hideko Takamine, l’élégiaque et mélancolique partition d’Ichiro Saito, une magnifique photographie et surtout tout ceci aboutit à ce tragique et poignant final au cours duquel Tomioka réalise trop tard la force de son amour.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Mikio Naruse

Par Erick Maurel - le 28 septembre 2006