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Critique de film

L'histoire

Avec son troisième volume, la collection Retour de Flamme prend de l’ampleur. Toujours aussi éclectiques, Serge Bromberg et son équipe vous présentent entre autres, une danseuse des Folies Bergères, un pêcheur mythomane, l’incroyable attaque d’un train postal, Django Reinhardt et sa guitare sèche, un cochon géant, Harold Lloyd en équilibre sur un building, James Stewart au restaurant, un village pygmée et encore mille trésors dignes d’un inventaire à la Prévert.

Analyse et critique

La fidélité de Dvdclassik envers Lobster apparaît aujourd’hui comme une évidence. Impossible de ne pas se reconnaître dans la philosophie de cet éditeur, et dans l’incroyable aventure cinéphilique mise sur pied il y a déjà 20 ans. A une époque où le numérique révolutionne le septième Art et redessine complètement le paysage cinématographique, Serge Bromberg et son équipe ne sont rien moins qu’un phare montrant la voie et ouvrant de nouvelles pistes quant à la marche à suivre en matière de patrimoine. Mélangeant haute technologie et esprit de grenier, Lobster fait dans la naphtaline intelligente. Aucune nostalgie rance chez eux, mais bel et bien un amour du cinéma sous toutes ses formes et de tout âge. Tout y passe, dessin animé, publicité, reportage, burlesque, drame, actualités, parodies, documentaires, scopitones, serials, pourvu que cela bouge, que cela étonne et que ça respire le celluloide. Preuve encore aujourd’hui…

Avec sa troisième fournée de Retour de Flamme, Lobster maintient le cap et propose un programme haut de gamme sacrément réjouissant. Comme pour les deux premiers volumes, sont réunis en deux heures serrées une étonnante diversité de films de toute époque et de tous genres, totalement méconnus ou carrément célèbres… Assortiment oblige, tous les films n’ont pas forcément le même intérêt. L’on passera ainsi rapidement sur deux ou trois courts pas vraiment indispensables, et qui doivent à leur rareté ou leur décalage une place sur ce troisième volume : Au pays des colosses et des pygmées et La danse serpentine par exemple.

Peu importe. Combien de DVDs aujourd’hui vous proposent sur une même face un western mythique, véritable date dans l’histoire du cinéma, un chef d’œuvre d’Harold Lloyd, deux dessins animés hallucinants et une dizaine d’autres (re)découvertes allant du sympathique au génial ? Le tout enrobé d’une passion communicative, à l’image des introductions à chaque film, dispensées par un Serge Bromberg précis et didactique…

Il convient aujourd’hui d’accorder aux DVDs de la série Retour de Flamme la place qu’ils méritent. A une époque où la ressortie en copies neuves des grands films de l’histoire du cinéma fait la une des pages culturelles et enchante les sites spécialisés, l’on comprendrait mal que le travail assidu de Serge Bromberg et des siens ne récolte pas les lauriers d’un succès critique et public amplement mérité. Pour ceux qui n’auraient pas encore pris le premier bus vers leur boutique préférée, voici le programme…

What a whopper ! : partenaire méconnu de Harold Loyd et acteur chez Hal Roach, Harry Snub Pollard arbore une paire de moustaches que ne renierait pas Arthur Jorge (nos amis cinéphiles et amateurs de ballon rond apprécieront) mais est surtout le digne représentant de tout un courant burlesque américain oublié que le DVD en général, et Lobster en particulier, remettent sous les sunlights 80 ans plus tard. Assez classique dans son art du gag (celui éculé du tuyau d’arrosage ne nous est pas épargné, 20 ans après les Frères Lumière), ce petit court métrage n’en est pas moins franchement sympathique, grâce notamment à un scénario astucieux tout en mythomanie délirante et quelques effets spéciaux rappelant, sans jamais l’égaler toutefois, le surréalisme d’un Charley Bowers. Assez anecdotique toutefois, comme le reconnaît Serge Bromberg dans sa présentation du film…

Au pays des colosses et des pygmées : Loin de l’amour d’un Jean Rouch pour l’Afrique, ce court reportage colorisé au pochoir est l’occasion d’une plongée dans l’Afrique coloniale des années 20, en l’occurrence le Congo Belge. Caricatural et plutôt primaire, tant dans son propos que dans sa mise en scène, ce court nous en dit finalement plus sur la bêtise des colonisateurs du début du siècle que sur les peuples visités. Une page d’histoire pas forcément glorieuse, mais c’est tout l’intérêt de ce court…

The Cartoon Factory : Un bijou, une merveille, un must de votre dvdthéque. Rien que pour ces fabuleuses 7 minutes, cette nouvelle livraison de Retour de Flammes est indispensable. Trois quarts de siècle avant Qui veut la peau de Roger Rabbit, les frères Fleischer mélangent cartoon et prises de vue réelles avec un sens du gag tout bonnement étonnant et une qualité d’animation bluffante. Inventeurs par la suite du dessin animé en relief, précurseurs du karaoké, les voici aux prises avec leur création la plus fameuse : Koko le clown, héros noir et blanc haut en couleurs - et inventeur de machines folles qu’André Breton et Jean Tinguely n’auraient pas renié ! Indispensable.

Le cochon danseur : Attention les yeux. Saynète en plan séquence, ce court numéro de music-hall nous rappelle que le cinéma des origines se résumait parfois à un bête théâtre filmé. Mais peu importe la forme ici, ce film est surtout l’occasion pour le public d’aujourd’hui de mettre un visage sur l’humour début de siècle, assez surprenant. L’image de ce cochon géant, qui n’est pas sans rappeler Casimir ou les Muppet, est une forme de document historique. Assez anecdotique toutefois…

Madame Babylas aime les animaux : Réalisateur Pathé, Alfred Machin est un touche à tout de génie, passionné par les animaux (avant de passer à la fiction, il réalisera de nombreuses scènes de chasse en Afrique). Premier réalisateur d’un long métrage entièrement joué par des cochons, lapins et autres poules en 1921, le voici quelques années plus tôt aux commandes d’un court-métrage dans la même veine, un cochon et un tigre jouant les premiers rôles d’un film drôle mais un peu banal…

Actualités burlesques : Moustic et son faux journal, les Nuls quelques années plus tôt, n’ont rien inventé en matière de parodie de journaux télévisés. En 1948, Gilles Margaritis (aperçu dans L’Atalante de Jean Vigo) se lance dans une caricature grinçante des actualités de l’époque. L’humour de ces pastiches reste d’une modernité étonnante aujourd’hui : féroces (extraordinaire gag de Léon Pitaux et sa sœur), poétiques et surtout hilarants, ils font partie du haut du panier de ce programme.

6 Publi-cinés : Retour de Flamme, ou la découverte perpétuelle de petites perles et de films ou genre oubliés. Ici, 6 publicités réalisées par Lortac, révélatrices des arguments publicitaires de l’époque mais aussi et surtout d’un style de dessin animé aujourd’hui oublié : le papier découpé, une méthode d’animation bidimensionnelle assez proche du dessin de presse et de la bande dessinée, Lortac empruntant même au 8° art ses phylactères. Un document rare et attachant.

The Great Train Robbery : le gros morceau de ce DVD. Un film mythique, que tout cinéphile digne de ce nom se doit de voir, et de garder bien au chaud aux côtés de l’Aurore et des grands chefs d’œuvre du cinéma américain. Film inouï, pilier de nombres d’encyclopédies consacrées au septième art, The great train robbery n’est autre que le premier western de l’histoire du cinéma - et envoie bouler en dix petites minutes dix ans de conventions esthétiques. 13 ans avant Intolerance de D.W. Griffith, Edwin S. Porter révolutionne la mise en scène en tableaux, multipliant les changements de plans et d’axes grâce à un montage en totale rupture avec les canons esthétiques de l’époque. Une véritable date dans l’histoire d’Hollywood et du cinéma en général, à l’image du plan final, mondialement célèbre et totalement scotchant. Un must.

Danse serpentine dans la cage aux fauves : Courte succession de plans fixes mettant en scène Mademoiselle Ondine et sa danse serpentine (numéro créé pour les Folies Bergères) dans une cage aux tigres. Colorisé au pochoir (les tigres et la robe déploient d’étranges et belles couleurs), voilà un petit film mineur et sans grand intérêt, sûrement le plus faible du programme.

Kobelkoff : Très courte attraction filmée mettant en scène Kobelkoff, homme tronc et véritable star des fêtes foraines et des cours royales de la fin du XIX siècle. Pour les amateurs de numéros de foire, un petit film qui préfigure le Freaks de Tod Browning tourné 30 ans plus tard et qui, sinon par sa rareté, présente un intérêt limité.

Hollywood steps out : A l’image de The Stolen Jools (que vous trouverez sur le DVD de Laurel & Hardy conscrits édité par Mk2), Hollywood steps out n’a d’autre ambition que de réunir en un minimum de temps un maximum de stars du grand écran dans un même film. Sauf que, cerise sur le gateau, ce court-métrage est un dessin animé, réalisé par Tex Avery de surcroît. Oubliez le scénario, mains sur les buzzers : il est temps pour vous de reconnaître un à un tous les héros de ce gigantesque Who’s who animé. Quelques noms parmi cette galaxie étoilée histoire de vous mettre l’eau à la bouche : Cary Grant, James Stewart, Johnny Weissmuller, Edward G. Robinson, Humphrey Bogart ou encore les Marx Brothers… Pas vraiment hilarant, ultra référentiel, mais sacrément jouissif, voilà le fantasme de tout cinéphile normalement constitué enfin réalisé !

Never Weaken : Et un classique de plus, un ! Avec, pour ne rien gâcher, le génial Harold Lloyd en vedette. Le héros aux lunettes rondes et au canotier offre ici un véritable récital d’acrobaties qui risque de faire grimper au plafond les cinéphiles sujets au vertige. Usant des gratte-ciels en construction à New York comme d’un hilarant terrain de jeux, Lloyd déploie des trésors d’imagination, tant dans ses gags que dans sa mise en scène. Si les figures traditionnelles du burlesque ne sont pas oubliées (les classiques poursuites avec la police comme passage obligé), il y a dans ce film une poésie et une vraie science du gag qui n’appartiennent qu’à Lloyd, peut être le plus funambule des héros burlesques. N’oubliez pas d’écouter l’introduction au film par Serge Bromberg, riche d’une anecdote étonnante.

Jazz Hot : reportage exceptionnel, qui présente pour la première et unique fois Django Reinhardt (accompagné de Stéphane Grappelli et le quintette du Hot Club de France) filmé en son synchrone. Si le film n’a guère d’intérêt formellement parlant, il constitue par contre un extraordinaire document, tant les images de Django Reinhardt sont rarissimes. L’on sait peu de choses sur cette bobine, mais soyez en sûrs : voir Django exécuter "J’attendrai" avec sa maestria habituelle vous fera venir la chair de poule. Belle conclusion pour un programme hors du commun.

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