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Critique de film
Le film

Ne mangez pas les marguerites

(Please Don't Eat the Daisies)

L'histoire

Le Professeur d’art dramatique Larry Mackay (David Niven) décide de devenir critique théâtral ; le premier spectacle new-yorkais qu’il est invité à aller voir en sa qualité de journaliste est celui de son meilleur ami, Alfred North (Richard Haydn). Son épouse Kate (Doris Day), fortement occupée à surveiller les bêtises de leurs quatre garnements, a bien du mal à se pomponner pour cette soirée de première à Broadway. Pendant ce temps, alors qu’il donne son dernier cours universitaire, Larry est pris à partie par ses élèves qui lui conseillent de ne pas céder aux sirènes de la célébrité et ne pas chercher ni à briller en utilisant bons mots et ironie, ni à être cassant à tout prix. Seulement, il est terriblement embêté quant il s’avère que la comédie musicale d’Alfred est véritablement médiocre. Doit-il se montrer courtoisement intransigeant, comme le lui suggère son épouse, ou doit-il commencer à faire des concessions par pure amitié ? Choisissant de dire la vérité, il se brouille non seulement avec son ami - également parrain de ses quatre garçons - mais reçoit en bonus une gifle retentissante de la principale comédienne du spectacle (Janis Paige) avec qui il n’a pas été tendre. Comme l’avaient pressenti ses étudiants, ces "mini-scandales" font de Larry la nouvelle coqueluche de la critique. Alors que Kate a trouvé une nouvelle maison à rénover à la campagne - le bail de leur appartement se termine et ils ont oublié de le renouveler - Larry n’est pas très chaud pour déménager aussi loin de la vie théâtrale, surtout depuis son succès grandissant…

Analyse et critique

Après rien moins que James Stewart, James Cagney, Richard Widmark, Clark Gable, Rock Hudson ou Jack Lemmon, l’actrice la plus cotée de cette année 1960  numéro un du box-office, hommes et femmes confondus - tombe cette fois dans les bras de David Niven pour une comédie familiale toute à fait charmante - à défaut d’être géniale - signée Charles Walters, un réalisateur avec qui Doris Day collaborera à nouveau en 1962 pour le délicieux La Plus belle fille du monde (Billy Rose's Jumbo) et qui, au cours de sa carrière presque entièrement effectuée à la MGM, aura eu beaucoup plus d’affinités avec la comédie musicale qu’avec la comédie traditionnelle. Effectivement, la plupart des comédies vaudevillesques de Walters valent surtout ce que valent leurs scénarios et leurs comédiens, le réalisateur se reposant avant tout sur eux et ne faisant pas forcément beaucoup d'efforts sur la forme. La plupart de ces films s’avèrent au final un peu ternes et mal rythmés, que ce soient The Tender Trap avec Frank Sinatra et Debbie Reynolds, Ask Any Girl avec David Niven et Shirley MacLaine, voire même son dernier film, Walk Don’t Run avec Cary Grant et Samantha Eggar. Il n’en va pas de même pour ses comédies musicales, au contraire pour beaucoup mémorables et pour certaines faisant même partie des plus exquises de l’équipe MGM d’Arthur Freed aux côtés de celles de Vincente Minnelli, Stanley Donen ou George Sidney. Citons notamment Easter Parade avec Fred Astaire et Judy Garland, The Belle of New York avec Fred Astaire et Vera-Ellen - à qui Damien Chazelle rendra un bel hommage à travers la plus belle séquence de La La Land, celle dans l’auditorium -, le splendide et touchant Lili avec Leslie Caron et Mel Ferrer - dont on attend toujours qu’il sorte sur support numérique -, Dangerous When Wet, la comédie musicale la plus réussie avec Esther Williams, ou encore le superbe High Society avec l’inoubliable quatuor réunissant - excusez du peu - Grace Kelly, Frank Sinatra, Bing Crosby et Louis Armstrong.

Sans atteindre les sommets de quelques-unes de ces comédies musicales, Ne mangez pas les marguerites compte néanmoins parmi les comédies non musicales les plus séduisantes du cinéaste. Le scénario d'Isobel Lennart (Les Pièges de la passion - Love Me or Leave Me de Charles Vidor, l’une des prestations les plus puissantes de Doris Day) est basé sur le livre de Jean Kerr qui narrait son expérience de mère de famille mariée à Walter Kerr, un célèbre critique dramatique du New York Herald Tribune récompensé par le Pullitzer, le couple ayant d'ailleurs collaboré à l’écriture de quelques pièces telles King of Hearts ou The Song of Bernadette. Comme dans Teacher’s Pet (Le Chouchou du professeur) de George Seaton avec le couple constitué par Doris Day et Clark Gable, Ne mangez pas les marguerites a beau être une charmante comédie familiale, son thème principal n’en est pas moins non seulement intéressant mais, pour un film être censé n'être qu’un simple divertissement, assez riche dans ses développements. Si le film de Seaton faisait se confronter deux conceptions du journalisme d’investigation, celui de Charles Walters évoque le métier de critique théâtral. Avec des questionnements du style : comment ne pas succomber aux sirènes de la célébrité tout en restant foncièrement intègre ? Ou encore comment ne pas tomber dans les travers des préjugés, des bons mots, de l’ironie facile, de l’attaque gratuite, le tout pour se faire mousser et se faire un nom dans le milieu (sachant très bien que l’on se fait bien plus remarquer en étant "acerbe" qu’honnête) ? Un paradoxe assez cocasse du fait que des conseils lui seront proférés - alors qu’il donnait son dernier cours universitaire avant d’entrer dans le journalisme - par ses étudiants qui l’estiment beaucoup en tant que professeur et craignent qu’il fasse désormais partie de la meute agressive de certains critiques d’art. A ce propos et même si nous ne nous abaisserons pas à faire des généralisations - loin de là - sur le métier de critique, ces réflexions et certaines notations sont toujours assez justes et autant d’actualité, encore plus depuis que tout un chacun peut énoncer son avis et (ou) déverser sa bile sur la toile.

Le film débute par un cruel dilemme pour le journaliste en herbe : alors qu’il a décidé de n’écrire que ce qu’il pense, il est obligé de rédiger sa première critique à propos du spectacle de son meilleur ami et parrain de ses quatre enfants. Ayant trouvé la comédie musicale médiocre, pour demeurer droit dans ses bottes et poussé par son épouse qui le souhaite rester probe et pense que l’auteur dramatique appréciera plus la franchise que l’indulgence "de copinage", Larry n’hésite pas à pondre un papier très négatif. Si en fin de compte il perd la considération de son ami, il trouve écho au sein de son cercle mondain et journalistique. Son succès allant grandissant, les esclandres provoqués dès son entrée en matière vont lui faire une réputation de critique "courageux" dont on attendra désormais les papiers en guettant - espérant- avec une délectation malsaine les tapages qui devraient s’ensuivre. L’ex-universitaire va-t-il se transformer en mufle avide de bons mots ou rester loyal à son art de prédilection ? La thématique intéressante du film tourne donc principalement autour de ce postulat et des différentes conceptions de la critique artistique à travers quelques discussions entre les deux époux et la caricature gentillette de ce milieu qui se veut mondain. Larry devra remettre en question sa "sincère sévérité" lorsqu’il se trouvera d’une manière assez cocasse confronté à sa propre création, qu’il pensait avoir enterrée mais qu’on lui remettra sous les yeux pour le faire réagir. En même temps que cette sympathique réflexion sur le métier de critique, nous est proposée la description assez juste d'une femme au foyer dans le rôle de laquelle Doris Day est absolument parfaite sans jamais céder à la tentation de cabotiner, comme si elle avait fait ça toute sa vie. Il faut l’avoir vu avec à la fois dynamisme et agacement se démener entre ses quatre enfants "monstrueux", dont le petit dernier est gardé en cage pour qu'il ne casse pas tout, ainsi qu’avec un chien qui se jette dans les bras de ses maîtres à tout bout de champ, effrayé par tout ce qui bouge, d’autant plus depuis qu’il est arrivé à la campagne où pullulent les bêtes diverses et variées. C'est bien évidemment au sein de la vie privée de cette famille que se déclinent les situations les plus amusantes de cette comédie tournée par Charles Walters.

La deuxième heure verra aussi la restauration du cottage anglais acheté totalement délabré avec tous les gags et situations comiques qui en découleront, sans néanmoins que cela ne tourne au splastick, le film de Walters faisant naître des sourires mais n'étant jamais hilarant. La femme à la maison avec les enfants, le père tout entier consacré à son travail : on pourrait penser à une vision un peu réactionnaire de la société américaine. Cela le serait que ce ne serait pas non plus gravissime - puisque c’était encore un fait admis à l'époque - sauf qu’alors que sa belle mère pousse Larry à affirmer haut et fort à son épouse son statut de chef de famille, le mari refuse catégoriquement, estimant que les responsabilités doivent être entièrement partagées et que la femme est l’égale de l’homme - tout du moins en ce qui concerne le cocon familial. N’y voyons donc pas le mal là où il ne se cache pas forcément et prenons plutôt plaisir à suivre cette joyeuse comédie sinon inoubliable tout du moins extrêmement savoureuse, souvent assez drôle avec aussi quelques séquences qui confirment le talent dramatique des deux comédiens principaux, certaines autres leur don et leur timing comiques comme lors de ce running gag de l’époux qui n’arrive jamais à faire l’amour à sa femme, un enfant ou le chien venant toujours s’immiscer entre eux au mauvais moment. En revanche, nous tâcherons d’oublier la séquence musicale avec les enfants - loin d’être la chanson la plus inoubliable du répertoire de Doris Day - alors que nous nous réjouirons au contraire de ces deux private jokes que je vous laisse découvrir en rapport avec L’Homme qui en savait trop et Confidences sur l’oreiller (Pillow Talk), ainsi que de délectables seconds rôles dont les personnages interprétés par Spring Byington pour sa dernière apparition à l’écran (la belle-mère), Jack Weston dans la peau du chauffeur de taxi ayant des velléités de dramaturge, et surtout Janis Paige en amusante croqueuse d’hommes. L'actrice avait déjà été la partenaire de Doris Day dans les débuts à l'écran de cette dernière dans la délicieuse comédie musicale de Michael Curtiz, Romance on the High Seas.

Please Don't Eat the Daisies est Une comédie acclamée par la critique américaine de l’époque qui met assez intelligemment en avant le métier de critique d'art, questionnant le fait d'être tenté de se laisser aller à l'ironie et se complaire dans le bon mot plutôt que de juger sincèrement une œuvre - ici le théâtre - avec son cœur. En parallèle, nous assistons à une comédie familiale plutôt amusante, jamais pesante et assez juste, portée à bout de bras par un couple qui fonctionne parfaitement, une Doris Day rayonnante et un David Niven très classieux. Pour l'anecdote, le film aura tellement de succès qu’il inspirera une série du même titre pour NBC Network qui s’étalera sur une vingtaine de mois. Frivole mais pas bête pour autant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 4 août 2017