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Critique de film
Le film

Mystery Men

L'histoire

A Champion City, le crime a un adversaire de taille, l'imbattable Captain Amazing, soutenu par sponsors les plus lucratifs. Mais le super-héros a tellement bien nettoyé la ville de ses pires malfrats qu'il se trouve obligé, pour préserver son prestige, de libérer sa plus ancienne Némésis, l'impitoyable Casanova Frankenstein. Ce dernier convoque les pires gangs de la ville pour mettre le champion hors d'état de protéger. Le salut de Champion City dépend désormais de super-héros moins clinquants, aux super-pouvoirs plus approximatifs : les Mystery Men.

Analyse et critique

Il fut un temps, pas si lointain, où les films de « super-héros » n’emplissaient pas les salles. Il y eut même une dizaine d’années, entre 1992 et 2002, où les quelques efforts dédiés au genre se soldaient presque systématiquement par d’importants échecs commerciaux ou artistiques (et souvent même les deux) : associer « super-héros » et « années 90 », c’est repenser entre autres aux deux Batman de Joel Schumacher (1995 & 1997), à The Shadow (1994), à The Phantom (1996), à Spawn (1997) ou encore à Steel (1997), films la plupart du temps caractérisés par une forme de puérilité vis-à-vis du genre, réduit à un décorum bariolé (qui a en général très mal vieilli) et un catalogue de punchlines souvent grotesques. Il faudra attendre l’imparfait X-Men de Bryan Singer en 2000 et, plus encore, le premier Spiderman de Sam Raimi, en 2002, pour qu’enfin la figure du super-héros soit (de nouveau) traitée avec un peu de tenue, narrative comme esthétique, ouvrant ensuite une porte béante aux masqués ou aux encapés de tous types (parmi les titres importants, citons Batman Begins en 2005 ou le premier film du Marvel Cinematic Universe, Iron Man, en 2008).

C’est dans cette période de disette qu’a surgi, en 1999, un drôle d’objet nommé Mystery Men. Il convient, tout d’abord, de rappeler que si le cinéma a véhiculé, dans les années 90, une vision très immature du super-héros, c’est que le septième art est alors considérablement à la traîne du neuvième : depuis quelques décennies, de nombreux comic books ont contribué à diversifier l’approche du personnage super-héroïque, soit en l’intégrant à des univers plus sombres et plus réalistes (on peut penser aux contributions d’Alan Moore ou de Frank Miller à la mythologie batmanienne, par exemple), soit en opérant sur une dimension plus réflexive, qui repense (ou ironise sur) les codes du genre. Sur ce deuxième point, le dessinateur Bob Burden avait imaginé, dès 1979, le personnage de Flaming Carrot, héros sans super-pouvoirs qui décide d’aller affronter le crime après avoir eu le cerveau abîmé de lire trop de comic books ! Dans le numéro 16 (daté de 1987) des aventures parodiques et volontiers surréalistes de ce personnage stupide, on découvre ainsi à ses côtés une bande de super-héros laborieux, pour la plupart issus de la classe ouvrière, définis comme The Mystery Men : parmi eux, The Shoveler (un ouvrier du bâtiment qui a pris sa pelle pour combattre les super-vilains) ou Mr. Furious (un employé d’une casse automobile qui, sur un malentendu, se convainc qu’il acquiert une force surhumaine quand il se met en colère).

Lorsque Universal Pictures et Dark Horse Entertainment (déjà associés sur Barb Wire, en 1996, qu’on aurait pu ajouter à la liste initiale) se lancent dans la production des aventures de ces Mystery Men, la production finit, après plusieurs refus ou désistements, d’engager Kinka Usher comme réalisateur : total néophyte dans le milieu du cinéma, ce trentenaire est alors le nouveau golden-boy de la publicité, lauréat pour ses nombreux spots (Acura, Taco Bell, Nike, Nissan, Polaroid, Pepsi…) des prix les plus prestigieux de la créativité publicitaire (Don Belding Award, Cannes Lions, D.G.A. Award, etc.). Un casting hétéroclite est réuni, centré sur la notoriété alors croissante de Ben Stiller, réunissant des acteurs au faîte de leur popularité (Geoffrey Rush, lauréat de l’Oscar du meilleur acteur en 1996 ; William H. Macy, comédien principal de Fargo la même année ; Greg Kinnear, tout juste salué pour sa prestation dans Pour le pire et le meilleur de James L. Brooks, etc.), des comédiens de télé et/ou stand-up (Janeane Garofalo ou Eddie Izzard) et quelques figures plus inattendues, voire carrément improbables (Tom Waits, Paul Reubens - alors encore persona non grata à Hollywood - ou Louise Lasser).

Le film, produit pour environ 66 millions de dollars, fut un échec commercial majeur : aux Etats-Unis, il ne rapporta qu’à peine plus de 30 millions de dollars de recette, tandis qu’En France, par exemple, il attira moins de 15 000 spectateurs ! Kinka Usher retourna à ses lucratifs spots publicitaires en jurant qu’on ne l’y reprendrait plus (et, de fait, il n’a plus jamais travaillé pour le cinéma). Le film aurait pu être relégué aux oubliettes, mais grâce à une inattendue seconde carrière (en DVD ou en vidéo-club), il finit par acquérir une base solide d’amateurs et par se refaire une réputation. En le revoyant avec quelques décennies de recul, et sans tomber dans la facilité rétrospective du « film incompris », on comprend assez bien les raisons à la fois de son échec et de sa (modeste) réhabilitation.

Pour résumer, on pourrait dire que le film, assez asynchrone, capitalise sur les tendances de la décennie écoulée en même temps qu’il anticipe deux tendances assez fortes du cinéma américain du XIXème siècle, qui n’existent alors que de façon marginale : d’une part, le film de super-héros réflexif et d’autre part la comédie crétine.

Sur le premier point (Mystery Men comme pur fruit des années quatre-vingt-dix), on pourrait dans un premier temps considérer qu’il n’y a pas tant de différences que cela entre, disons, Batman Forever et Mystery Men - le deuxième réutilise d’ailleurs des décors du premier. La prime influence burtonienne, manifeste dans les deux cas, a été réduite à un barnum visuel assez grandiloquent, avec en particulier des super-vilains rivalisant d’exubérance. Le style de Kinka Usher, qui plus est, ne lésine pas sur les effets de manche assez typiques des pubards ou des clippeurs passés au cinéma durant les nineties : plans verticaux, cadres inclinés, gros plans en focales courtes, montage ultra cut… on a même droit à la coquetterie ultime des formalistes esbroufeurs : le plan sans point de vue, joli mais vain, depuis l’intérieur d’une cheminée !


Ajoutons à cela une bande-son qui enchaîne les standards disco et les tubes pop-rock en puissance (le All Star de Smash Mouth sera d’ailleurs abondamment réutilisé par la suite), et on conçoit alors assez facilement à quel point Mystery Men s’offre, de prime abord, comme un objet « pop et cool » un peu inconséquent - et il ne serait que cela qu’on pourrait déjà s’y offrir un bon moment.

Mais ce qui démarque Mystery Men des bouffonneries de Joel Schumacher, par exemple, réside dans son expression d’une forme de conscience réflexive sur le genre super-héroïque - on utilise désormais beaucoup plus le préfixe « méta », curieusement devenu un adjectif en lui-même, que l’épithète « parodique », chargé semble-t-il d’une connotation trop péjorative, mais les idées se rapprochent. En somme, on apprécie Mystery Men au moins autant pour ce qu’il est que pour le regard qu’il porte sur tous les films qui l’ont précédé et qui racontaient (un peu plus sérieusement) la même chose. Mais ce qui le rend intéressant, c’est qu’il n’opère pas forcément dans la pure distanciation ou dans la reproduction désessentialisée (le premier Scary Movie, par exemple, sortira l’année suivante, sans la moindre conscience véritable de ce qu’est la peur au cinéma) mais qu’au contraire il pousse la logique interne du genre jusqu’à un délicieux degré d’absurdité : citons par exemple les échanges entre Captain Amazing et Casanova Frankenstein qui, progressivement et presque imperceptiblement, dérivent vers le non-sens ; les aphorismes du Sphinx, qui passeraient inaperçus, au premier degré, dans bien des films mais deviennent ici hilarants une fois qu’en a été exhibée la construction systématique ; ou encore, cette discussion entre The Shoveler et Mr Furious à propos du milliardaire Lance Hunt, qui ne peut pas être Captain Amazing puisque « sans ses lunettes, il ne pourrait rien voir ».

Ce dernier exemple permet, par contraposée, d’insister sur la dimension en partie asynchrone du film, déjà évoquée plus tôt : il est efficace parce que tout lecteur ou spectateur normalement constitué s’est déjà fait cette réflexion à propos de Clark Kent / Superman. Mais le film regorge de petits éléments de culture geek (pour dire les choses vite), moins évidents, que ne percevait pas forcément de façon aussi automatique le grand public de la fin des années quatre-vingt-dix, probablement moins cultivé sur le sujet que celui d’aujourd’hui, biberonné à la rivalité Marvel / DC Comics. Ou pour dire les choses autrement : Mystery Men a échoué à conquérir une audience qui allait bientôt être prête à se ruer sur les Kick-Ass, Gardiens de la galaxie et autres Deadpool. Pour digresser brièvement, on peut d’ailleurs largement préférer la décontraction inoffensive de l’approche réflexive des Mystery Men à celle, plus agressive et passablement irresponsable, de celle d'au moins deux des titres cités à l’instant, mais c’est un autre sujet.

Car Mystery Men, dans son approche parodique, possède quelque chose d’attachant : en décrivant des personnages finalement moins en lutte avec le crime organisé qu’avec un quotidien dont ils ne savent pas se dépatouiller (The Shoveler avec sa famille, le Fakir Bleu avec sa mère, la Boule avec son père, Mr Furious avec son orgueil...), le film se concentre sur des types qui doivent avant tout faire face à leur propre médiocrité, et qui ne deviennent qu’exceptionnels qu’une fois qu’ils l’ont acceptée. L’exemple de Invisible Boy, à ce titre, a quelque chose de l’idée de génie, qui touche à une certaine grâce insolite : voici un garçon qui prétend ne pouvoir devenir invisible qu’à condition que personne ne le regarde… et qui va finalement trouver une occasion unique d’exercer son pouvoir absurde. Evoquons également le fourre-tout fertile du Docteur Heller - qui d’autre pour l’incarner que le seigneur de la poésie de bric et de broc qu’est Tom Waits ? - uniquement constitué d’ « armes non-létales », concept qui peut laisser rêveur pendant des heures…

Enfin, conjointement à ces éléments saugrenus voire poétiques, Mystery Men n’hésite pas non plus à faire dans le premier degré, voire dans le bas-du-front ou le en-dessous-de-la-ceinture - le personnage du Spleen, son « super-pouvoir » ou ses aventures nocturnes avec une mouffette, en est la plus évidente illustration, mais on peut aussi citer l'irrésistible séquence des "auditions", avec ces super-zéros tous plus débiles les uns que les autres. On a évoqué plus tôt le registre empirique de la « comédie crétine », et la récente notoriété acquise par Ben Stiller suite à Mary à tout prix (dont les gags les plus marquants n’étaient pas forcément les plus délicats) pourrait faire penser aux frères Farrelly ; on en est en réalité assez loin, et il vaut mieux tourner le regard vers les succès rencontrés, dans les années qui suivront (Zoolander, de et avec Ben Stiller, ou les premiers films d’Adam McKay et de Todd Phillips) par les membres de ce qu’on a ensuite appelé le Frat Pack (Stiller, Owen Wilson, Vince Vaughn etc.), que Mystery Men annonce autant dans son rythme (utilisation de la bande-son, cadence des dialogues…) que dans cette construction de personnages nuls mais convaincus qu’ils ont une grande destinée : certains des plus beaux personnages d’abrutis joués par Will Ferrell dans les années 2000-2010 se trouvent à la juxtaposition de l’obstination orgueilleuse, dépourvue de la moindre remise en cause, de Mr Furious ; de l’incompétence (jusque dans ses punchlines ratées) du Fakir Bleu ; et de la naïveté un peu aveugle du Shoveler.

Et puisqu’on parle de Will Ferrell – qui n’est pas dans Mystery Men mais n’y aurait pas forcément fait tache - hasardons-nous, pour conclure, à une dernière correspondance : deux ans avant Mystery Men était sorti le premier volet des aventures d’Austin Powers, réalisé par Jay Roach (et dans lequel Ferrell jouaient un rôle secondaire). Comédien principal passé par la télé (dans les deux cas, par le Saturday Night Live, même si le passage de Ben Stiller y fut plus furtif que celui de Mike Myers), méchants hauts en couleur (deux scènes extrêmement similaires, héritières directes d’une séquence de Quand la Panthère rose s’emmêle de Blake Edwards, mettent en scène à l’identique le gang des Furriers de Mystery Men et les Fembots d’Austin Powers), connaissance précise des codes du genre, et même au-delà attention originale portée à ce qui est habituellement de l’ordre du hors-champ (le quotidien des super-héros d’un côté, celui des sbires du Dr Evil de l’autre), gags volontiers scatologiques à l’occasion : Mystery Men pourrait être envisagé comme étant au film de super-héros ce qu’Austin Powers était au film de super-espion. Des dérives, des dégénérescences peut-être… mais des films super-fun.

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 20 juillet 2020