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Critique de film

L'histoire

1916 : alors que le conflit s’enlise dans les tranchées, le général Mireau, afin de faciliter sa prochaine promotion, ordonne au 701ème régiment commandé par le colonel Dax de donner l’assaut et de prendre une colline tenue par l’armée allemande, opération quasi suicide. Lorsqu’elle échoue lamentablement, Mireau exige des fusillés « pour l’exemple ».

Analyse et critique

Troisième film "officiel" de Stanley Kubrick, il affirme le style et la thématique du maître, déjà nettement perceptibles dans L’Ultime razzia. Formellement, il manifeste déjà un goût certain pour les compositions géométriques - voir tous les face à face entre officiers - et les longs travellings - bien avant le Steadycam, les progressions dans les tranchées étroites sont impressionnantes. Mais il marque surtout le début de l’étude kubrickienne des mécanismes de déshumanisation, et l’armée fournit un excellent laboratoire ; on pourrait bien sûr opposer l’état-major opérant depuis un château à la masse des fantassins croupissant dans la boue, mais Kubrick va plus loin : alors que les officiers sont clairement identifiés, les soldats restent anonymes, à deux exceptions près. Lorsque Mireau visite les tranchées, il demande leur nom à quelques soldats, qui sont dorénavant porteurs d’une identité ; mais seul l’officier accorde ce droit à être nommé. Dans Full Metal Jacket, le sergent Hartman n’agira pas autrement en donnant des surnoms à ses têtes de turc. Enfin, les soldats sont individualisés lorsqu’ils doivent servir «d’exemple » et sont donc fusillés - « Aucun homme n’a de nom, sauf dans la mort », ce qui annonce Fight Club, grand film kubrickien s’il en est.

Mais Les Sentiers de la gloire va plus loin, en démontrant que ce système ne fonctionne pas seulement à un niveau global, mais aussi individuel : chaque personnage, à une exception près, est déresponsabilisé. Aucun ne prend de décision de sa propre volonté, mais chacun se réfère à une responsabilité supérieure, que ce soit pour couvrir une erreur - Mireau ordonnant de tirer sur ses propres troupes -, voire un meurtre indirect - le lieutenant sacrifiant le soldat témoin de son incompétence. Même l’opérateur radio agit en se référant au code pour se protéger d’éventuelles accusations. Kubrick ne montre donc pas un système d’oppression centralisé, mais une série de micro-structures où chacun participe sans jamais se sentir responsable. La seule exception est le colonel Dax, dont il est précisé qu’il n’est pas militaire de carrière, au contraire de Mireau qui en fait sa fierté. Dax agit selon ses principes, ce qui lui vaudra l’incompréhension du très cynique général Broulard, qui pense que sa lutte contre Mireau est motivée par l’ambition personnelle. Kubrick traitera de l’aliénation durant toute sa carrière, le premier jalon se trouve ici.

Contrairement à une idée répandue, Les Sentiers de la gloire n’a jamais été interdit de projection en France. La réalité est presque pire : le film avait déjà suscité de violentes réactions de l’armée et d’associations d’anciens combattants lors de son exploitation en Belgique. Soucieux de s’épargner une polémique supplémentaire en pleine guerre d’Algérie, le Quai d’Orsay demande à Washington de suggérer au distributeur d’oublier de proposer le film en France ; les cinéphiles seront contraints de passer la frontière pour découvrir le film. Les Sentiers de la gloire ne sortira en France que durant l’été 1975. Un très grand film sur un sujet encore brûlant, comme le prouvent les violentes polémiques déclenchées par chaque tentative de réhabilitation des victimes de la justice militaire.

DANS LES SALLES

Film réédité par Carlotta

Date de sortie : 23 mars 2011

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film