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Critique de film
Le film

Les Prairies de l'honneur

(Shenandoah)

Partenariat

L'histoire

« This war is not mine and I take no note of it ! »

1862. La  guerre de Sécession bat son plein. En Virginie, dans la vallée du Shenandoah où les canons ne cessent de tonner, vit Charlie Anderson (James Stewart), un veuf qui refuse de s’impliquer dans ce conflit par lequel il ne se sent pas concerné. Il s’occupe d’un immense domaine avec ses six fils, sa fille ainsi que sa bru, et espère maintenir sa famille dans la neutralité, refusant même que les recruteurs confédérés ou unionistes enrôlent ses enfants. Sa fille Jennie (Rosemary Forsyth) épouse néanmoins un officier sudiste (Doug McClure) qui est immédiatement envoyé sur le front dès la cérémonie de mariage terminée. Peu après, son cadet, suite à une méprise, est fait prisonnier par un détachement Yankee. Le "patriarche", averti par le jeune Noir Gabriel qui a assisté à l’arrestation, décide de partir à sa recherche afin de le libérer. Il est accompagné de cinq de ses garçons et de sa fille, seul son fils James (Patrick Wayne) devant rester garder la ferme d’autant plus que son épouse (Katharine Ross) vient d’accoucher. Le groupe chevauche jusqu’à un campement nordiste où un officier lui explique que les prisonniers ont été conduits dans un autre lieu avant d’être transportés par train. Charlie et sa famille poursuivent leur périple, qui ne se déroulera pas sans quelques tragédies. La guerre n’épargne personne, pas même ceux qui avaient décidé de s’en tenir à l’écart...

Analyse et critique

En préambule à cette chronique, je me dois de revenir sur ma trop grande sévérité à l’encontre du réalisateur Andrew V. McLaglen qui, même s’il commettra ensuite quelques films assez hideux, avait débuté sa carrière de la plus honorable des manières. La fin de l’année 1956 marqua ses premiers pas dans l'univers westernien avec Gun the Man Down, une modeste mais sympathique réussite, sans beaucoup d’action mais avec suffisamment de tension et de suspense pour nous tenir en haleine tout au long du film. Il deviendra la décennie suivante non seulement l’un des cinéastes les plus prolifiques dans le genre mais également l’un des plus rentables ; indépendamment de leurs qualités artistiques, le succès de ses films auprès du public (notamment grâce à des castings souvent prestigieux) fait que McLaglen, quels que soient les avis que l'on peut porter sur ses talents, aura été malgré tout un réalisateur qui aura compté dans l’histoire du genre.

Fils du comédien Victor McLaglen, Andrew a grandi sur les plateaux de cinéma et fut amené à fréquenter dès son plus jeune âge des célébrités telles que John Wayne et John Ford. Apprenant le métier sur les tournages de ce dernier, il fut ensuite réalisateur de seconde équipe puis assistant réalisateur de Budd Boetticher ou de William Wellman, avant de produire avec John Wayne pour sa société Batjac le superbe 7 hommes à abattre (Seven Men From Now) de Boetticher. Avant d’entamer sa série de westerns à gros budget dans les années 60, Andrew V. McLaglen se tourna d'abord et surtout vers le petit écran pour lequel il mit en scène d’innombrables épisodes des séries Perry Mason et Rawhide. Malgré la minceur des enjeux dramatiques, huit ans après son premier essai, Le Grand McLintock sera un vaudeville westernien sans conséquences mais un divertissement très réussi - le spectateur en avait pour son argent déjà rien que pour son casting 4 étoiles qui faisait se côtoyer un John Wayne en pleine forme, d'innombrables seconds rôles habitués du genre ainsi que de deux des plus grandes stars féminines du western que l'on était ici ravi de trouver réunies, Maurenn O'Hara et Yvonne de Carlo. Quant à McLaglen, il filmait le tout avec efficacité et vitalité, aidé par la somptueuse photographie de William H. Clothier qui officie à nouveau sur Shenandoah, l’émouvante histoire d’une famille de fermiers prise dans la tourmente d’évènements qui les dépassent, déchirée par un conflit dans lequel elle ne voulait pas s’impliquer et que le patriarche ne pourra pas soustraire indéfiniment à ces dures réalités et à ses absurdes paradoxes : ne peut-on par exemple pas vivre dans le Sud si l'on ne souhaite pas posséder d’esclaves ?

Alors que le western avait amorcé son changement de cap depuis quelques mois avec entre autres les sorties de chaque côté de l’Atlantique des premiers opus de Sergio Leone et Sam Peckinpah, Les Prairies de l’honneur a dû sembler un peu anachronique, sa naïveté et son humanisme angélique faisant contraste avec la violence, le cynisme et l’ironie qui s’invitaient de plus en plus régulièrement au sein du genre. Shenandoah conte donc l’histoire d’une famille refusant d’entrer dans le conflit qui déchire l’Amérique mais qui va néanmoins en subir les conséquences. Car avant d’être un western, Shenandoah est avant tout un film familial comme avait pu l’être La Loi du Seigneur (Friendly Persuasion) de William Wyler qui décrivait déjà la guerre de Sécession du point de vue d’une famille de fermiers. L’action de ce dernier se déroulait dans l'Indiana et, malgré les Oscars récoltés, il faut bien avouer que ce film a bien mal vieilli et qu’il s’avère sérieusement indigeste : son côté farce grotesque se marie assez mal avec les évènements tragiques décrits par ailleurs, le spectateur peinant ensuite à prendre au sérieux la partie plus dramatique. Le western de McLaglen ne tombe qu’une seule fois dans ce travers avec la séquence de bagarre homérique qui détonne dans un ensemble de très bonne tenue, d’autant qu’il s’agissait d’un moment assez tendu, le pugilat allant opposer les fermiers et les hommes du gouvernement venus accaparer des chevaux pour l’armée. Les auteurs ayant décidé de délivrer un message de paix et de décrire sans concessions les tragédies découlant de cette guerre fratricide qu’ils jugent inutiles - ils ne prennent partie pour aucun des deux camps -, il était assez mal venu de laisser en l’état une telle scène qui fait un peu perdre de la crédibilité à l’ensemble. Heureusement, il ne s’agit que d’une courte séquence que l’on a vite fait d’oublier, McLaglen et son scénariste attitré James Lee Barrett tiennent ensuite leur film avec rigueur jusqu’à la toute fin (qui devrait faire venir des larmes aux plus sensibles), Shenandoah n’hésitant pas à prendre les sentiers du mélodrame à plusieurs occasions, pour le meilleur, la sincérité du propos arrivant à faire passer l’émotion par-dessus la sensiblerie.

En effet, si à de nombreuses reprises le film est sur le point de tomber du côté de la mièvrerie, il reste néanmoins toujours sur la corde raide grâce au talent de ses interprètes et à la sensibilité du scénariste qui croit dur comme fer à son histoire et à la bonté de ses personnages. Les "élocutions-monologues" de Charlie, le paternel interprété par James Stewart, ont beau sembler de prime abord sentencieuses et moralisatrices, le génie du comédien les fait passer comme une lettre à la poste, aussi bien les laïus délivrés à ses fils sur les valeurs familiales et le sens de la vie que ceux - hommage de McLaglen à son mentor John Ford - qu’il délivre à son épouse décédée au-dessus de sa tombe. Car James Stewart est une fois de plus exceptionnel dans le rôle de ce père un peu pontifiant mais qui ne se préoccupe que du bien-être de sa famille et de la préservation de son domaine, ne se souciant guère de ce qui se déroule alentour, refusant de s’impliquer dans un conflit qu’il ne cautionne pas (en effet, il est géographiquement sudiste mais nordiste par ses convictions anti-esclavagistes) ; un Stewart parfois à la limite du cabotinage sans jamais y céder, ce qui n’était pas gagné d’avance du fait que son personnage possède toutes les caractéristiques un peu "cliché" du patriarche traditionnel de western. C’est un chef de famille respecté, tout aussi sarcastique qu'idéaliste, et qui fait en sorte que ses valeurs soient respectées par l’ensemble de sa progéniture. Très paternaliste, sûr de lui, il tient donc régulièrement (à table notamment) de grands discours en faisant en sorte d’être écouté. Le talent du comédien et la qualité des dialogues font que le vieil homme bourru ne se fasse jamais ressentir comme pénible ; au contraire, nous l’écoutons nous aussi, comme ses enfants, avec attention, les leçons délivrées n’étant pas dénuées d’un intelligent et cocasse mélange de lyrisme et de lucidité.

Et puis, un film ne prenant partie pour aucun des deux camps, un western contre l’esclavagisme, prônant la neutralité et la non-violence tout en étant assez critique envers tous les charognards et toutes sortes de conflits guerriers (alors que l'Amérique commençait à s'embourber au Vietnam), c’est toujours bon à prendre ! Ces louables intentions sont amenées avec une certaine douceur, loin du cynisme et de la cruauté de la majorité des westerns de la même époque ; en conséquence, les quelques éclairs de violence qui parsèment le film n’en sont que plus puissants. A ce propos, il faut voir les instincts meurtriers de James Stewart se faire jour alors qu’il est sur le point d’étrangler un jeune soldat, une scène qui rappelle ses grands moments à peu de choses près identiques dans les chefs-d’œuvre qu’il tourna sous la direction d’Anthony Mann. A ces très rares instants, le comédien arrive à nous effrayer rien que par la violence qui sourd de son regard et de ses gestes. Une autre séquence tragique, dont je ne vous dévoilerai pas la teneur, s'avère elle aussi sacrément surprenante, d’une sécheresse qui jure avec le reste du film même si l’essentiel se déroule hors-champ, voire même hors-séquence, le spectateur n’apprenant ce qu’il est advenu à l'un des protagonistes que quelques minutes plus tard en même temps que les principaux personnages concernés par ce drame. Cette description pourra paraitre obscure à ceux n’ayant pas encore eu connaissance du film, mais je vous laisse la surprise de découvrir cette scène finalement assez effrayante par son contraste avec l'aspect assez "familial" de l'ensemble et qui prouve que le ton du western de McLaglen ne peut seulement se résumer à sa gentillesse de façade.

Andrew V. McLaglen mène le tout sans jamais vraiment nous étonner mais avec un grand professionnalisme, comme c’était déjà le cas avec ses précédents films. Sa mise en scène reste constamment classique, presque toujours assez élégante hormis lors de la maladroite séquence de la bagarre ; ses scènes de batailles ne manquent pas d'efficacité malgré des cascadeurs moyennement discrets dans leurs chutes assez peu crédibles. Hormis cela, nous sommes très étonnés de trouver dans son cinéma une telle sensibilité, témoin la séquence au cours de laquelle le père prépare avec amour la chambre nuptiale qui va accueillir les jeunes mariés qui n’avaient pas eu l’occasion de célébrer leur nuit de noces, séparés dès la cérémonie achevée par le départ du jeune époux sur le front des combats. Si James Stewart porte le film sur ses épaules, les comédiens qui l’entourent, sans faire d’étincelles, n’en accomplissent pas moins un honnête travail, que ce soit la charmante Rosemary Forsyth dans son premier rôle (elle sera tout de suite après l’actrice principale du Seigneur de la guerre - The Lord War de Franklin J. Schaffner avec Charlton Heston, l’un des meilleurs films sur le Moyen-Âge), Doug McClure (l’un des fils Zachary dans Le Vent de la plaine - The Unforgiven de John Huston), Paul Fix dans le rôle du médecin compatissant ou encore la toute jeune Katharine Ross (la future partenaire de Paul Newman et Robert Redford dans Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill). Au détour d’une scène, nous avons également le plaisir de rencontrer quelques acteurs familiers de la troupe fordienne tel Harry Carey Jr. ou encore d’autres grands habitués du genre tels Strother Martin, James Best, George Kennedy ou Denver Pyle.

Une jolie réalisation, une superbe photographie, des décors naturels plus verdoyants que la moyenne (filmés en Oregon), une description assez réaliste des ruelles boueuses et du cauchemar des champs de bataille, de superbes toiles peintes, une interprétation d’ensemble convaincante et un poignant thème musical écrit par Frank Skinner ne font que renforcer la qualité d’un scénario humaniste qui aime prendre son temps et qui ne manque pour autant pas d’humour. Un western assez old-fashioned pour l’époque, un plaidoyer assez naïf à l’encontre de toutes les guerres, une défense des valeurs américaines patriarcales et familiales mettant en avant les notions d’honneur et de devoir : on ne pouvait plus casse-gueule comme postulat de départ. Et pourtant, et c’est une prouesse, Shenandoah, grâce à la sincérité et à l’honnêteté des auteurs, demeure presque constamment efficace et attachant. Aucun génie mais un travail d’ensemble plus que correct pour un western qui distille beaucoup d’émotion et qui de ce fait devrait plaire également aux amateurs de mélodrames ou de films familiaux.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 octobre 2015