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Critique de film
Le film

Les Nuits de la pleine lune

L'histoire

Quatrième volet de la série des Comédies et proverbes, Les Nuits de la pleine lune se place sous le patronage de l’adage suivant : « Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison. » Pour mettre en images l’esprit de ce dicton prétendument champenois, en réalité inventé par Éric Rohmer, ce dernier met en scène quelques mois de la vie de Louise (Pascale Ogier), une jeune décoratrice cherchant sa voie dans l’Île-de-France du milieu des années 1980. Évoluant effectivement entre deux domiciles - son appartement parisien et celui qu’elle partage avec son compagnon, Rémi (Tchéky Karyo), sis à Marne-la-Vallée - Louise vit en outre dans la compagnie de plusieurs hommes. À celle de Rémi s’ajoute la présence, amicale, d’Octave (Fabrice Lucchini). Ou celle, fugitive, d’un amant d’une nuit. Ce sont ces allers-retours spatiaux et affectifs que la caméra d’Éric Rohmer enregistre tout au long des Nuits de la pleine lune...

Analyse et critique

Prenons l’homme de lettres qu’était, aussi, Éric Rohmer au(x) mot(s). Et arrêtons-nous, d’abord, au seul titre par lequel le cinéaste choisit de nommer son onzième long métrage.

Les Nuits de la pleine lune : d’une beauté toute littéraire, la formule atteste au même titre que ses dialogues remarquablement écrits, de la finesse de la plume du cinéaste. Sonnant comme le vers d’un délicat haïku, ledit titre sera d’ailleurs décliné à plusieurs reprises dans l’œuvre qu’il baptise, comme à la manière d’un motif poétique. La pleine lune sera, par exemple, matière à un étrange dialogue situé à la presque fin du film. L’on y entend un peintre (László Szabó), rencontré par Louise au petit matin dans un café parisien, discourir avec la jeune femme de l’astre nocturne. Ce dernier aura inspiré auparavant l’une des chansons composées par Elli et Jacno pour la bande originale du film. D’un romantisme à la fois pop et noir, la ballade des ex-Stinky Toys rythme la courte idylle de Louise avec Bastien. On verra notamment les deux jeunes gens danser au son de cette composition, après s’être retrouvés dans une boîte au nom évocateur de 120 Nuits. À l’arrière-plan du dancefloor, Eric Rohmer prend alors le soin d’inscrire la lumière circulaire et bleutée d’un projecteur évoquant irrésistiblement le satellite terrestre. Ce dernier apparaîtra finalement dans toute sa majesté lors d’un plan à la précision astronomique donnant à voir jusqu’aux mers lunaires.

Mais ces variations dialoguées, visuelles ou musicales sur le titre du film n’en épuisent pas le sens. Et le cinéaste laisse finalement le spectateur libre d’en élucider l’implicite... Pour notre part, l’on verrait volontiers dans Les Nuits de la pleine lune un sous-texte lycanthropique ! La figure du loup-garou peut, certes, sembler rien moins que proche de l’univers ici mis en scène par Éric Rohmer ! Et pourtant... Dépouillons le métamorphe de ses oripeaux légendaires pour ne voir en lui qu’une métaphore de la capacité à combiner deux existences en une. Ce en quoi le lycanthrope s’avère fort semblable à Louise. Puisque c’est par sa propension à mener plusieurs vies que cette héroïne rohmerienne se définit avant tout.

Avoir différentes existences consiste d’abord, pour Louise, à s’inscrire en autant de lieux. Ainsi qu’on l’indique dans le synopsis, Les Nuits de la pleine lune suivent les allers-retours réguliers de l’héroïne entre l’hyper-centre parisien et une des marges de la capitale. Les péripéties du script amènent ainsi Louise à évoluer entre deux formes distinctes d’urbanisme : l’une traditionnelle, celle du 5ème arrondissement, et l’autre post moderne de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Sans cesse en déplacement à travers le large périmètre de l’Île-de-France, Louise l’est aussi dans l’espace - pourtant beaucoup plus réduit - de son appartement parisien. Lorsque la jeune femme le fait visiter pour la première fois à Octave, Éric Rohmer prend prétexte du café que Louise sert à son ami pour la faire se déplacer régulièrement entre les deux espaces que sont la cuisine et le séjour. Le ballet de Louise est d’autant plus fluide que le cinéaste a veillé à ce que la porte de communication entre les pièces reste constamment ouverte. Une décision qui permet, au passage, de générer un contraste pictural de couleur entre une kitchenette blanc-cassé et un salon bleu-de-prusse, assurant ainsi à chacun de ces lieux une identité visuelle propre. Le cinéaste choisit qui plus est de placer sa caméra de telle sorte que les mouvements de va-et-vient de Louise puissent être restitués en un plan unique, donnant pleinement à voir leur nature transitionnelle. Toujours à l’occasion de la première visite d’Octave chez la jeune femme, Éric Rohmer intercale un plan à l’esthétique savamment composée, évoquant de nouveau un tableau. L’on y voit Louise appuyée à la fois contre le mur de son salon et le chambranle de la porte de sa cuisine. La disposition de la comédienne dans le cadre crée alors une sorte d’illusion d’optique, donnant l’impression que Louise - pourtant statique - est comme en train de passer de l’un à l’autre de ces espaces.

Allant de lieu en lieu, Louise va pareillement d’un personnage à l’autre. Une scène de danse des Nuits de la pleine lune le montre de manière exemplaire. La jeune femme apparaît au milieu du cadre, balançant son corps au rythme des Tarots, une autre des chansons composées par Elli et Jacno pour la B.O. Face à Louise l’on voit d’abord un Octave dont le costume-cravate accuse l’aspect quelque peu guindé, accompagnant plutôt mal son amie dans sa danse. L’homme finit par s’effacer du cadre - au cœur duquel demeure Louise - laissant d’abord la place à une jeune femme au visage félin. Il s’agit d’Elli à qui Éric Rohmer offre, malicieusement, une apparition fugitive. Louise partage brièvement quelques pas de danse avec la chanteuse-figurante. Puis cette dernière disparaît à son tour de l’écran, ouvrant la voie à un troisième danseur, autrement plus dynamique que le compassé Octave. Il s’agit de Bastien que Louise rencontre ici pour la première fois. Les moins de deux minutes qu’auront duré la scène, tournée en plan-séquence, auront ainsi montré Louise changeant trois fois de partenaire, chacun contrastant, qui plus est, fortement avec le précédent. Et Éric Rohmer délivre ainsi une évidente traduction chorégraphique de la psychologie de son héroïne dont la propension à transiter est aussi, et finalement avant tout, relationnelle.

De même que Louise tend à faire fi des frontières spatiales pour vivre en différents lieux, c’est avec un même désir de liberté que la jeune femme évolue dans le champ affectif, s’efforçant de s’absoudre des barrières constituées en la matière par les normes dites bourgeoises. Car la démarche existentielle dans laquelle Éric Rohmer engage son héroïne revêt, somme toute, une connotation libertaire. Âgé de la vingtaine au mitan des années 1980, Louise peut être au fond envisagée comme l’héritière du souffle contestataire qui, dans la foulée de Mai-68, secoua le conservatisme hexagonal pendant la décennie 70. Et Les Nuits de la pleine lune apparaitrait dès lors comme le récit d’une tentative de réalisation des contre-modèles proposés par l’expérience soixante-huitarde ou bien encore la vague punk. L’un et l’autre de ces mouvements rebelles se dessinent d’ailleurs en creux dans le film. Notons d’abord qu’Éric Rohmer a choisi comme interprète de Louise la fille de l’une des égéries du cinéma emblématique de l’esprit soixante-huitard. (1) Ajoutons, en outre, que c’est à deux figures historiques du punk français que le réalisateur a confié la charge de composer la bande originale du film. Éric Rohmer croit-il pour autant à la possibilité de vivre autrement dans la France de 1984 ?

Rien n’est moins sûr. Le proverbe, sous le patronage duquel se place le film semble pronostiquer l’inanité, et même la dangerosité de l’entreprise en affirmant que « Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison. » Une impossibilité que viendrait, par ailleurs, sceller les dernières images du film d’une Louise en pleurs, puis s’éloignant seule dans la grisaille de Marne-la-Vallée. Et Les Nuits de la pleine lune prendrait alors la forme d’un constat d’échec quant aux utopies sociétales des années 60/70, confirmant au passage l’hypothèse souvent avancée d’un Rohmer réactionnaire.

Peut-être... Mais n’oublions pas que le regard porté par Éric Rohmer dans le film sur la modernité est loin d’être unilatéralement réprobateur. L’on a ainsi indiqué le caractère audacieusement contemporain d’une bande originale confiée à l’avant-garde d’alors de la pop française. L’on pourrait encore évoquer l’approche picturale et laudative avec laquelle le réalisateur traite, entre autres, la décoration de l’appartement de Louise, ou bien encore le design d’une station de RER.

Enfin, si l’on en revient au destin de Louise, pourquoi ne pas voir dans l’ultime plan des Nuits de la pleine lune (montrant Louise prendre la route avec une manière de balluchon) comme un écho à celui fameux (et promesse d’espoir) clôturant Les Temps modernes ? (2) Et rien n’empêche, finalement, d’envisager qu’aussi douloureuse (3) soit-elle, l’expérience que vient de vivre l’héroïne des Nuits de la pleine lune lui ait été profitable. Et qu’Éric Rohmer conserve, comme Charlie Chaplin, quelque croyance quant à la possibilité de suivre le chemin de son choix dans le monde moderne. Aussi cruel et imparfait celui-ci puisse-t-il être...

(1) Rappelons que Pascale Ogier est la fille de Bulle Ogier. Et que cette dernière fut, entre autres, l’interprète des Idoles (1968) de Marc’o ou bien encore de La Salamandre (1971) d’Alain Tanner.
(2) On se rappellera qu’Éric Rohmer écrivit une postface au Charlie Chaplin d’André Bazin, actuellement disponible dans la Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma.
(3) Jouons une dernière fois avec l’implicite lycanthrope du titre en rappelant que le prix à payer pour passer de l’humain à l’animal, ou de l’animal à l’humain, est toujours celui d’une grande souffrance...

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 12 décembre 2013