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Critique de film
Le film

Les Misérables

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L'histoire

Tout juste sorti du bagne, le forçat Jean Valjean est méprisé par la population qu'il croise. Seul un évêque, Monseigneur Myriel, se montre bienveillant envers lui, jusque dans le vol de ses couverts en argent. Profondément ému par cette bonté d'âme, et pourvu d'une richesse inattendue, Valjean change d'identité et de conduite pour devenir M. Madeleine. Devenu maire et un industriel prospère, il croise le chemin de Fantine, mère célibataire vivant dans la misère.

Analyse et critique

S'il y a bien un classique littéraire qui a su inspirer les réalisateurs de toutes époques et tous pays confondus, c'est l’œuvre emblématique de Victor Hugo, Les Misérables. Du muet jusqu'aux années les plus récentes et en passant par la France, les Etats-Unis, l'Italie ou même le Japon, les adaptations se comptent pas douzaines. Rien que pour la France, on connaissait bien sûr les versions de Raymond Bernard, Claude Lelouch, Robert Hossein, Jean-Paul Le Chanois ou encore celle de 1912 redécouverte il y a peu grâce au regain d’intérêt autour du cinéaste Albert Capellani. Une autre version muette, qui avait rencontré en son temps un retentissant succès critique et public, est à son tour remis sur le devant de la scène avec l'exhumation d'une adaptation datant de 1925 filmée par Henri Fescourt. Le film fut pourtant restauré en 1986, mais ce négatif confié au CNC était incomplet d'environ vingt minutes. La Cinémathèque de Toulouse retrouva dans ses archives une copie teintée et plus longue, mais dans un état avancé de décomposition.

Il fut donc lancé un fastidieux travail de restauration que l'on peut considérer comme un record (1) dû à sa durée conséquente de six heures. Après quatre ans de travaux, le film fut reconstruit de manière aussi proche que possible de la version d'origine, teintage compris, Les Misérables connurent différentes projections en décembre dernier à Toulouse et au Théâtre du Châtelet à Paris. Plus proche de nous, c'est l'inestimable Fondation Pathé, dont la programmation est entièrement consacrée au cinéma muet (et en grande majorité français), qui a eu l'heureuse initiative de présenter cette adaptation prestigieuse du roman fleuve de Victor Hugo.

Cette durée majeure permet à Henri Fescourt, qui signe lui-même l'adaptation cinématographique, de composer une adaptation d'une extrême fidélité au(x) livre(s). Sans doute un peu trop, puisque des défauts sont toujours présents avec plusieurs personnages manichéens et surtout des hasards trop accommodants (tel le jardinier qui sauve Valjean et Cosette à un moment désespéré). Toutefois, la sensibilité du cinéaste et la longueur conséquente de ce ciné-roman gomment les nombreux raccourcis des autres adaptations qui se devaient de condenser encore plus l'action. Reconnaissons cependant que la déchéance de Fantine est peu trop elliptique, pour ne pas dire précipitée (malgré une très belle séquence sous la neige où celle-ci ne supporte pas la raillerie d'un aristocrate), et que les relations d'Eponine avec le milieu criminel auraient mérité d'être plus approfondies.

En réalité, la plus "grosse" liberté prise par Fescourt se trouve dans les premières minutes du film comme si le cinéaste voulait se débarrasser immédiatement de cette petite trahison qui sera pour ainsi dire la seule. Le film débute ainsi, non par le portrait de monseigneur Myriel, mais par la sortie du bagne de Jean Valjean que l'on découvre sur les routes étouffantes de chaleur. Plus surprenant, lors du vol de l'argenterie, Valjean est sur le point de poignarder son protecteur, un geste absent du roman. Sans en avoir l'air, ce choix est assez représentatif de la démarche de Fescourt ; en procédant de la sorte, on prend Valjean pour ce qu'il est : un ancien prisonnier massif et inquiétant. Ce qui n'empêche pas le public de rapidement compatir à son tour devant le rejet méprisant d'une société cruelle et sans compréhension. Derrière la caméra, le cinéaste utilise les décors, l'architecture, les paysages ou la photographie pour traduire le désarroi du bagnard qui n'arrive même pas à acheter de quoi se nourrir malgré son argent. Une approche sensible pleine d'émotion, de tact et de dignité qui accompagnera l'histoire du début à la fin.

L'attachement de l'auteur est évidente pour une grande partie de ses personnages. Les meilleurs moments (et ils sont nombreux) étant clairement ceux où Fescourt prend son temps pour dépeindre les états d'âme et les tourments de Jean Valjean, Fantine, Cosette, Eponine ou Marius, bien que les ressorts dramatiques autour de ce dernier s'avèrent moins marquants pour cause d'une caractérisation initiale un peu fade.

Le deuxième épisode presque entièrement centré sur Cosette enfant est une merveille de délicatesse, avec moult moments poignants. Cette manière d'adopter le regard de ses personnages donnent au cinéaste l'occasion d'esquisser une grande séquence de terreur enfantine, anticipant la fuite forestière du Blanche Neige et les sept nains produit par Walt Disney avec une obscurité enveloppante, des animaux inquiétants et des arbres grimaçants qui semblent doués de mouvements. C'est le seul moment où Fescourt se permet ces effets de style proche du fantastique, le reste de l’œuvre étant pleinement d'un registre réaliste, qu'il soit soit visuel et psychologique. Difficile d'oublier à ce titre la réaction de la toute jeune Causette à l'arrivée de Jean Valjean, première personne à lui offrir de l'attention et même, comble de l'incrédulité émerveillée, une poupée longuement convoitée.


Si Les Misérables version 1925 émeut autant, c'est que sa direction d'acteurs est d'une justesse absolue quels que soient l'âge ou le milieu social des personnages à l'écran. On notera seulement une ou deux petites fausses notes, à savoir Valjean horrifié par l'apparition de "fantômes" et le toujours problématique Javert qui souffre d'une gestuelle autant répétitive qu'appuyée. Le plus souvent, pour dépeindre les tourments intérieurs, le cinéaste a recours à d'astucieux flous lors des gros plans, comme si les individus ne faisaient plus partie du décor, comme s'ils étaient déconnectés de l'environnement. On trouve dans ce souci de traduire visuellement les émotions par des figures de style un emprunt à l'expressionnisme allemand, sans que la direction artistique souligne cette artificialité qui viendrait se placer entre le public et les héros. Toujours est-il que la qualité des décors et la capacité à leur conférer une atmosphère contribuent à la force du récit : la ruelle où Jean Valjean escalade le mur pour arriver dans le couvent, la taverne où vit Cosette, les égouts, l’appartement des Thénardier (intérieur comme extérieur)...

Ce style culmine dans le dernier épisode, qui prend place en grande partie sur la barricade parisienne et qui constitue l'un des grands moments de cette transposition. Malgré des problèmes de continuité dans l'action, les scènes de batailles demeurent encore particulièrement impressionnantes et très violentes. Et surtout la mort des différents personnages se révèle à chaque fois bouleversante et admirablement bien mise en scène : Eponine, douce, intimidée, fragile dont on ressent chaque souffle de vie (et d'agonie) et un Gavroche provocateur et flamboyant, visé par des fusils menaçants dont on ne voit que les canons sortir des gravats - jamais les soldats ne les manipulent pour une métonymie aussi fulgurante que tétanisante.

Pour une œuvre de six heures découverte pratiquement d'une seule traite (avec une courte pause de vingt minutes à mi-parcours), il est incroyable de constater que le film ne souffre d'aucune longueur ni d'aucun problème de rythme. Du moins jusqu'à son épilogue. Était-ce dû aux conditions de visionnage ? A l'inévitable fatigue qui commençait à se faire ressentir ? Ou alors à cause tout simplement d'une construction dramatique s'étiolant dangereusement pour une conclusion tardant à venir, diluant l'émotion dans des ultimes soubresauts mélodramatiques qui perdent en subtilité ? Il est fort probable qu'un visionnage plus espacé de chaque partie devrait gommer cette modeste réserve.

Quelques années après cette réussite artistique et commerciale, Henri Fescourt se lança dans un autre projet d'envergure alors que le cinéma muet français vivait ses dernières heures : une adaptation d'un peu moins de quatre heures du Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas que la chaîne de télévision Arte avait diffusé il y a maintenant une dizaine d'années. Un film honnête et appliqué mais à qui il manquait la dimension humaine et romanesque d'un Victor Hugo pour permettre le même équilibre entre action, histoire et émotion. A l'heure actuelle, aucun DVD (ou Blu-ray) de cette nouvelle restauration des Misérables n'est annoncé mais le site Internet Allociné.com évoquait en décembre 2014 une hypothétique sortie vidéo. Les plus curieux peuvent tout de même découvrir le film dans la salle des Collection du Forum des Images à Paris. Il faudra cependant se contenter de la reconstruction de 1986.


(1) Bientôt battue par la nouvelle restauration du Napoléon d'Abel Gance que la Cinémathèque française peaufine en ce moment avec un soin qui confine à la maniaquerie ?

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 26 juin 2015