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Critique de film
Le film

Les Maudits

Partenariat

L'histoire

Quelques jours avant la fin de l’armistice de 1945, un groupe de Nazis et de collaborateurs fuit en Amérique du Sud à bord d’un U-471. Après avoir essuyé une attaque alliée, l’une des passagères est blessée. Le navire détourne sa route pour amarrer à Royan où un commando est organisé pour enlever un médecin. Victime de ce rapt, le Docteur Guilbert (Henri Vidal) est embarqué à bord du sous-marin et fait route vers l’Amérique...

Analyse et critique

Réalisé en 1947, Les Maudits est le troisième film de René Clément. Un an plus tôt, le jeune réalisateur faisait une entrée remarquée dans le paysage cinématographique français avec une oeuvre à mi-chemin entre le documentaire et la fiction : La Bataille du rail. Sa virtuosité technique attire immédiatement l'attention : à la demande du comédien Noël Noël, il réalise Le Père tranquille puis assiste Jean Cocteau sur le tournage de La Belle et la bête. Fort de ces expériences, Clément peut alors mettre en oeuvre un projet plus personnel : Les Maudits.

Les Maudits est un film noir adapté d'une histoire de Victor Alexandrov et Jacques Companeez. Clément en rédige le scénario et confie les dialogues à Henri Jeanson. Son casting est de qualité avec Henri Vidal et Michel Auclair (les deux jeunes stars montantes de la fin des années quarante), ainsi que Marcel Dalio et Jo Dest. Le tournage a lieu dans les studios de la Victorine à Nice. Le succès public est au rendez-vous et le film séduit le festival de Cannes où il obtient le "Grand prix du film d'aventure et policier".

D'un point de vue historique, Les Maudits s'inscrit dans une tendance qualifiée par François Truffaut de « cinéma de la qualité française ». Par cette appellation, il distingue un cinéma mis en scène de façon conventionnelle et sans réelle ambition. Un cinéma de studio, piloté par la production et l'écriture scénaristique. Les films appartenant à ce mouvement sont vilipendés par la jeune critique de la Nouvelle Vague, mais admirés par d’autres qui y voit un cinéma du "savoir-faire". Partisans d’un camp ou de l’autre, tous sont d’accord pour affirmer que Les Maudits est l'un des fleurons de cette "Qualité française". Reste à savoir de quel côté l'on se trouve...

Avec une dramaturgie riche en conflits et rebondissements, le scénario des Maudits fait incontestablement preuve de qualités. Bien équilibré (grâce à une structure classique en trois actes), il impose également une unité de lieu assez forte et une absence totale de digressions. Par ailleurs, le script s'appuie sur une histoire au pitch captivant puisqu'il projette un homme au coeur d'un environnement totalement hostile et propice à de nombreuses péripéties.

Du côté de la mise en scène, l’ambition technique affichée par René Clément est indéniable. Sa volonté de proposer de nouvelles solutions pour réaliser des films est d’ailleurs une des pierres angulaire de son cinéma. Clément n'a jamais cessé de défendre cette approche, en témoigne ses propos (1) : « J’ai lutté autant que j’ai pu pour arriver à trouver cette liberté d’expression plus grande qui consistait à s’éloigner des techniques passées, de savoir employer des caméras à main, de faire des travellings à pieds, à se promener dans les rues avec des caméras entourées de papier journal, de monter dans une voiture en marche avec la caméra à la main… » Sur le tournage des Maudits, cette volonté d'innovation se traduit par la construction d'un décor étonnant : passionné par les bateaux, Clément supervise le chantier de reconstitution d'un U-471. Construit en bois dans les studios de la Victorine, le bateau est une reproduction fidèle du célèbre sous-marin allemand. Clément y installe un mécanisme de bascule afin de reproduire au mieux les mouvements du navire. Il utilise également une caméra épaule et compose quelques travellings sans rails. Et c’est au sein de ce décor exigu qu’il réalise la plupart des prises de vue du film.

L'expérience de documentariste de Clément se ressent dans la mise en scène des Maudits. Il n’hésite pas à recourir à des images d'archives et prend un plaisir évident à filmer son décor en exploitant ses moindres recoins. Chez ce cinéaste, on sent un amour de la technique et des mécaniques. Cette approche était évidente dans La Bataille du rail, et elle apparaît également ici. En témoigne ces séquences dans lesquelles il filme les machineries du sous-marin dans de lents travellings contemplatifs…

Au-delà de cette ambition purement technique, René Clément fait parfois preuve d'inspiration dans sa mise en scène. En témoigne la séquence du hangar à café en Amérique du Sud, où il utilise encore une fois un décor impressionnant pour mettre en scène la mort de l'un de ses personnages. Ses prises de vue depuis le plafond permettent de suivre une poursuite dans les couloirs du hangar de manière assez audacieuse. Cette séquence se conclut par la mort d'un homme derrière un rideau. Et c'est avec intelligence que Clément suggère son décès en ne filmant que le rideau qui s'arrache de la tringle. Admirateur de René Clément, Alfred Hitchcock a manifestement été inspiré par cette scène pour son Psychose !

Mais en dehors de ces quelques fulgurances, Les Maudits accumule malheureusement les lourdeurs de mise en scène. La première victime de cette réalisation peu inspirée est le scénario. Malgré ses qualités, il n'est que trop rarement mis en images avec efficacité. Les conflits, pourtant nombreux, sont faiblement exploités. Ils sont filmés de façon sclérosée, sans le moindre engagement du réalisateur. On pense notamment à la mort de certains des personnages (suicide, écrasement entre deux bateaux, fusillade...) que Clément enregistre sur pellicule sans la moindre tension. Si les événements et les conflits s’enchaînent, on ressent trop souvent une impression de monotonie. La sensation de regarder un catalogue d’événements et non de les vivre…

La direction d’acteurs de Clément n’est pas non plus brillante. Les comédiens sont pour la plupart statiques et ont bien du mal à se dépêtrer des dialogues de Jeanson, dont l’art de la formule ne colle pas du tout à l’ambiance noire du film. Alors on appréciera certaines réparties, mais globalement elles ne permettent pas de donner la moindre épaisseur aux personnages. Michel Auclair ne s'en sort pas trop mal en petite frappe détestable, ainsi que Marcel Dalio lors de la scène du hangar évoquée précédemment. De son côté, Henri Vidal signe une prestation totalement monolithique. Prestation de surcroit plombée par sa voix off, molle et sans le moindre intérêt. En faisant le choix de ce procédé narratif, Clément semble vouloir inscrire son film dans le registre du film noir. Mais encore une fois, cela a plutôt tendance à plomber le film !

La seconde victime de cette réalisation peu inspirée est l’ingénieux décor composé par René Clément et Paul Bertrand. Film de sous-marins, Les Maudits s’inscrit dans un genre qui doit obéir à certaines règles. La première d'entre elles est de donner cette impression d’exiguïté de l'espace et, par ce biais, de générer de la tension. Ce genre a donné naissance à quelques oeuvres parfaitement maîtrisées parmi lesquelles Das Boot (Wolfgang Petersen) ou A la poursuite d'Octobre Rouge (John McTiernan). A l'époque des Maudits, on pouvait également découvrir Destination Tokyo (1945) de Delmer Daves qui, derrière son discours de propagande pesant, faisait preuve de qualités de mise en scène évidentes. A bord du sous-marin de Clément, c'est malheureusement le calme plat. La caméra a beau explorer chaque pièce du bateau, elle n’arrive jamais à trouver le mouvement ou l’angle de prise de vue pour évoquer la claustrophobie générée par cet espace restreint…

La dernière victime de cette mise en scène est le réalisme. On sent bien que René Clément veut inscrire son film dans une forme quasi documentaire. Mais la faiblesse des dialogues de Jeanson associée à une réalisation sans la moindre implication ne permet pas aux Maudits de procurer cette sensation de réalité. Il suffit d'observer la manière dont sont filmées les scènes de lutte pour se rendre à l'évidence. Les coups sont visiblement simulés, lents, et les grimaces des comédiens n'y font rien. On est bien loin ici du cinéma cogneur et engagé d'un Raoul Walsh ou d'un Michael Curtiz !

Malgré de bonnes intentions et quelques coups d'éclat, Les Maudits peut difficilement faire figure de grande réussite dans l'oeuvre de René Clément. Sa volonté de réaliser un film à mi-chemin entre le documentaire et la fiction a été beaucoup plus convaincante lorsqu'il a mis en scène La Bataille du rail. Son amour des navires, des grands espaces et de la complexité des relations entre les individus donnera plus tard naissance à Plein soleil, véritable chef-d'œuvre des années 60. Clément signera d'autres films importants (Paris brûle-t-il ?, Jeux interdits, Les Félins). Pour l'occasion, je me rangerai donc du côté de François Truffaut : Les Maudits c’est du cinéma de Papa...


http://www.revue-acme.com/docs/revue_acme_dossierreneclement_pdf.html

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Par François-Olivier Lefèvre - le 9 décembre 2010