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Critique de film
Le film

Les Loups dans la vallée

(The Big Land)

Partenariat

L'histoire

Chad Morgan (Alan Ladd), ancien soldat confédéré, conduit un troupeau de bétail jusqu'au Missouri avec ses voisins texans, tous ayant besoin de refaire fortune après ces douloureuses années de guerre. Chad pense pouvoir vendre à bon prix leurs 2000 bêtes, les états de l’Est étant en flagrant manque de viande. Malheureusement, ayant fait place nette par intimidation, un seul acheteur est présent sur les lieux, le peu sympathique Brog (Anthony Caruso) qui leur propose 1.50 dollars la tête au lieu des 10 dollars annoncés. Les éleveurs veulent se révolter mais Chad accepte de vendre ses bêtes à ce prix ridiculement bas. Ses amis s'estiment trahis et retournent dans leur Texas natal tout en se jurant de se venger de ce coup pendable, de cette perte de temps et d’argent. Se sentant responsable, de peur d’être tué, Chad décide de se faire oublier en restant quelques temps dans le Missouri. Lors d’un violent orage, ayant fait une halte dans une grange louée aux sans abris sudistes (les hôtels refusant de les accepter), Chad sauve Joe Jagger (Edmond O’Brien) de la pendaison ; ils s’enfuient tous deux avec des chevaux volés aux lyncheurs. Obligés de quitter le Missouri sous peine d’être pendus haut et court, ils arrivent au Kansas et font une pause dans une ferme tenue par Sven Johnson (John Qualen). Ici, Chad apprend qu’avant de s’adonner à la boisson, son compagnon de route avait été architecte. Il lui soumet alors ce projet fou de bâtir leur propre ville où les ranchers texans pourraient amener leur bétail en raccourcissant la distance du convoyage et sans être embêtés par des escrocs tels que Brog. Il découvre également que le beau-frère de Joe, Tom Draper (Don Castle), est un ingénieur ferroviaire. Si celui-ci pouvait prolonger la ligne de chemin de fer jusqu’à la ville dont il rêve, plus rien ne les empêcherait d’être prospères, et lui, de pouvoir se racheter auprès de ses confrères éleveurs. En allant lui soumettre cette proposition, il tombe amoureux de sa fiancée Helen (Virginia Mayo), la sœur de Joe...

Analyse et critique

Même si Face au châtiment (The Doolins of Oklahoma), sa première contribution au western, s’était révélée extrêmement attachante, par la suite, jusqu’en ce début 1957, Gordon Douglas n’aura pas forcément brillé à l’intérieur du genre, beaucoup de ses westerns qui ont suivi n’ayant pas été entièrement satisfaisants : se succédèrent un exercice de style un peu froid (Only the Valiant - Fort Invincible), un bon divertissement guère mémorable (The Nevadan – L’Homme du Nevada), voire un film très médiocre (The Great Missouri Raid - Les Rebelles du Missouri). Avec le méconnu Les Loups dans la vallée, le cinéaste nous offre à nouveau, après son premier western, un autre au charme certain et au ton étonnamment doux, une des constantes des westerns interprétés par Alan Ladd, ce qui nous renseigne sur le fait que le comédien avait probablement son mot à dire sur les scénarios et les personnages qu’on lui donnait à jouer. Des films dans l’ensemble d’une très belle probité, souvent d’une grande douceur dans les relations entre les personnages et au rythme plutôt serein. L’action est très souvent réduite à portion congrue mais lorsqu’elle fait son apparition, elle nous déçoit rarement tellement le contraste entre sa brutalité et la délicatesse de ce qui a précédé provoque son effet. Pour la troisième fois consécutive en ce début d’année 1957 (après Drango de Hal Bartlett et Terre sans pardon de Rudolph Maté), Les Loups dans la vallée, adaptée d’une histoire de Frank Gruber, prend pour toile de fonds la période qui a immédiatement suivie la fin de la Guerre de Sécession, ère dite de la ‘reconstruction’ au cours de laquelle les vaincus furent souvent maltraités par les vainqueurs, les rancœurs étant tenaces, les Yankees cherchant par tous les moyens à rabaisser leurs anciens adversaires en les tenant à l’écart de toutes activités ou en les dépossédant de tous leurs biens.

"The East Needs Beef !" : une phrase qui revient à de très nombreuses reprises dans le courant de ce western et qui pose d’emblée les jalons de cette histoire finalement assez simple malgré ses nombreuses ramifications (triangle amoureux, dignité retrouvée d'un alcoolique, tentative de rachat du 'héros traître'...). La Guerre de Sécession a pris fin et les États de l’Est souffrent d’une carence en viande. Une aubaine pour les Texans qui, pour la plupart d’ex-confédérés, ont presque tout perdu durant ces cinq années de conflit. Seulement, les éleveurs doivent convoyer leurs bêtes jusqu’à la première gare de chemin de fer qui se rend dans l’Est, à savoir dans le Missouri. Arrivés à destination, tout n’est pas encore gagné puisqu’ils se trouvent encore confrontés à la haine envers les Sudistes qui perdure toujours et aux escrocs qui ne cherchent qu’à les rabaisser encore plus, la victoire ne leur ayant pas suffit. Par intimidation, un seul acheteur est sur place et il s’agit d’un profiteur qui, sans concurrence, peut ainsi imposer aux vendeurs des prix dérisoires qu’ils sont obligés d’accepter s’ils ne veulent pas repartir bredouilles. Les Loups dans la vallée trace donc dans un premier temps un portrait peu reluisant de cette période dramatique pour les vaincus de la Guerre Civile. Alors que Chad décide de rester dans la région, honteux d’avoir ‘trahi’ ses compatriotes éleveurs, il est rejeté par les hôteliers du coin et, sous une pluie battante (très beaux éclairages de John F. Seitz), trouve à se loger pour la nuit dans une grange où un fermier accepte d’accueillir tous ceux qui sont rejetés. Idée assez nouvelle dans le western que ce 'refuge pour sans-abris' qui donne naissance à une séquence très réussie au cours de laquelle Chad fait la connaissance du deuxième personnage principal du film, un alcoolique invétéré interprété par Edmond O’Brien dans l’un de ses plus beaux rôles westerniens, un personnage non dénué d’humour ("I've been eating so much rabbit, when I sleep at night, I keep dreaming about carrots."). Pour avoir voulu voler une bouteille d’alcool, il manque de se faire lyncher mais, malgré sa haine des armes et de la violence pour avoir assisté à trop de tueries durant la Guerre Civile, Chad lui sauve la vie en faisant preuve de sa virtuosité au pistolet. Devenu voleurs de chevaux malgré eux, ils sont obligés d’émigrer au Kansas. Un long chemin les attend durant lequel ils font plus ample connaissance, Chad expliquant sa haine de la violence, Joe les causes de son alcoolisme.

Le film est tout du long ainsi construit : de longues séquences au cours desquelles on apprend à connaître les personnages et où on les voit tranquillement évoluer, entrecoupées de brèves et efficaces scènes d’action qui font repartir les protagonistes vers d’autres lieux, d'autres horizons, d'autre problèmes. Arrivé au Kansas, notre duo est hébergé par une famille d’émigrants suédois dont les deux enfants sont interprétés par la propre progéniture d’Alan Ladd. L’arrivée de Chad et Joe à la ferme avec l’accueil des deux jeunes garçons nous fait malheureusement nous souvenir de la main lourde que pouvait avoir la Warner sur certains ingrédients au sein des westerns qu'elle produisait : abus de transparences, humour répétitif et lourdingue ainsi qu'une musique illustrative parfois insupportable, signée en l'occurence une nouvelle fois par le tâcheron qu’était David Buttolph à qui il faut quand même attribuer ici un très beau thème principal. Ses fautes de goûts oubliées, on assiste ensuite à des conversations crédibles et très intéressantes sur la culture du blé, la difficulté à pouvoir vendre la récolte à cause de la grande distance qui sépare la ferme de la première gare… C’est de là que germent dans la tête des principaux protagonistes les idées qui vont lancer le film vers d’autres horizons scénaristiques, la construction de leur propre ville et la volonté de faire venir le train jusqu’à eux. S'ensuivent d'amples et belles séquences de l'édification puis de la destruction nocturne de la ville, pour en arriver à la dernière partie où, le projet ayant enfin abouti grâce à la persévérance, l’entraide et l’entrain de ce petit microcosme bienveillant, les éleveurs texans sont attendus de pied ferme par les gros acheteurs de l’Est. Le suspense est bien construit et la tension va en grandissant puisqu’arrive également en ville le fameux Brog du début, celui qui avait aussi précédemment incendié la ville avant de baisser les bras devant la ténacité surhumaine des habitants qui auraient probablement recommencé à bâtir autant de fois qu’il l'aurait fallu.

A la lecture de ces lignes, on se rend compte que les valeurs d’entraide, de bienveillance, de courage et de lutte sont ici mises en avant, le cynisme étant laissé de côté comme dans la plupart des westerns avec Alan Ladd. Il a d’ailleurs lui-même produit le film au sein de sa petite compagnie Jaguar dont le premier essai avait été Drum Beat (L’aigle solitaire) de Delmer Daves. Le thème de la possibilité de faire des erreurs et de l'importance de se voir accorder une deuxième chance sont aussi de la partie puisque l’ex-alcoolique deviendra sobre par amitié pour son nouvel ami et par le fait de se sentir à nouveau indispensable à la mise en œuvre d’un projet ‘d’utilité publique’, le challenge le stimulant à retrouver sa totale dignité. Ceux qui assimilent les bons sentiments à de la mièvrerie ne devraient pas être à la fête à moins qu’ils puissent découvrir grâce à ce film que ces thématiques 'angéliques' peuvent parfois être pourvoyeuses d’émotion sincère surtout quand elles sont portées par de bons acteurs qui semblent y croire dur comme fer tels qu’Alan Ladd (pour la quatrième fois sous la direction du cinéaste après entre autre avoir interprété Jim Bowie dans La Maîtresse de fer - The Iron Mistress), George O’Brien ou encore Virginia Mayo ici assez touchante notamment lorsqu’elle vient remercier Chad d’avoir fait retrouver l’estime de soi à son frère. Attendrissant aussi le regard de Don Castle quant il s’aperçoit que sa fiancée est amoureuse d’un autre ; tout comme son attitude compréhensive à son égard. En revanche, du côté des ‘Bad Guys’, les interprètes sont moins convaincants ; mais la faute en incombe surement en premier lieu aux scénaristes qui s’en sont à priori bien moins intéressés, et de ce fait les ont croqué de manière tout à fait conventionnelle. Seul Anthony Caruso dans le rôle de l’acheteur contrôlant le marché par intimidation a de l’importance dans le cours de l'intrigue, cabotinant assez mal, ses acolytes n’étant que de simples pantins à son service, aucunement développés par les auteurs et finalement sans vie.

Un joli scénario ainsi qu’une mise en scène efficace qui n’arrivent malheureusement pas toujours à pallier le manque flagrant de moyens, parfois sacrément pénalisant notamment dans l’utilisation à outrances de transparences en extérieurs et ce, dès le début, lors de l’arrivée des éleveurs à la gare et leur conflit avec Anthony Caruso. On savait la Warner habituée de ce genre de méthodes mais le budget restreint de ce film précis augmente encore leur utilisation peu gratifiante ; on ne peut de ce fait pas dire que l’aspect plastique du film soit très réussi ; il était d'ailleurs également assez rare de voir encore un western filmé en 1.37 à cette date. Si on y ajoute les quelques fautes de goûts déjà relevées et une fin trop vite expédiée (poussé à bout, Alan Ladd ressort finalement ses armes pour précipiter la fin des gêneurs : ce revirement final n’est pas une nouveauté et de plus va à l’encontre de ce qui a précédé), Les Loups dans la vallée ne peut encore prétendre atteindre des sommets dans le genre (le cinéaste s’en approchera parfois par la suite mais flirtera malheureusement aussi à quelques reprises avec les tréfonds). Le film reste néanmoins une très sympathique réussite au ton très attachant et au rythme serein. Sans réelles surprises mais bougrement plaisant.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 août 2018