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Critique de film
Le film

Les Evadés de la nuit

(Era notte a Roma)

Partenariat

L'histoire

À l’automne 1943, trois officiers des troupes alliées - un Britannique (Leo Genn), un Américain (Peter Baldwin) et un Soviétique (Sergueï Bondartchouk) - se cachent dans une ferme des environs de Rome après s’être enfuis d’un camp de prisonniers. Leur route croise alors celle d’Esperia (Giovanna Ralli), une jeune Romaine qui les prend en charge, leur donnant bientôt refuge dans la capitale italienne alors occupée par les Allemands...

Analyse et critique

Si quelques quinze années - et autant de films réalisés durant cet intervalle - séparent Les Évadés de la nuit de Rome ville ouverte (1945), les correspondances entretenues par ces deux œuvres de Roberto Rossellini sont en réalité nombreuses. Co-scénarisés l’un comme l’autre par Sergio Amidei (1), Rome ville ouverte et Les Évadés de la nuit traitent en effet d’un matériau narratif très semblable, formant comme les volets d’un diptyque.

Ces films inscrivent leur récit dans un même cadre chronologique, c’est-à-dire la période de la Seconde Guerre mondiale suivant le renversement de Mussolini. Et c’est dans le même espace - celui de la capitale italienne (2) - qu’ils mettent en scène des personnages liés, pour certains d’entre eux, par d’évidentes parentés. L’héroïne des Évadés de la nuit - Esperia (Giovanna Ralli) - est une jeune femme volontaire issue du petit-peuple romain et dans laquelle on pourrait voir comme une petite sœur de Pina, la mère-courage interprétée par Anna Magnani dans Rome ville ouverte. Quant au compagnon d’Esperia - Renato (Renato Salvatori), un mécanicien communiste engagé dans la Résistance - il  semble renvoyer aussi bien à celui de Manfredi (Marcello Pagliero) - ce partisan succombant à la torture dans Rome ville ouverte - qu’à Francesco (Francesco Grandjacquet), le fiancé de Pina, simple typographe lui aussi entré dans la clandestinité. Autour du couple des Évadés de la nuit gravite un prolétariat romain vivotant grâce au marché noir et évoquant, là encore, la société urbaine mise en scène dans Rome ville ouverte. Aux côtés d’Esperia et de Renato se rangent d’exemplaires ecclésiastiques, prêts à aller jusqu’au sacrifice suprême lorsqu’il s’agit de défendre des valeurs évangéliques foulées au pied par le fascisme. Comme le faisait, déjà, Don Pietro (Aldo Fabrizi) dans Rome ville ouverte, incarnation d’un engagement moral aussi intègre que celui, laïc, du communiste Manfredi.

Car si Rome ville ouverte et Les Évadés de la nuit  participent d’un univers historique et social commun, ils y trouvent pareillement matière à une réflexion d’ordre éthique. Sous la caméra de Roberto Rossellini, la guerre devient ainsi une impitoyable épreuve de vérité contraignant les personnages à dévoiler leur nature morale. Et ce, même si certains d’entre eux n’apparaissent pas, d’emblée, comme prédisposés à la vertu. C’est plus particulièrement le cas d’Esperia dont l’évolution morale est au cœur des Évadés de la nuit. Avant de marcher finalement sur les traces héroïques de la Pina de Rome ville ouverte, c’est à un autre personnage de ce film qu’Esperia semble d’abord s’apparenter : celui de  Marina (Maria Machi), cette danseuse de music-hall dont l’égoïsme provoque la perte de Manfredi et de Don Pietro au terme de Rome ville ouverte.

Les premières séquences des Évadés de la nuit dépeignent une Esperia apparemment aussi amorale que Marina, car guidée comme elle par ses seuls intérêts personnels : sa survie matérielle, son bonheur amoureux. Lors de scènes à la tonalité comique, on voit ainsi Esperia déguisée en bonne sœur et, forte de l’autorité morale conférée par son habit, soutirer à des paysans du Latium des marchandises à moindre frais. Ces moments relèvent de la veine alors féconde des films italiens travaillant le motif de l’escroquerie. (3) Et c’est vers un autre pan de la "commedia all’italiana" - celui qui met en scène sur un mode orageux les relations entre hommes et femmes - que Roberto Rossellini se tourne lorsqu’il montre dans le cadre de sa relation avec Renato une Esperia toute aussi égocentrique, parfois même hystérique.

Mais la route de ce personnage, dont l’énergie semblait uniquement consacrée à se ménager un semblant de place au soleil en cette sombre période de l’Occupation, en vient bientôt à croiser celle de trois soldats des forces alliées. L’événement ne semble pourtant pas d’une très grande importance. La mise en scène de Roberto Rossellini prend là encore le parti d’une certaine légèreté. La première apparition du trio formé par le britannique Pemberton (Leo Genn), l’Américain Bradley (Peter Bradley) et le Soviétique Nazukov (Sergueï Bondartchouk) oscille entre le grotesque - ils sont remisés dans un vaste garde-manger - et le rocambolesque - ils sont sauvés par des nonnes. C’est pourtant cette péripétie ironico-aventureuse qui va permettre à Esperia d’entamer un processus permettant in fine à sa vérité morale de se faire jour : c’est-à-dire de se révéler comme un être fondamentalement bon.

Au lieu de trahir ces soldats perdus en territoire ennemi, ou même de seulement les abandonner à leur sort, l’entreprenante Romaine prend en effet la décision de les aider. Esperia va, pour cela, jusqu’à les cacher chez elle. L’utilisation que Roberto Rossellini fait alors de l’espace constitué par le domicile de la jeune femme vient remarquablement souligner l’épiphanie éthique alors à l’œuvre. Le grenier dans lequel Esperia va dissimuler les trois Évadés revêt en effet des allures d’église, meublé qu’il est de statues d’anges abandonnées ici. Quant à la fenêtre de la mansarde, elle ménage une vue spectaculaire sur le dôme de la Basilique Saint-Pierre. Et lorsqu’elle est ouverte, elle permet d’entendre les bruits de la ville, parmi lesquels retentissent les cloches des lieux de culte avoisinants. À ce lieu marqué aussi bien par l’élévation spatiale que morale répond l’appartement d’Esperia situé sous ce grenier. Occupant une position inférieure, le logement est en outre le théâtre des penchants les plus égocentriques d’Esperia : c’est là qu’elle se livre au marché noir, c’est encore là que se déroulent ses échanges tumultueux avec Renato. Mais appartement et grenier communiquent par une porte secrète, ménagée au fond d’une armoire qui, si elle ne possède pas de glace, offre pourtant l’occasion à Esperia de procéder à une traversée - morale - du miroir. Visitant régulièrement ses trois protégés pour les nourrir ou les soigner, l’héroïne des Évadés de la nuit quitte alors l’espace vertueusement incertain qu’est son confortable logement pour monter vers celui, éthiquement supérieur, formé par la soupente poussiéreuse. Et les décors, de même que les déplacements d’Esperia en leur sein, viennent ainsi lumineusement témoigner de l’ascension éthique de la jeune femme.

Cette découverte par l’héroïne de sa propension au bien constitue la matière principale de la première moitié des Évadés de la nuit. Roberto Rossellini adopte alors, on l’a vu, un ton empreint d’une certaine légèreté. Tout comme il l’avait fait auparavant dans Rome ville ouverte qui, durant sa première heure, jouait volontiers la carte du comique de situation comme celle du rocambolesque. Et Les Évadés de la nuit dépeint ainsi de manière jouissive et touchante une Esperia mobilisant au service des Évadés tant ses talents de débrouillardise que les bonnes volontés disponibles autour d’elle. Mais la mise à l’épreuve morale d’Esperia n’aurait pas été complète si celle-ci n’avait été, finalement, confrontée au tragique.

Cette évolution douloureuse adviendra dans la seconde partie des Évadés de la nuit à l’atmosphère aussi radicalement dramatique que l’était celle de la deuxième moitié de Rome ville ouverte. Et c’est par un effet scénaristique aussi présent dans celui-ci que Roberto Rossellini marque le basculement des Évadés de la nuit dans une profonde noirceur : à savoir la mort brutale de l’un des personnages principaux. On se rappellera certainement ces plans d’anthologie de Rome ville ouverte montrant Pina s’effondrant sur la chaussée romaine après avoir été fauchée par une mitraillette allemande. On retrouve dans Les Évadés de la nuit une séquence à l’architecture semblable, durant laquelle l’un des protagonistes les plus attachants du film rencontre soudainement son destin, lui aussi abattu en pleine rue par un SS. On taira cependant le nom de ce personnage ainsi que le dilemme que devra bientôt endurer Esperia, arrêtée à cette même occasion par les Allemands, pour les lecteurs de cette chronique qui n’auraient pas encore vu le film. Car si Les Évadés de la nuit soulève dès lors de graves questionnements moraux, ces derniers génèrent aussi un indéniable suspense auquel on se gardera bien de porter atteinte.

Contentons-nous d’indiquer que les défis qu’aura eu à relever Esperia sont aussi cruels que ceux auxquels furent confrontés les héros de Rome ville ouverte. Ce que confirment les dernières images des Évadés de la nuit : un lent zoom-avant sur le visage d’Esperia ravagé par les pleurs, finalement cadré en un bouleversant gros-plan. Une ultime vision qui démontre, définitivement, la beauté de la mise en scène comme des thématiques déployées par Roberto Rossellini avec ce film. Et le cinéaste prolonge ainsi puissamment sa réflexion sur l’humanité en temps de guerre initiée quinze ans auparavant avec Rome ville ouverte.

(1) Collaborateur privilégié de Roberto Rossellini, Sergio Amidei a en outre pris part à l’écriture de Paisà (1946), Stromboli (1950), La machine à tuer les méchants (1952), La Peur (1954) et Le Général Della Rovere (1959).
(2) Parenté géographique qui apparaît encore plus clairement lorsqu’on met en regard les titres originaux de ces films : Roma città aperta et Era notte a Roma.

(3) Federico Fellini réalise Il Bidone en 1955. Le Pigeon de Mario Monicelli date de 1958.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 23 mai 2012