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Critique de film
Le film

Les Coulisses du pouvoir

(Power)

L'histoire

Pete St. John (Richard Gere) est un spécialiste du marketing politique. Il se gargarise de pouvoir placer ses clients dans les plus hautes sphères de l'État. A l'occasion des sénatoriales, il se retrouve face à Wilfred Buckley (Gene Hackman), son ancien mentor et ami, chacun avec son poulain pour la conquête du Nouveau-Mexique. Il mène en parrallèle deux autres campagnes, dont une qui va rapidement ébranler ses convictions...

Analyse et critique

Après avoir observé le fonctionnement de moult institutions américaines, Sidney Lumet plante cette fois-ci sa caméra dans le monde des communicants. Il raconte par ce biais comment la politique a été gangrénée par les médias, l'apparence et la com' ayant totalement remplacé les programmes politiques durant les sinistres années 80. Le cinéaste décortique comment les publicitaires formatent non seulement l'image de leurs clients (tenue vestimentaire, bronzage, cravates, façon de s'exprimer... tout est passé au crible) mais aussi leurs idées qui se doivent de correspondre aux prétendues attentes d'électeurs transformés en consommateurs. Lumet oppose deux visions de ce métier : l'ancienne - incarnée par Gene Hackmann - où le communicant se met au service des idées de son candidat, et la moderne - le versant Richard Gere, parfait en wonder boy - qui voit le cynisme triompher. Le cinéaste s'amuse à pousser les curseurs jusqu'à renverser les rôles, montrant ainsi qu'il est moins question des hommes et des leurs idéaux que d'un système qui corrompt tout et avec lequel il est illusoire de penser jouer. Lumet inscrit cet abandon de la politique dans un cadre géopolitique international, dans lequel les pays producteurs de pétrole complotent contre des partis populistes d'Amérique latine. Alors que les mouvements du monde s'accélèrent et deviennent de plus en plus complexes, alors que les enjeux internationaux s'imbriquent étroitement, ce repli du politique se fait forcément au détriment de la démocratie et au profit des groupes d'influences et des corporations.

Certes, on ne peut pas dire que Power soit une analyse très fine de la médiatisation de la politique, mais il n'en demeure pas moins que l'ironie et le mordant du scénario conviennent parfaitement à un Lumet qui s'en donne à cœur joie dans le déboulonnage du système. En outre, les enjeux du film sont rendus plus complexes, riches et imprévisibles grâce à la qualité d'écriture des personnages. A travers les trajectoires de St. John, Wilfred et d'une série de candidats aux sénatoriales (on suit dans le film pas moins de cinq candidatures en simultané), Sidney Lumet montre qu'il n'oppose pas au cynisme des communicants une vision de la politique droite et probe, pas plus qu'il n'oppose un monde contemporain aux idéaux dévoyés à la vision idéaliste d'un passé révolu. Tout cela existe dans la démocratie, et le devoir des politiques est d'endiguer tant que faire se peut les dérives d'un système qui repose sur un équilibre précaire.

Ainsi St. John a un client, le sénateur Billings, un homme droit et fidèle à ses engagements qui rachète à ses yeux tous les compromis et les magouilles qui sont le quotidien de son métier. En découvrant que cet homme de la vieille école a lui aussi dû faire des concessions à sa morale, il n'a plus rien à quoi se raccrocher, ne peut plus se racheter à bon compte et il est sommé de se réveiller et de ruer dans les brancards pour retrouver sa fierté perdue. St. John est un personnage déchiré, incroyablement cynique, mais qui dans un même temps continue de croire qu'il y a encore, quelque part, des gens droits et honnêtes... même s'il sait pertinemment ne pas en faire partie. Wilfred, personnage alcoolique et brisé comme les aiment Lumet, n'a plus de son côté que des désillusions. Ce sont ces personnages à la dérive qui chez le cinéaste portent la vérité, les chevaliers blancs (dont St. John possède par ailleurs quelques archétypes) sortant toujours brisés de leurs quêtes de pureté.

En montrant les failles du système tout en rejetant la posture du "tous pourris", en refusant d'idéaliser ses héros, en ne faisant pas miroiter au spectateur un avenir radieux et en ne se réfugiant pas dans un passé idéalisé, Sidney Lumet se positionne de manière pertinente par rapport à la politique. On sent que le cinéaste croit qu'un sursaut citoyen est encore possible, comme est possible celui de St. John.

Lumet est certes moins convaincant qu'un Capra dans cet exercice, mais aussi plus fin, et l'évolution de St. John est si bien menée que l'on croit en son retournement contre ce système qu'il a participé à bâtir. Power, à défaut d'être l'une des grandes réussites du cinéaste, est un film passionnant et mené avec un grand professionnalisme. On notera par exemple la manière dont Lumet dépeint ce monde de l'ombre par l'utilisation de couleurs tamisées, filtrées, ou encore la qualité de la construction de son film. En effet, tandis que l'on suit St. John courir plusieurs lièvres à la fois, une série de campagnes électorales, et que l'on découvre les coulisses du pouvoir et les rouages du monde des communicants, un sentiment de vertige s'empare de nous et dans un même temps le récit demeure fluide et lisible. Cette précision du montage, on la retrouve dans les multiples trajets qui ponctuent le film et qui nous amènent à traverser l'Amérique de part en part en une seule journée, une manière très cinématographique de montrer l'omniprésence de la com' et des médias dans la société américaine. Lumet s'amuse aussi à décortiquer la fabrication d'un spot publicitaire, la manipulation des images, et nous offre un véritable document aussi précis et pertinent aujourd'hui qu'il ne l'était au moment de sa réalisation.

Sans atteindre le génie de Network, Les Coulisses du pouvoir est un film de politique-fiction prenant, riche, efficace et admirablement construit dont on retiendra aussi la partition entraînante, mi-jazzy mi-électronique, signée Cy Coleman. On regrette parfois un scénario par trop volontariste et édifiant qui désamorce quelque peu l'efficacité de l'ensemble, mais au final Sidney Lumet a gagne son pari et signe avec Power un nouveau tome de sa saga consacrée aux institutions américaines et à la démocratie.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011