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Critique de film

L'histoire

La petite chanteuse des rues
Une petite fille et sa mère sont chassé de leur demeure par le « grand malhonnête ». Jetés à la rue, la petite fille décide d’aller, avec l’aide de son singe apprivoisé, gagner de l’argent en chantant dans les rues. Le petit singe, ému des malheurs de sa maîtresse, décide d’aller voler au grand malhonnête les documents qui lui ont permis de prendre possession de la maison.
La petite parade
Une soirée comme les autres chez les jouets animés… comme les autres ? Pas tout à fait. Le diable surgit de sa boîte et décide de semer la zizanie. Il prend pour cible une petite danseuse convoitée par casse noisette. Le petite soldat de plomb, amoureux de la danseuse, va-t-il réussir à déjouer les tours du démon et gagner le cœur de la demoiselle ?
L’Horloge magique ou la petite fille qui voulait être une princesse
Le grand père de Nina, fabricant de jouets, crée sa pièce maîtresse : une grande horloge qui, en sonnant les douze coups de minuit, s’ouvre sur un monde merveilleux peuplé de chevaliers et de dragons. La petite Nina tombe amoureuse d’un chevalier et dérègle la mécaniqeu afin de tenter de le sauver des griffes d’un mystérieux chevalier noir.


Analyse et critique

Les Contes de l’horloge magique est une compilation de trois films tournés entre 1924 et 1928. Ces trois courts sont liés par des séquences dessinées de Jean Rubak, réalisées pour l’occasion. Autre modification de taille, les cartons ont disparus au profit d’un texte lu par Rufus accompagnés d’une belle musique originale composée par Jean-Marie Sénia. Ces films ont pour point commun de mêler prises de vues réelles et êtres animés, Nina Star jouant dans chacune des histoires.

La petite chanteuse des rues est un film où quotidien et magie se confondent. Spéculation immobilière, pauvreté, petite fille qui arpente les rues en jouant du limonaire pour gagner trois sous… la toile de fond est sombre et sociale. On y ressent une certaine douleur, peut-être celle de Starewitch l’exilé, celui dont la carrière a volé en éclat suite à la révolution russe. Puis le merveilleux surgit en la personne d’un singe, d’abord véritable animal qui devient créature animée. La petite chanteuse des rues un film naïf, au jeu d’acteur et aux situations appuyées, où l’animation tient une place congrue. Une œuvre mineure mais attachante, essentiellement pour une scène réjouissante où le singe se bagarre avec le "grand malhonnête" et une autre où le petit primate se joue d’un serpent.

La Petite parade est inspiré du conte d’Andersen Le petit soldat de plomb. Ici l’irruption d’un acteur de chair et d’os est limité à un passage où une petite danseuse mécanique éblouit l’assistance des jouets de ses pas miniatures. La petite parade porte bien son nom, tant Ladislas Starewitch fait défiler toute une population hétéroclite de personnages animés. On trouve Casse-noisettes, le chien Fétiche, des soldats de plombs, un diable surgit de sa boîte, des danseuses-noisettes, des huîtres-sirènes et autres créatures aquatiques. Le récit est amusant, parfois sombre, à l’instar d’un petit soldat qui perd une jambe alors qu’il essaie de sauver la petite danseuse. L’ombre de la guerre14/18 est présente, à travers une attaque de château et ce soldat mutilé, images qui nous rappellent à quel point Starewitch est un farouche antimilitariste. Pour le reste, c’est une pure fantaisie avec un casse-noisettes quelque peu libidineux, des aventures sous-marines dignes de Jules Vernes, des péripéties en grand nombre qui s’enchaînent à un rythme effréné. La Petite parade réjouir par ses situations les plus saugrenues qui surgissent à l’improviste, joyeux capharnaüm où des dizaines de personnages viennent semer la zizanie.

L’Horloge magique est le film le plus onirique et le plus fou du lot. On y retrouve la fascination de son auteur pour le Moyen-âge, les chevaliers, les princesses, les dragons. La première partie du film est un pastiche des contes de fée. Un ton décalé, un humour un peu vachard (les chevaliers décimés un à un par leur ennemi) la caractérise. La petite fille du fabricant de jouets, qui lui ouvre les portes de ce monde fantastique, se conduit en spectatrice étonnée et amusée. Mais petit à petit, elle s’investit pleinement dans ce monde imaginaire jusqu'à dérégler la précieuse mécanique du rêve et se retrouver personnage de l’histoire. La deuxième partie se déroule dans un monde féerique où règnent Sylphe et Ondin, deux lutins qui rivalisent d’imagination pour asseoir leur suprématie sur cet univers. Nina y est miniaturisée et certains passages nous évoquent, avant l’heure, le King Kong de Schoedsack et Cooper. Tour à tour effrayée et séduite, elle apprend à apprivoiser peu à peu ce monde enchanté, oublie le monde réel pour ne plus vivre que dans le rêve.

La coexistence de personnages de chair et d’os et de créatures animées est d’une incroyable qualité. Il y a dans ces deux mondes qui se mêlent, une véritable réflexion sur l’imaginaire et le réel, sur l’animation et le cinéma "d’acteurs". Starewitch crée des passerelles empruntées à tour de rôle entre ces deux pôles du cinéma. Un acteur est aspiré dans le monde des contes, il devient poupée le temps d’un plan large, puis c’est une marionnette qui se transforme d’un coup en personnage réel. Starewitch insuffle de la vie dans des objets normalement inanimés, il n’est donc aucunement choquant de les voir entre deux plans prendre vie ou à contrario de voir un humain se transformer en marionnette. Starewitch utilise souvent l’idée de l’âme, de la vie donnée à des objets, que ce soient des jouets qui s’animent au coin d’un plan ou les âmes de deux amoureux qui s’envolent. Le grand père qui ouvre un monde de rêve, qui fabrique des petites figurines qui sont autant de passeurs vers un univers magique, est l’incarnation même de Ladislas Starewitch. L’horloge décompose le temps, le stoppe, tout comme Starewitch avec ses prises de vue image par image. Des instants de temps figés qui, mis bout à bout, créent une nouvelle temporalité et ouvrent les portes d’un nouveau monde.

Nina Star est l’Alice de L’Horloge magique. Elle brise la mécanique de son grand père afin de sauver un chevalier, et de spectatrice va devenir personnage de la fiction. C’est le dernier film où elle joue dans un film de son père. Dans la vraie vie, elle quitte le monde de fiction, et dans la fiction , elle quitte la vraie vie pour rejoindre le monde des rêves. Un paradoxe qui a certainement beaucoup amusé son père cinéaste.

Cette compilation propose trois œuvres liées par le même sens du merveilleux et de la fantaisie. Les histoires sont plus douces et enfantines que dans Le Roman de Renart et dans la compilation du Monde magique. La partition de Jean-Marie Senia, composée à l’occasion de la sortie de cette compilation, est tout simplement splendide. Sa musique lie les trois films en reprenant le thème d’ouverture tout au long des histoires, thème qui apparaît alors que la petite chanteuse des rues joue pour la première fois du limonaire. Senia, spécialiste de l’accompagnement de films muets, a longtemps accompagné des projections de films de Starewitch avant de composer la partition des Contes de l’horloge magique. L’osmose entre son univers musical et l’œuvre de Ladislas Starewitch est complète. Si certains peuvent reprocher le "rajeunissement " des films originaux, ces Contes de l’horloge magique sont une porte d’entrée parfaite pour faire découvrir aux plus jeunes le monde merveilleux de leur auteur, qui seront accompagnés tout en douceur par la voix chaude de Rufus.