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Critique de film
Le film

Les Conquérants de Carson City

(Carson City)

Partenariat

L'histoire

Jeff Kincaid (Randolph Scott), un ingénieur ayant roulé sa bosse ici et là jusqu’au Panama où les conditions de travail furent difficiles, n’aspire désormais qu’à un simple emploi dans un bureau. Quand on lui demande de superviser les travaux de construction d’une voie ferrée dans le Nevada entre Carson City et Virginia City (le transport de l’argent de la banque par diligence se révélant beaucoup trop dangereux au sein de cette contrée infestée de bandits), il commence par refuser avant, par nostalgie, d’accepter après avoir constaté qu’il faudra creuser un tunnel à l’endroit même où, enfant, il jouait. Big Jack Davis (Raymond Massey) ne voit pas ce chantier d’un très bon œil puisque l’arrivée du train dans la région risque de fortement contrecarrer ses ignobles plans. Se présentant comme le patron d’une mine en réalité à l’abandon, il faisait croire que sa richesse provenait de l’extraction du minerai alors que cette manne financière était le fruit de pillages de diligences par ses hommes de main menés par l’inquiétant Jim Squires (James Millican). Voyant son gagne-pain sur le point de s’effondrer, Big Jack va tout faire pour mettre des bâtons dans les roues à Jeff Kincaid ; sans tarder, il va provoquer un éboulement de rochers qui va tuer quelques uns de ses ouvriers tout en enfermant une dizaine d’autres sous la montagne à l’intérieur du tunnel. En plus d’avoir à se battre contre ces crapules, Jeff va se trouver confronté à Alan (Richard Webb), son demi-frère dont il convoite la fiancée, Susan (Lucielle Norman)...

Analyse et critique

Un peu plus de moyens, beaucoup moins d’imagination“ : telle semble avoir été la devise de la Warner concernant sa politique de production de westerns de série durant une bonne décennie. Ce n’est pas de l’acharnement de ma part mais un constat renouvelé film après film. S'il n'en sera pas toujours ainsi, en ce début d'été 1952 la Warner continue encore fièrement à arborer son bonnet d'âne, celui de la major cancre du western. Non pas qu'elle ait accouché ici d'un énième navet mais elle aura quand même rogné les ailes et élimé les dents d'un cinéaste qui avait été beaucoup plus incisif jusque-là. Il suffit de comparer ce Carson City avec Man in the Saddle (Le Cavalier de la mort) sorti à peine six mois plus tôt chez Columbia ; tous deux sont aussi routiniers dans leur intrigue mais le dernier nettement plus rythmé et plus nerveux que le premier et surtout bien plus virtuose dans sa mise en scène et nettement plus recherché plastiquement parlant, la stylisation de Man in the Saddle ayant totalement disparu ici. Qu’un cinéaste capable également en pleine Seconde Guerre mondiale de réaliser un film aussi puissant que None Shall Escape en arrive à nous livrer un western aussi banal fait quand même un peu de peine. A sa lecture, le pitch semblait pourtant devoir être moins conventionnel qu’il nous apparaîtra à l’écran.

Carson City est seulement le troisième western d'André De Toth après Ramrod (Femme de feu) et Man in the Saddle qui marquait la première étape de sa collaboration avec Randolph Scott (après Ray Enright et avant Budd Boetticher, André De Toth aura été le troisième réalisateur a l’avoir fait le plus souvent tourner). Pour l’anecdote, il s’agit également du premier film en Warnercolor, procédé photographique qui n’aura en rien révolutionné la couleur. Même s’il s’agit d’un de ses films les moins personnels, après un générique se déroulant sur une musique guillerette et inodore du décidément peu inspiré David Buttolph, le "4ème borgne d'Hollywood' appose néanmoins sa signature dès la première séquence avec un panoramique débutant par un plan d’ensemble très large pour se finir sur une main gantée tenant une montre en très gros plan. Des panoramiques et des travellings, il y en aura d’autres notamment lors des courses poursuites à cheval au cours desquelles le cinéaste fait montre de son savoir-faire, de sa parfaite gestion de l’espace et du rythme. Mais à part cette figure de style (les panoramiques à 180° étant un peu devenus sa marque de fabrique) et quelques plans légèrement penchés, peu d’autres idées de mise en scène au cours de ce western de série. Cela dit, Carson City très correctement réalisé mais guère mieux que le tout-venant de la série B de l’époque ; de la part de De Toth, on pouvait s’attendre à plus ample et plus "couillu" que ce petit western sans prétention.

Les amateurs d’action devraient quand même en avoir pour leur argent ! Au menu : chevauchées, courses poursuites, fusillades, attaques diverses de trains ou de diligences, meurtres, duels, éboulements, explosions, etc., se suivent sans presque aucun temps morts si ce n'est de brèves mais intéressantes discussions à propos des apports positifs ou négatifs de la voie ferrée dans la vie quotidienne des habitants et des notables de la région ou quelques séquences romantiques dont nous nous serions bien passés tellement elles s’avèrent inutiles et insipides. Si l’affiche française annonçait avec force exagération "le film aux 99 bagarres", les amateurs de combats à poings nus devraient néanmoins être également à la fête même si les trois ou quatre pugilats qui parsèment le film, malgré leur efficacité, ne possèdent pas non plus la brutalité viscérale de celui qui se déroulait dans la cabane puis dans la neige dans le précédent western de l'association  De Toth / Scott, Man in the Saddle. Nous trouvons aussi un petit suspense lors de la séquence de l’enfermement de Kincaid et de ses hommes dans le tunnel. Bref, si le scénario, un enchainement mollasson de moult clichés, ne réserve absolument aucune surprise, cela peut s'expliquer par le fait que l'histoire a été écrite par un familier des films avec Roy Rogers. Mais à la limite, il valait mieux ne pas rechercher l'originalité à tout prix car quand le scénariste s'y essaie, le film en devient assez idiot ; voire à ce propos la première séquence au cours de laquelle les bandits étalent un nappe de pique-nique avec victuailles à la clé (y compris des bouteilles de champagne) pour offrir un dîner champêtre aux passagers de la diligence le temps qu’eux-mêmes ouvrent le coffre pour voler ce qui se trouve à l’intérieur. L'idée aurait pu être amusante (le film devait d'ailleurs s'appeler The Champagne Gang), mais en l’occurrence cela casse d’emblée le sérieux que tentera d’avoir le film par la suite.

Quant aux protagonistes, il n’y a rien à en dire ; ils sont tous aussi transparents les uns que les autres, à commencer par le personnage féminin insipide au possible ; il faut dire que Lucille Norman était probablement meilleure chanteuse que comédienne (nous ne pourrons pas le vérifier, le scénariste n’ayant pas jugé bon de lui faire pousser la chansonnette). C'est aussi dans ce film que le personnage qu'interprète Randolph Scott est le moins ambigu, le plus lisse, le moins intéressant parmi ceux qu'il aura à tenir sous la caméra du cinéaste. Et ce n’est pas la faute de l’acteur, égal à lui-même, charismatique et portant avec toujours autant de classe la chemise noire, le petit ruban jaune autour du cou et la veste en cuir ; le prototype parfait du héros de notre enfance, noble et toujours prêt à défendre la veuve et l’orphelin, aussi à l'aise le revolver à la main que sur un cheval au galop. Mais à cette exception près, le reste du casting est très moyen pour ne pas dire médiocre : on comprend que la jeune première tombe amoureuse de Randy, son Richard Webb de fiancé semblant s’ennuyer à mourir à ses côtés ; James Millican a la gueule de l’emploi mais on ne lui donne pas l’occasion de s’exprimer autrement ; quant à Raymond Massey, il en fait des tonnes sans aucune mesure ni subtilité, ce qui rend son rôle de chef de gang plus ridicule que réellement inquiétant. On l’a connu plus inspiré ! Au final, on obtient un western aux ficelles un peu grosses, sans presque aucune originalité, fadasse et routinier avec clichés à la pelle, femme potiche, méchants typés, héros sans peur et sans reproche, mais néanmoins tout à fait regardable et même assez plaisant grâce au solide savoir-faire de son réalisateur (notamment son sens du mouvement, sa gestion du cadre et de l’espace) et à la prestance de son acteur principal.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 janvier 2014