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Critique de film
Le film

Le Voleur

L'histoire

De retour à Paris après ses études, Georges Randa pense pouvoir épouser Charlotte, mais cette dernière a été promise à quelqu'un d'autre par son père. Dans un instant de folie, il se venge en dérobant les bijoux lors de la soirée de fiançailles. Commence alors pour Georges une carrière de voleur...

Analyse et critique


Unique collaboration entre Jean-Paul Belmondo et Louis Malle, Le Voleur constitue un des films les plus remarquables du réalisateur. Le Voleur s'ouvre sur une scène de cambriolage très éloignée des vertus de tension et de suspense associées aux films traitant des exploits de monte-en-l'air et Jean-Paul Belmondo, glacial, n'évoque en rien le fantasme du voleur aristocrate et charmeur à la Arsène Lupin. Dans cette introduction, notre hors-la-loi inspecte la rue d'un côté puis, de l'autre, escalade un muret, brise méthodiquement une serrure et inspectera méticuleusement toute une nuit la maison vide où il s'est introduit pour évaluer la valeur de chaque objet qui s'y trouve. Point de glamour ou de panache, on suit un professionnel en plein travail, ce qu'appuie cette phrase cinglante de Belmondo en voix-off :

« Il y a des voleurs qui prennent mille précautions pour ne pas abîmer les meubles, moi pas. Il y en a d'autres qui remettent tout en ordre après leur visite, moi jamais. Je fais un sale métier, mais j'ai une excuse, je le fais salement... »


Ce vol méthodique servira de fil rouge au présent tandis que l'intrus Georges Randal (Jean-Paul Belmondo) nous narre la façon dont il en est arrivé là. Le film adapte le roman éponyme de Georges Darien paru en 1897. L'auteur était connu pour ses penchants anarchistes et son mépris des grandes institutions érigées par la société (la politique, la religion ou l'armée), des opinions qu'il exprima dans ses différents ouvrages comme Biribi, discipline militaire (inspiré de son séjour dans le camp disciplinaire du même nom en Tunisie pour insubordination). Le Voleur occupe une place plus particulière dans son œuvre par le mimétisme qu'il entretient avec la vie mystérieuse de Georges Darien. Celui-ci disparaît entre 1891 et 1897 pour sillonner l'Europe et revient avec le manuscrit du Voleur sous le bras, entretenant ainsi le fantasme que les aventures de son héros Georges Randal sont les siennes puisqu'il ne fait aucun doute que les opinions radicales développées, quant à elles, le sont. Louis Malle entretient cette idée dans son adaptation puisque, lui-même issu de la grande bourgeoisie, il ne manquera pas d'égratigner cette dernière dans nombre de ses films comme Les Amants (1958). La dénonciation de l'hypocrisie et de la superficialité de cette bourgeoisie se fait ici par étape. Ce sera tout d'abord durant les scènes d'enfance où les tirades moralisatrices de l''oncle Urbain (Christian Lude), tuteur de Georges, se verront contredites dès l'ellipse qui suit où à l'âge adulte on constate qu'il dilapidé l'héritage de son neveu. Georges amoureux de sa cousine Geneviève Bujold voit cette dernière lui échapper pour un mariage richement doté et, par dépit, va briser les fiançailles en dérobant les précieux bijoux de la famille de l'époux. Là c'est la révélation : Georges, détaché de tout et vivant dans l'ennui jusqu'ici, a trouvé sa voie. A travers la formation et la maîtrise de cet art du vol, le film fait défiler son lot de rencontres savoureuses (Julien Guiomar génial en abbé escroc) où s'opposent constamment le monde des malfrats et celui de la bourgeoisie.


On découvre ainsi la remarquable organisation des voleurs, vraie société souterraine partageant planques, informations sur les coups potentiels et vraie solidarité pour les complices en difficulté ou en cavale. C'est tout l'inverse de l'univers des nantis, où les rombières fauchées (Françoise Fabian) communiquent moyennant pourcentage des informations sur les demeures bien loties et vides, où les épouses légères s'avèrent toutes disposées à repartir avec celui venu les dépouiller (Marie Dubois parfaite en rouquine sophistiquée et dépravée), sans parler des portraits grotesque de certains personnages comme cet industriel belge sacrément ridicule. Hormis quelques séquences jouant de l'urgence (une course poursuite durant laquelle les cambrioleurs découvrent à leurs dépens les premières alarmes domestiques), chaque vol sert donc surtout à se moquer de la bêtise des bourgeois comme ce vol/déménagement en plein jour où Belmondo fait fuir un curieux en l'invitant à les aider. Cette France de la fin du XIXème offre un cadre propice aux idées libertaires et à l'anarchie, comme en témoigne le parcours de Georges Darien, et cet aspect est évoqué dans le récit avec la rencontre de certains voleurs à la vision plus vaste que leurs seuls larcins et qui souhaitent dynamiter le système comme lors de la remarquable séquence où Belmondo croise la route de Charles Denner, un voleur et activiste qui finira mal.

Ce sont ces idées qui finissent par causer le déclin et la dangerosité du métier, mais pas pour George Randal uniquement préoccupé par l'adrénaline de son prochain vol. Malgré ce détachement, l'intrigue en fait tout de même une froide et impitoyable figure de justice avec une scène de deuil et de succession d'une cruauté saisissante, même si la victime ne l'a pas volé. Jean-Paul Belmondo est absolument parfait, séducteur et tout en retenue, idéalement mis en valeur par Louis Malle qui, en dépit de la belle reconstitution, estompe tout éclat trop appuyé aux cadres luxueux traversés pour adopter une vision volontairement terne de cette superficialité. Remarquable !

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 24 novembre 2017