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Critique de film
Le film

Le Ventre de l'Amérique

Analyse et critique

Moullet en visitant l'Amérique découvre des paysages monotones, des villes mornes et ennuyantes, bien loin de cette imagerie hollywoodienne qui l'a bercé depuis son enfance. Son grand rêve du cinéma se brise sur les récifs de cette banalité et Le Ventre de l'Amérique est le témoignage de cette déréliction. Il tourne à Des Moines, dans l'Iowa. Il tourne mais n'a rien d'autre à filmer de cette ville que ses murs. Moullet ne trouve pas de centre, pas de lieu de vie. La ville s'érige en gratte-ciels alors qu'il y a plein de place pour s'étendre, certainement « pour faire comme les grands » suppose le cinéaste. Entre ces hautes façades, des rues dépeuplées, sans vie, sans piétons. On dirait que Des Moines est une ville habitée par des voitures. De fait, tout est fait pour l'automobile et même les banques ont leurs drive-in, ce qui ne peut que plonger dans le désespoir un Luc Moullet qui honnit les quatre roues au-delà de tout.

Mais le cinéaste n'est pas homme à s'arrêter aux apparences. Il a pour habitude de chercher à comprendre ce qui se passe derrière ce qu'il voit, à saisir les mécanismes, les secrets des choses. Certes ici l'enquête n'est pas comparable à celle menée pour Genèse d'un repas, Moullet découvrant assez rapidement que si les rues de Des Moines sont désertes, c'est que dans cette ville froide l'activité humaine se concentre au premier étage des immeubles. Mais on retrouve la même méthode - et surtout le même constat - sur la fracture sociale avec l'image de ces kilomètres de boutiques qui surplombent les rues gelées qui sont le domaine des pauvres, des infirmes... et des voitures. Au-delà de cette vision frappante d'une société scindée en deux, le problème pour Moullet c'est l'absence de centre dans cette unité urbaine. Pas de grande place où les gens peuvent se retrouver, pas de lieux repères pour la population : tout est éparpillé.

L'attachement que porte Moullet à l'étude des villes et des paysages vient de son envie de mieux comprendre l'humain. « Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es » : l'architecture d'une ville est déterminée par le mode de vie de ses habitants, de même qu'une culture est déterminée en grande partie par le type de paysage ou encore le climat dans lesquels elle a vu le jour. Ainsi à Des Moines - et dans bien d'autres cités des États-Unis - c'est la ligne qui détermine la ville et non le centre comme il est d'usage par chez nous. Les lignes pointent vers l'ailleurs, le centre fait sens, unifie ; n'a-t-on pas effectivement là un concentré de la pensée américaine avec ce fantasme jamais éteint de la conquête d'autres horizons et de la destinée individuelle ?

Luc Moullet porte un regard sans aucune agressivité sur la société américaine. Il met en évidence des dysfonctionnements, des absurdités, mais ceux-ci ne sont pas l'apanage des Etats-Unis et sont transposables dans n'importe quelle société humaine. Les particularités qu'il relève sont de l'ordre de la blague inoffensive en comparaison de sa description de Foix ou des supermarchés français. Moullet, en découvrant des distributeurs de journaux où chacun se sert sans qu'il y ait de contrôle, s'étonne même de l'honnêteté des gens. N'importe qui pourrait repartir avec la pile entière pour une pièce, ce qu'il ne manque pas d'ailleurs de faire, lui qui aime la malhonnêteté, les contrebandiers et les bidouilleurs.

Si Moullet choisit Des Moines, ce n'est pas uniquement pour des raisons ethnologico-architecturales mais aussi pour des raisons cinéphiles. Des Moines se situe en effet pile au milieu d'une droite qui relierait Winterset, la bourgade qui a vu naître John Wayne, et Marshalltown où est née Jean Seberg. Luc Moullet se trouve entre deux pôles de sa cinéphilie et de son travail critique, entre le symbole "hawkso-fordien" par excellence et l'icône de la Nouvelle Vague. Allant d'une ville à l'autre, il constate cependant que sa cinéphilie n'est pas partagée ; et tandis que Winterset célèbre son héros, cet ardent patriote républicain, pas une trace de la militante d'extrême gauche dans la paisible Marshalltown...

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Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014