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Critique de film
Le film

Le Réveil de la sorcière rouge

(Wake of the Red Witch)

L'histoire

Le capitaine Ralls, homme apparemment dur et sans pitié, décide de faire couler le navire marchand qu’il commande ‘La Sorcière Rouge’, celui-ci renfermant un trésor sous la forme de lingots d’or. Les investigations de la commission d’enquête sont interrompues par Sidneye, le directeur en personne de la compagnie commerciale ‘Batjak’ ayant perdu le bateau. Quels ont été les motivations de ces deux hommes pour avoir eu des réactions aussi étranges ? L’argent et le pouvoir sont-ils les seuls en cause ou une histoire passionnelle se cache-t-elle là dessous ? Les réponses nous seront distillées au compte goutte à l’intérieur d’un récit exotique dans lequel on trouve entre autres péripéties une pieuvre géante, une dangereuse pêche aux perles, un trésor englouti, et le fameux réveil du navire coulé.

Analyse et critique

En consultant aujourd’hui les dictionnaires ou histoires du cinéma, nous constatons avec regret que ce film d’aventure est, la plupart du temps, carrément oublié ou traité avec condescendance, côtoyant dans ce cas les films de série inintéressants et assez banals qui étaient légions à l’époque. Heureusement, quelques éminents critiques comme Jean-Pierre Coursodon, Bertrand Tavernier ou Jacques Lourcelles ont été présents pour le faire sortir de l’anonymat. Ils ont utilisé toute leur passion cinéphilique pour le défendre et le faire sortir de cette relative indifférence où on l’a laissé croupir, sans quoi il aurait irrémédiablement été oublié. Nous pouvons donc les remercier d’avoir permis à quelques-uns d’entre nous d’avoir eu la curiosité d’aller à la découverte de cette petite merveille, film culte pour certains, mais il est vrai, encore peu apprécié par une grande majorité. Pourquoi ça ?

Effectivement, ce film d’aventure maritime et exotique ne révolutionne en rien la grammaire cinématographique. La mise en scène de Ludwig est entièrement mise au service de l’histoire ; point de travellings savants, de plans très recherchés, c’est le plaisir de conteur de ce réalisateur peu connu qui est mis en avant. Il faut donc se laisser porter dans les méandres d’un scénario parfaitement construit par Harry Brown, un peu à la manière des nouvelles de Joseph Conrad, par de longs flash-back racontés par différents personnages, le point de vue sur les évènements, et de ce fait sur les protagonistes, variant suivant la personnalité des narrateurs. Et c’est l’un des points très intéressants du film, le fait que nous ne cernions pas immédiatement le vrai tempérament de ces hommes et femmes, ce qui accentue leur richesse et leur complexité. Par ce système utilisant plusieurs degrés de narration, l’intrigue ainsi que le caractère des personnages acquièrent une imprévisibilité de tous les instants.

Malgré la sécheresse de la mise en scène, ce film demeure profondément romanesque et lyrique jusque dans son titre parfaitement choisi mais dont nous ne nous ne dévoilerons pas ici la signification. Là où l’on aurait pu au début du film s’attendre à voir des personnages mus par l’appât du gain et du pouvoir, il se révèle en fin de compte que la motivation principale de ces deux protagonistes ennemis est la passion qu’ils éprouvent tous deux pour la même femme. Le respect qu’ils se portent malgré ça les rend profondément humains et les larmes finales du ‘méchant de service’ sont convaincantes et très émouvantes. Ce romantisme, on le retrouve surtout dans quelques images et scènes fortes et inoubliables : la première apparition de Adele Mara (personnage secondaire) sortant nue d’un lac telle une sirène sur un très beau thème du compositeur Nathan Scott ; le combat avec la pieuvre qui n’a pas à rougir de la comparaison avec celle de 20000 lieues sous les mers de Fleischer ; Gail Russel jouant du Chopin le soir en pleine île du Pacifique ou bien sa mort dans les bras de son amant ; et bien sûr, la sublime scène sous-marine finale d’une poésie rarement égalée et qui doit beaucoup aux remarquables effets spéciaux des frères Lydecker. L’ultime image a dû beaucoup plaire aux surréalistes de l’époque.

Entre La rivière rouge et La charge héroïque, John Wayne trouve ici une nouvelle fois un rôle à sa mesure. Il joue un personnage assez complexe, ni bon ni mauvais, plein d’amertume et de haine : il aimera tellement le film qu’il donnera le nom de la compagnie maritime ‘Batjak’ à la société de production qu’il créera dans les années 50. Luther Adler, l’ennemi juré de John Wayne est également excellent et très ambigu ; son respect pour son ennemi lui fera dire de lui à ses associés « Il fait de la vie un défi permanent ; à côté de lui, vous êtes des décadents…morts ». Et que dire des deux personnages féminins dont nous nous rappellerons surtout le visage. Angélique, la bien-nommée, jouée par la magnifique Gail Russel, actrice assez limitée mais dont nous apprécions la présence grâce à un visage, un regard et un sourire profondément émouvant ; elle n’a d’ailleurs au cours du film qu’à peine plus d’une vingtaine de phrases à prononcer mais c’est sa fragilité qui rend son personnage inoubliable (fragilité qui n’était pas feinte puisqu’elle décèdera à l’âge de 32 ans pour raison de santé).

Sans le premier degré nécessaire à la vision d’un tel film, il y aurait quelques motifs de sourire : lors du combat contre la pieuvre, John Wayne est étonnement résistant sous l’eau et sa scène de déclamation de son amour pour la mer est quelque peu grandiloquente. Côté technique, il pourrait aussi y avoir à ricaner mais il faut replacer le film dans son époque et se souvenir que Ludwig n’avait qu’un petit budget à sa disposition : la scène de déclaration d’amour de Luther Adler à Gail Russel se déroule devant une transparence de paysage défilant maladroitement alors que les deux protagonistes marchent apparemment en faisant du sur place sur un tapis roulant. Mais de grâce, il faut écouter d’une oreille distraite les moqueries faciles et les grincheux éventuels qui n’auront de cesse d’affirmer que ce film est fade, terne et ridicule, il faut au contraire sans plus tarder partir à la découverte, avec un reste de votre âme d’enfant ou d’adolescent, de ce film poétique, romantique, dans lequel encore une fois au cinéma, l’amour est plus fort que la mort.

Bonus critique : extrait du dictionnaire du cinéma de Jacques Lourcelles : "Ces passions décrites par Ludwig sans aucun moralisme, créent bientôt les conditions d’une exacerbation romanesque qui n’a nul besoin, pour s’accomplir pleinement sur l’écran, de lyrisme ou d’emphase, auquel le ton Ludwig est d’ailleurs étranger… Ludwig le magnifique évoluait à Hollywood comme un poisson dans l’eau ; il écartait de sa route les poncifs et les remplaçait par une originalité étrange, un flamboiement parfois royal, une poésie calme et discrètement foisonnante."

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 11 décembre 2002