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Critique de film
Le film

Le Fantôme de Longstaff

Analyse et critique

Comme Ernst Lubitsch, Charles Chaplin, Blake Edwards ou encore Jerry Lewis, Moullet caresse l'idée d'un jour tourner un vrai film dramatique. Mais comme il a déjà le plus grand mal à trouver de l'argent pour tourner ses longs métrages, autant dire que l'idée de réaliser un tel film est de l'ordre du pur fantasme. On accepte Moullet dans sa case « comédie bout-de-ficelle » mais aucun producteur en France ne serait prêt à lui confier les rênes d'un mélodrame. Heureusement, le court et le moyen métrage restent un lieu où il peut s'exprimer sans passer son temps à courir après les financements et, dans le cas qui nous occupe ici, un lieu où il peut encore essayer de nouvelles choses.

Ainsi, s'il tourne ce Fantôme de Longstaff, c'est peut-être parce qu'il veut prouver - voire se prouver - qu'il est capable de signer un drame intime et délicat. Et pour ajouter à la gageure, il se lance dans un film en costumes et dans le difficile exercice de l'adaptation littéraire. Mais il n'y a pas qu'un pari à remporter et ce film est pour lui l'occasion de mettre en images son écrivain préféré, Henry James, dont il adapte ici une nouvelle peu connue : Le Mariage de Longstaff.

Moullet a fait des études d'anglais et aime lire dans la langue la littérature anglo-saxone. Il se sent très proche de l'esprit britannique jusqu'à se « considérer davantage comme un cinéaste anglais d'origine arabe que comme un cinéaste français ». On pense d'abord lorsqu'il déclare cela à son goût pour l'absurde ou encore à cette façon dont, imperturbable, il peut raconter les pires énormités avec un flegme typiquement anglais. Mais il y a d'autres liens plus profonds encore, comme son goût pour la satire héritée de Fielding ou son inscription dans le courant naturaliste tel qu'incarné par D.H. Lawrence ou Thomas Hardy. (1) Moullet est également très attiré par le romantisme et si cette tentation n'était guère sensible dans son travail jusqu'à présent, il s'y laisse ici complètement aller avec cette adaptation très fine et soignée du beau récit de James.

De la même manière que Moullet aime la forme courte, Henry James adorait la « belle et bénie nouvelle ». Si sa production romanesque est conséquente, on dénombre en effet cent-douze nouvelles dans son œuvre, ce qui représente la majeure partie de sa production littéraire. Un modèle donc pour Moullet cinéaste, qui ne voit pas dans le court un purgatoire mais un mode d'expression cinématographique plein et entier. Le court permet de développer un thème très simple ou une image, de l'explorer et de lui donner une ampleur insoupçonnée, comme ici ces deux personnes (2) sur un banc, les yeux perdus vers la ligne d'horizon, qui deviennent l'image même de l'humain face à la vie, face au monde.


(1) Comme projet de drame, celui qu'il évoque le plus souvent (et même dans Le Prestige de la mort) est l'adaptation de Remèdes désespérés de Thomas Hardy.
(2) Dont l'une est jouée par Iliana Lolitch qui fait ici sa première apparition chez Moullet et qui deviendra rapidement une fidèle du cinéaste en apparaissant dans Le Système Zsygmondy, Le Litre de lait, Les Naufragés de la D17 ou encore Le Prestige de la mort où elle incarne l'inénarrable Xavière Emilie Duport-Anxionnaz.

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Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014