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Critique de film
Le film

Le Château de Cagliostro

(Rupan sansei: Kariosutoro no shiro)

L'histoire

Le célèbre Lupin dévalise un casino mais s’aperçoit que les billets volés sont des faux. En compagnie de son acolyte Jigen, Lupin enquête sur cette fausse monnaie qui le conduit au château de Cagliostro. Ils apprennent alors qu’une princesse, enfermée dans le château, détiendrait la clé d’un fabuleux trésor...

Analyse et critique

Hayao Miyazaki signe un éclatant coup de maître avec cette première réalisation pour le cinéma où il s'affranchit magnifiquement d'une commande et dévoile déjà des motifs majeurs de ses classiques à venir. A l'époque, Miyazaki ronge son frein depuis de longues années déjà au sein de la production d'animation japonaise à travers de nombreuses séries télés, un cadre dans lequel son exigence technique, son imagination et les grands thèmes qui l'habitent déjà ne peuvent bien sûr pas s'exprimer pleinement. Cette période s'avère néanmoins formatrice par les voyages en Europe qu'il effectue pour des repérages (dans le cadre des World Masterpiece Theater, toute ces grandes vagues de séries de la fin des années 70 et du début des années 80 inspirées de classiques de la littérature enfantine occidentaux) qui façonnent son esthétique, et également par les échelons que son talent lui permet de gravir rapidement au sein des équipes techniques.

La récompense arrive ainsi en 1978 lorsqu'il obtient la réalisation et la conception de la série Conan, le fils du futur, sorte de brouillon de Nausicaa (1984) et surtout du Château dans le ciel (1986), qui durera 26 épisodes. Sur la série, il exige la présence du directeur de l'animation Yasuo Ōtsuka, qui à l'époque bouleverse également les standards rigides de l'animation japonaise dans son travail pour la télévision notamment sur la série Lupin III (Edgar détective cambrioleur). Miyazaki lui est ainsi redevable et lorsque la production du second film dérivé de la série Lupin III se trouve dans l'impasse, il accepte d'en assurer la réalisation pour dépanner son ami. Au départ, cette adaptation d'un manga et d'une série à succès ne semble pas être un projet très gratifiant et motivant pour Miyazaki. Pourtant le cocktail d'aventures et d'humour échevelé ainsi que l'inspiration européenne du personnage (Lupin III est le descendant d'Arsène Lupin, mais des problèmes juridiques avec les descendants de Maurice Leblanc n'autorisent l'usage du nom qu'au Japon et il est donc rebaptisé Edgar lors de la diffusion de la série en France) entrent pleinement dans les préoccupations d'alors de Miyazaki. En étant bien conscient de cet état de fait, le réalisateur également auteur du scénario s'approprie totalement le personnage et son univers en opérant un mariage réussi entre la décontraction et l'humour du matériau original qu'il tire vers une tonalité de conte. Le manga et la première série avaient ainsi un ton très adulte et réaliste, qui s'estompe ici au profit d'une ambiance plus onirique, enfantine mais tout autant imprégnée de gravité.

Tout le film semble d'ailleurs une lente progression du Edgar rigolard, plein d'assurance et fougueux, vers une introspection et un romantisme de plus en plus prononcés. La scène d'ouverture nous montre ainsi une course poursuite typique de la série avec Edgar et son complice Jigen filant à toute allure après avoir dévalisé un casino. Problème : les billets issus du butin, bien que très réalistes, sont faux et Edgar décide de remonter la piste des faux monnayeurs à sa source supposée, la principauté de Cagliostro. Le scénario oscille ainsi constamment entre péripéties enlevées, avec les tentatives d'Edgar de s'introduire dans le château de Cagliostro, et un ton plus grave quant aux raisons qui motivent notre héros avec le sauvetage d'une princesse prisonnière et liée à son passé. Miyazaki emprunte grandement au Roi et l'oiseau quant à l'esthétique majestueuse du château et dans certaines péripéties, lorsque Edgar se trouve piégé dans les tous-terrains ou encore lors de la palpitante évasion aérienne (et l'occasion de découvrir son attirance pour les machines volantes).

Ce côté européen se manifeste aussi dans la sophistication apportée aux intérieurs du château avec ses lustres, ses statues et ses tableaux témoins du raffinement de l'infâme Comte de Cagliostro. A l'inverse, quand Edgar s'introduira dans la geôle de Clarisse, Miyazaki apporte au décor une forme de dépouillement à la Moebius (autre grande influence plus manifeste sur le film suivant, Nausicaa), isolant les personnages dans une très belle séquence intime. L'ensemble est baigné dans une naïveté qui humanise grandement Edgar, archétype de ces héros baroudeurs et insouciants (à la Cobra, dont l'excellent film de cinéma d'Osamu Dezaki prendra le même parti pris mélodramatique de fragiliser son héros habituellement indestructible), qui apparaît étonnamment vulnérable ainsi confronté à ses souvenirs. Miyazaki se montre d'ailleurs connaisseur et brillamment cohérent avec l'œuvre de Maurice Leblanc puisque le roman La Comtesse de Cagliostro en narrant la première aventure d'Arsène Lupin y montrait un gentleman cambrioleur bien plus faillible - celui-ci était paru après les volumes montrant le personnage à son zénith. Dans cette atmosphère étrange, l'inquiétude peut ainsi se manifester lors de scènes déroutantes telle cette incursion macabre dans les sous-sols du château jonchés de squelettes ou encore via les apparitions spectrales de l'armée de ninjas de Cagliostro. L'ambiance se fait plus oppressante, Edgar est finalement dépassé avant un attendu triomphe final et le film n'en est que plus imprévisible et captivant.

Hayao Miyazaki rend sa vision d'Edgar plus innocente et à la fois plus grave que le manga de Monkey Punch pour un film d'aventures grandiose où il dissémine toutes les pistes de ses réussites à venir, esthétiquement comme narrativement : la poursuite en voiture façon Sherlock Holmes au début, le secret héréditaire de Clarisse qui rappelle celui de Shiita dans Le Château dans le ciel, l'arrivée aux ruines qui rappelle celle à Laputa dans ce même film... Les pleins pouvoirs et l'autonomie de Ghibli sont encore loin (Miyazaki retourner même réaliser quelques épisodes télévisés de Lupin III l'année suivante) mais le cinéaste montre déjà un brio et une inspiration de haut vol avec ce premier film.

DANS LES SALLES

Le chateau de cagliostro
un film de hayao miyazaki

DISTRIBUTEUR : SPLENDOR FILMS
DATE DE SORTIE : 24 JANVIER 2019

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 22 janvier 2019