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Critique de film

L'histoire


Assis tranquillement sur un banc
dans un jardin, un jeune homme nommé Francis raconte à un vieil inconnu la terrible mésaventure qui lui est arrivée. Dans une fête foraine, un vieil homme intimidant et mystérieux se faisant appeler Dr. Caligari tient un stand dans lequel il exhibe un somnambule capable de prédire l’avenir. Ce denier prédit la mort à son ami Alan, un décès qui survient effectivement la nuit suivante. Depuis l’arrivée de Caligari dans le petit village, des meurtres s’accumulent. Francis mène l’enquête parallèlement à la police, alors que sa nouvelle amie est la proie du somnambule et de son maître, le Docteur Caligari, dont la véritable identité va se révéler surprenante. Mais l’est-elle vraiment ?

Analyse et critique


Lorsque Le Cabinet du Dr. Caligari sort en février 1920 en Allemagne puis dans le reste du monde les années suivantes, le public comme la critique est stupéfait par une telle démonstration d’étrangeté et d’audaces visuelles. Le spectateur est placé devant des représentations semblant surgir de cauchemars violents et nerveux. Le film de Robert Wiene, écrit de main de maître par Hans Janowicz et le célèbre scénariste Carl Mayer, fut justement considéré comme le manifeste de l’expressionnisme allemand à l’écran.


L’expressionnisme fut en premier lieu un courant pictural né au début du XXème siècle, puis littéraire dans les années 1910. L’expressionnisme peut se définir par une âpreté rappelant souvent un art primitif, un style anguleux, une déformation des traits, des contrastes poussés, une sensualité agressive. L’Allemagne devint vite la terre d’élection de ce mouvement très lié à l’actualité contemporaine marquée par la psychanalyse freudienne (et donc l’étude des névroses) et la violence démesurée de la Première Guerre Mondiale. A l’issue du conflit, le pays est exsangue, le malaise psychologique et social est profond et les sentiments de révolte affleurent. L’expressionnisme, par son esthétique douloureuse et accidentée, se fait le réceptacle puis le vecteur des souffrances humaines et de ces tensions, et déclenche ainsi un bouillonnement créatif qui va concerner toutes les formes d’art : le théâtre, la musique, l’architecture et donc le cinéma qu’on associait déjà à une projection mentale.

A Berlin, centre nerveux et point d’attraction des artistes, naît en 1910 la revue Der Sturm qui compte parmi ses membres les trois peintres Herman Warm, Walter Röhrig et Walter Reinmann qui seront responsables de la création des décors du Cabinet du Dr. Caligari. Le décor du film est un personnage à part entière et apparaît comme principal support de la narration. Le film peut être perçu comme une suite de toiles qui expriment, de façon plus manifeste que les comédiens, l’ambition créatrice des auteurs et, comme on le verra, les différents sentiments du narrateur. Décors en trompe-l’œil, perspectives faussées ou déformées, lignes brisées, courbes amplifiées, contrastes exacerbés, toutes ces techniques concourent à dessiner un univers agressif et perturbateur. Le décor prend véritablement vie. De même que Cesare le somnambule vit sous l’emprise du Dr. Caligari, les personnages sont dominés par un environnement oppressant et terrifiant. La lumière du film, si elle est moins remarquable et remarquée que le décor, participe aussi de l’atmosphère troublante et inquiétante. La notion de hors champ trouve d’ailleurs une illustration grâce à l’utilisation des ombres portées. L’assassinat de Alan est filmé grâce à cette technique abstraite et suggestive : les silhouettes de Cesare et de sa victime sont projetées sur le mur de la chambre. Le caractère terrifiant de la scène se double ainsi d’une dimension symbolique. L’horreur effectue un va-et-vient entre le sujet et son expression artistique. On peut affirmer, sans trop se tromper, que c’est la première fois que le cinéma nous propose ce type de scène, maintes fois reprise et adaptée par la suite.

Les sentiments de terreur et l’ambiance onirique et torturée véhiculés par ces décors traduisent aussi le déséquilibre psychique de Francis le narrateur. En effet, Le Cabinet du Dr. Caligari est construit sous la forme d’un flash-back. L’histoire nous est contée par le personnage qui se trouve, au commencement du film, dans le jardin d’un asile d’aliénés, chose que l’on découvrira à la fin. Ainsi c’est à travers le prisme de son univers mental chamboulé que sont rapportées les aventures maléfiques du Dr. Caligari qui se trouve être aussi le directeur de l’établissement. C’est le grand producteur Erich Pommer, fondateur de la Decla et futur dirigeant de la célèbre compagnie allemande la UFA, qui insista pour encadrer le récit d’un prologue et d’un épilogue. Ainsi, le doute est installé dans l’esprit du spectateur. Francis est-il une victime de Caligari qui finit par le démasquer, ou bien est-il simplement fou comme la jeune femme aux allures de spectre qui traverse la cour de l’asile et dont il entend se faire une compagne ? Les thèmes de l’hypnose et de l’artifice sont donc des facteurs essentiels pour comprendre les enjeux de ce que nous prenons comme la réalité et donc du film dans son ensemble. Caligari est un criminel maître de l’hypnose, le petit village est situé à flanc de colline avec ses maisons à la structure malléable qui semblent hurler leur douleur, les personnages évoluent dans un univers labyrinthique, et l’action prend place dans une fête foraine, un lieu qui charrie toutes sortes de légendes et où l’on joue à se faire peur.

Alors vérité ou illusion ? Raison ou folie ? Le peuple allemand est renvoyé à ses doutes et à ses fantasmes. L’angoisse formelle puis psychologique renvoie au sentiment de paranoïa qui parcourt l’Allemagne au lendemain de la guerre. Avec le film de Robert Wiene apparaît un type de personnage typique du cinéma muet allemand : le criminel diabolique qui exerce sur la population une impression mêlée d’horreur et de fascination (il est intéressant de rappeler que Fritz Lang devait à l’origine réaliser Le Cabinet du Dr. Caligari avant d’en décliner l’offre, Fritz Lang donc futur créateur du Dr. Mabuse, personnage qui doit beaucoup à Caligari). L’état de délabrement, d’insatisfaction et de forte dépression (tant économique que morale) de la société allemande transparaît donc ici et annonce déjà l’avènement du Nazisme. Sous la forme d’une allégorie, on nous invite à réfléchir sur cette idée terrifiante, à savoir plonger une population entière dans un état d’hypnose collectif et la voir s’offrir ainsi à la mainmise du fascisme. Vers la fin du métrage, un Francis enserré dans une camisole de force nous lance un avertissement : " Ne le laissez pas prévenir l’avenir ou vous mourrez ! " et le dernier plan du film se permet de faire un arrêt sur image de quelques secondes sur le visage du Dr Caligari alias le directeur de l’asile, sans son maquillage outrancier. Le message est clair : un sombre présage est à l’œuvre.

Enfin, hormis les retombées artistiques, politiques et sociales qu’eût cette œuvre sur la société allemande, on ne peut s’empêcher de conclure par ses différentes influences sur le cinéma international. Si les qualités de mise en scène de Robert Wiene sont évidentes, comme l’utilisation dramatique des gros plans ou encore l’emploi de l’iris pour désigner l’élément principal de l’image (sans oublier la séquence du meurtre en ombres portées mentionnée plus haut ou bien la magnifique scène d’intrusion de Cesare dans la chambre de la jeune femme, emprunte d’une poésie morbide et annonciatrice du film de vampire), ce sont bien les décors et tout un langage expressionniste savant et novateur qui marquent les esprits des générations futures. Bien sûr, Le Cabinet du Dr. Caligari ouvre d’abord la voie aux réalisations de Lang, Murnau ou Pabst. Mais on retrouve également son empreinte sur le Réalisme Poétique français des années 1930 ou encore, et surtout, sur la production hollywoodienne des trois décennies suivantes, au sein de laquelle vont travailler de très nombreux expatriés allemands, réalisateurs et directeurs de la photographie, qui furent obligés de fuir l’Allemagne Nazie. En déroulant le fil de l’Histoire du cinéma, on peut également citer Phantom of The Paradise (1974) de Brian de Palma (le troisième tiers du film) ou encore les premières œuvres expérimentales de Lars Von Trier (Epidemic et Element of Crime). Mais il est une œuvre récente dans laquelle resurgit ça et là des emprunts à Caligari, il s’agit bien sûr du cinéma de Tim Burton. En observant l’esthétique que ce dernier donne à ses films (en particulier L’étrange Noël de M. Jack), on ne peut s’empêcher de voir des réminiscences de certains décors tourmentés de l’œuvre matricielle de Robert Wiene. C’est dire à quel point Le Cabinet du Dr. Caligari demeure une référence incontournable et une date dans l’Histoire du cinéma.

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