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Critique de film

L'histoire

Flic violent fatigué par la vie, Jim Wilson (Robert Ryan) enquête sur un meurtre dans les quartiers sordides d’une mégapole américaine. Désavoué par ses supérieurs quant à ses méthodes d'investigation agressives, Wilson est muté - et mis au vert - dans les montagnes pour débusquer le meurtrier d’une jeune femme. Accompagné du père de la victime, lui aussi homme violent et impulsif, le policier se lance aux trousses d’un adolescent qu’il suit, jusqu’à atteindre une maison plongée dans la pénombre. Là habite une jeune et belle aveugle, Mary Malden (Ida Lupino) qui semble protéger la fuite du suspect. Méfiant, Wilson enquête et tombe rapidement sous le charme de cette mystérieuse femme…

Analyse et critique

Il y a deux films dans La Maison dans l’Ombre (On Dangerous Ground), oeuvre rare et méconnue dans la prestigieuse carrière du sauvage Nicholas Ray.

Un premier, regroupant en une demi-heure sèche et nerveuse un large échantillon des codes du film noir, à la limite même du catalogue exhaustif. Empruntant à la fois aux clichés du genre (atmosphère urbaine et nocturne, longues avenues humides, sombres ruelles, petites frappes, policiers intègres…) et au documentaire (caméra portée à l’épaule, vie d’un flic lambda au quotidien…), les premières minutes du film engagent La Maison dans l’Ombre sur la voie toute tracée des films de genre de l’époque - sans que rien ne semble différencier cette incursion de Nicholas Ray dans le polar urbain des autres œuvres de la même veine. Rien de dramatique à cela certes, tant les plus grandes réussites du genre ont toujours su jouer de ces codes, en s’y conformant ou en s’en détachant.

D’une certaine manière d’ailleurs, même au cœur des clichés, Ray trouve sa petite musique à lui - délaissant notamment le héros hollywoodien au grand cœur pour un personnage sombre et violent, Jim Wilson, campé par un Robert Ryan toujours aussi juste et qui préfigure avec des années d’avance le "Dirty" Harry Callahan de Don Siegel et Clint Eastwood. N’hésitant pas à défier ses supérieurs, n’en faisant qu’à sa tête et avec des moyens parfois en marge de la légalité, Wilson - et par là même Nicholas Ray - ont bien quelques années d’avance, et donnent à leur polar urbain une petite touche moderne du plus bel effet.

C’est Jim Wilson, ce personnage sans concessions, qui fait alors basculer La Maison dans l’Ombre vers son deuxième versant. Suite à une énième bavure, Wilson est muté, et c’est tout le film qui prend la tangente avec lui. Un véritable virage à 180°, tant scénaristique que… stylistique. La belle locomotive de Nicholas Ray semble alors quitter la voie toute tracée par son scénario pour un chemin de traverse autrement plus périlleux, et au paysage un tantinet plus étonnant. Fini le quotidien glauque du commissariat de police, finies les rues sordides de la métropole... Voici les immenses paysages enneigés de l’Alaska, véritables pieds de nez aux conventions d’un genre dans lequel le film s’était pourtant embarqué depuis une bonne demi-heure Dès lors, le film bascule, comme lâché dans le vide. Mais avec Ray aux commandes, on devine que le voyage et l’atterrissage, pour étonnants qu’ils soient, risquent d’être de toute beauté.

Et c’est le cas. Après cette première demi-heure paradoxalement sympathique et conventionnelle, Ray abandonne son ébauche de scénario pour une toute autre histoire dont Ryan semble être le seul point récurrent. Le décor était pourtant planté, certains personnages croqués avec délice (tel ce policier amoureusement habillé par sa femme le matin dans un très beau et ironique plan d’ouverture) et les bases de l’histoire largement développées : deux malfrats à arrêter, une balance à interroger, une garce de qui se méfier… Mais non, Ray, cinéaste frondeur, se permet l’audace de tout casser, laisser une demi-heure de scénario en plan pour se concentrer sur tout autre chose, le premier tiers de son film n’ayant finalement servi qu’à nous familiariser avec Jim Wilson, personnage sombre et caractériel. Etrange, et finalement très belle, idée…

Epaulé de son fidèle chef-opérateur George E. Diskant (Les Amants de la Nuit, Secret de Femmes…), Ray magnifie alors la nature environnante et embrasse les grands paysages enneigés avec une aisance extraordinaire pour un cinéaste pourtant confiné dans un étroit format 1.33. Le créateur de Johnny Guitar tire tout le parti esthétique de la saison hivernale en enchaînant poursuites à pied ou en voiture (superbe scène de chasse automobile sur des routes blanches de neige), au point que le film est aujourd’hui indissociable de cette image cotonneuse et ouatée.

Mais sous la glace, le feu... Film de tous les contre-pieds, La Maison dans l’Ombre dévoile après cette brusque cassure scénaristique une nouvelle carte maîtresse, et ce au bout de 47mn de métrage : Ida Lupino, second rôle d’un film qui lui doit énormément. A feuilleter la littérature cinéma consacrée à la géniale actrice américaine, on peut s’étonner du peu de cas qui est fait de sa prestation dans le film de Nicholas Ray. Elle y est pourtant étonnante de justesse dans un rôle difficile d’aveugle solitaire. Loin des compositions à Oscars, Lupino laisse éclater son talent, toute en retenue. Au point que la scène qui, sans mauvais jeu de mot, la voit tomber lentement amoureuse de Jim Wilson reste aujourd’hui encore un modèle du genre, sans pathos ni clichés - et sans aucun doute la plus belle séquence du film. Ryan et Lupino y excellent dans un numéro tout en sobriété : ces deux blocs de solitude et de tristesse semblent attirés l’un vers l’autre de manière irrépressible - mais si juste que les deux acteurs arrivent même à nous faire passer l’amère pilule d’une happy-end vraiment expéditive.

Les tenants pointilleux de la psychologie scénaristique reprocheront d’ailleurs sûrement au film ses raccourcis ainsi que quelques facilités narratives, telles que les changements de tempérament trop brusques de Jim Wilson (du flic irascible et asocial à l’amoureux transi en une journée) et/ou du père de la victime (qui pleure le sort de Danny après l’avoir rageusement pourchassé) - père de la victime, soit dit en passant, campé par un Ward Bond (Rio Bravo, La Prisonnière du désert, La vie est belle, Les Raisins de la colère…) des grands jours. Reproche d’autant plus patent que Tavernier nous apprend dans son ouvrage '50 ans de cinéma américain' que Ray et son producteur John Houseman occultèrent la fin imaginée par A.I. Bezzerides pour une conclusion plus conventionnelle.

Dommage en effet, même si ces dernières minutes n’enlèvent rien au travail d’orfèvre accompli par le scénariste de They Drive by Night et d’En Quatrième vitesse - travail qui n’est d’ailleurs pas sans filiation avec Johnny Guitar, autre œuvre maîtresse de Nicholas Ray qui voit une femme protéger un jeune homme sans défense d’une foule vengeresse. Ainsi, même dans l’ombre de ses chefs d’œuvre, On Dangerous Ground est un film cohérent au regard de la filmographie de Nicholas Ray - Jim Wilson et sa quête existentielle n’étant rien moins qu’un proche cousin de Sterling Hayden dans Johnny Guitar ou James Mason dans Derrière le Miroir. Eux aussi motivés par une recherche violente et désespérée d’un sens à la vie, ils trouveront leur réponse dans l’amour. La Maison dans l’Ombre est un scénario de Bezzerides, mais bel et bien un film de Nicholas Ray…

Alternant sécheresse et poésie pure (l’intérieur de la maison de Mary et le soin apporté aux détails de sa vie), Bezzerides offre en effet à Ray l’occasion de superbes scènes typiques de son talent, et d’une rare émotion, à l’image des dernières minutes de Danny en compagnie de sa sœur, superbe chant d’amour fraternel qui vous fera venir les larmes aux yeux. Armé d’une simple caméra et de deux grands acteurs, Ray filme le petit matin de ces montagnes enneigées comme personne, balançant entre émotion contenue et lyrisme pur. Et quand les cordes de Bernard Herrmann se font entendre, le film atteint alors une sorte de plénitude : finies les poursuites, la caméra s’arrête, regarde vivre ses personnages et laisse à entendre l'une des plus belles partitions du génial compositeur de Psychose et de Taxi Driver

Assez pour faire oublier les quelques scories scénaristiques d’un film rare et captivant, tant dans ses rares revers (sa fin expéditive) que dans ses audaces (sa construction hardie, l'Amérique profonde comme décor de film noir...). A découvrir, absolument !

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