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Critique de film
Le film

La Huitième femme de Barbe-bleue

(Bluebeard's Eighth Wife)

Partenariat

L'histoire

Milliardaire américain en vacances sur la Riviera, Michael Brandon fait dans un magasin la connaissance de Nicole de Loiselle, dont le charme mutin ne le laisse pas indifférent. Il entreprend alors de la séduire, mais celle-ci découvre alors que Michael a déjà été marié sept fois. Elle décide alors de lui enseigner une bonne leçon, en acceptant de l’épouser mais en jouant ensuite l’indifférente. Combien de temps pourront-ils rester mariés ?

Analyse et critique

La pièce originale d’Alfred Savoir, traduite pour les planches de Broadway par Charlton Andrews, avait été transposée une première fois sur grand écran en 1923 par Sada Cowan et Sam Wood dans un film muet avec Gloria Swanson. Pour le dernier film du contrat les unissant, la Paramount décide de confier à Ernst Lubitsch le projet d’une nouvelle adaptation. Mais suite à l’échec public d’Angel, le studio, par l’intermédiaire de Manny Wold, propose à Lubitsch de prendre deux coscénaristes alors méconnus, Charles Brackett et Billy Wilder. Très vite, et alors que Lubitsch a pour habitude de scrupuleusement éviter de travailler avec des auteurs germanophones pour ne pas être accusé de copinage ou de favoritisme, les trois hommes s’entendent et se complètent admirablement - Wilder et Brackett, qui avaient déjà travaillé ensemble pour Par la porte d’or de Mitchell Leisen, accompagneront Ernst Lubitsch à la MGM pour son film suivant, Ninotchka, et collaboreront au total sur plus d’une quinzaine de scénarii.

On sait rétrospectivement l’admiration sans borne que Billy Wilder portait à Ernst Lubitsch - au point d’avoir dans son bureau comme aide à l’inspiration un panneau demandant « Qu’aurait fait Ernst Lubitsch ? » - et si ce qu’il est convenu d’appeler la "Lubitsch Touch" aura donc indubitablement marqué le style de Billy Wilder, Helmuth Karasek remarque pertinemment que La Huitième femme de Barbe-Bleue est le premier film de Lubitsch avec la "Wilder Touch", ce qui donne une première idée de la réussite du film. L’une des plus célèbres anecdotes concernant Wilder - dont la véracité importe moins que la postérité - rapporte que le cinéaste dormait avec un bloc-notes et un crayon à côté de son lit pour pouvoir retranscrire immédiatement les idées brillantes ayant traversé son sommeil. Une nuit, Wilder se réveille car il vient de visualiser une première scène fulgurante, la meilleure qu’il ait jamais imaginée. Notant son idée, il se rendort tranquillement. Au réveil, se hâtant de relire ses notes, il découvre les trois seuls mots : « boy meets girl » (garçon rencontre fille). De fait, la scène d’ouverture de La Huitième femme de Barbe-Bleue vient illustrer à merveille l’évidence de ce postulat, en organisant la rencontre de Nicole et de Michael dans un magasin de vêtements. Il cherche une veste de pyjama, sans pantalon. Elle cherche un pantalon de pyjama, sans veste. Ils sont faits l’un pour l’autre. Dès cette première séquence, La Huitième femme de Barbe-Bleue révèle l’alchimie particulière s’opérant entre Brackett, Wilder et Lubitsch. Les deux premiers imaginent à l’entrée d’un grand magasin niçois une classique pancarte : « Hier wird deutsch gesrprochen. Hablamos espanol. Parliamo italiano. English spoken », le troisième vient rajouter « American understood » pour provoquer le rire dès le quatrième plan du film. Et si Billy Wilder avouera des années plus tard s’être inspiré de ses propres pratiques nocturnes pour imaginer le personnage de Michael Brandon dormant sans pantalon de pyjama, l’illustration de cette idée, à travers les coups de téléphone parcourant toute l’organisation verticale du magasin, est éminemment lubitschienne, rappelant notamment son bref et efficace sketch avec Charles Laughton dans Si j’avais un million (If I Had a Million, 1932).

Grâce à cette complicité et cette proximité d’esprit, la collaboration des trois hommes est un succès, chacun rebondissant sur les idées de l’autre pour tirer chaque ressort comique à son maximum. Dans le registre de la pure "screwball comedy", La Huitième femme de Barbe-Bleue est ainsi un bonheur de tous les instants, tant pour la qualité des seconds rôles (David Niven tapant à la machine !) que pour l’efficacité des effets sonores, ou pour cette manière de faire fonctionner chaque gag à plusieurs niveaux. Prenons un exemple : lors de leur rencontre, Michael évoque à Nicole ses problèmes d’insomnie. Elle lui conseille alors la méthode du professeur Urganzeff, qui consiste à épeler un long mot à l’envers, comme par exemple "Czechoslovakia", en baillant entre chaque lettre. Premier effet comique, la répartie directe : il lui réplique qu’il ne saurait déjà pas l’épeler à l’endroit. Scène suivante, Michael est au lit, tentant d’appliquer la méthode. Deuxième effet comique : l’absurdité de la situation, où les bâillements forcés du personnage semblent déjà l’empêcher de céder au sommeil. Mais ce deuxième effet comporte une autre couche puisqu’au bout de quelques lettres, Michael semble hésiter, allume la lumière, et vérifie l’orthographe du mot sur une gigantesque pancarte installée au bout de son lit. Il la lit, se concentre, vérifie mentalement, et éteint de nouveau la lumière pour repartir à zéro. Fondu enchaîné marquant une ellipse temporelle : des ronflements nous laissent croire que la méthode a fonctionné, jusqu’à ce que le personnage, agacé, n’ouvre les yeux en constatant que cela ne marche toujours pas. On pourrait en rester là, et le potentiel loufoque de la situation aurait déjà été bien exploité. Mais quelques dizaines de minutes plus tard, et alors que d’autres situations ayant surgi entre-temps nous ont presque fait oublier celle-ci, le deuxième acte s’ouvre sur une vue de Prague, les lettres du mot Czechoslovakia apparaissant progressivement… à l’envers. Cette piqûre de rappel s’accompagne d’un autre panneau affirmant en substance : « Si vous allez en Tchécoslovaquie en lune de miel et que vous avez toujours besoin d’épeler Tchécoslovaquie à l’envers, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas… et pas avec la Tchécoslovaquie », manière d’introduire les enjeux de ce deuxième acte, centré sur les problèmes relationnels au sein du couple Nicole/Michael, et la non-consommation de leur mariage… Enfin, dans la dernière partie du film, on retrouve Michael dans une clinique dirigée par le professeur Urganzeff, où se confirme le peu d’académisme de ses méthodes. Par cet échafaudage comique (et encore, nous n’avons pas évoqué les ponts entre ces échafaudages) se révèle l’exigence de Lubitsch, qui cherchait avant tout à stimuler l’intelligence de son spectateur et se refusait à la facilité.

Dans l’article qu’il consacre au cinéaste dans le Dictionnaire du cinéma de Jean-Loup Passek, Jean-Loup Bourget définit d’ailleurs la fameuse "Lubitsch-touch" comme un art où « désir de la richesse et désir sexuel sont dans tous les esprits mais ne sont montrés à l’écran que de manière allusive ou métaphorique. » Cette définition correspond tout à fait à La Huitième femme de Barbe-Bleue, qui obéit consécutivement (et parfois même simultanément) à ces deux pulsions. La première partie niçoise est incontestablement liée au désir de richesse et au pouvoir de l’argent : Michael se présente comme un parvenu milliardaire en goguette, inculte mais riche, Nicole appartient à l’aristocratie française ruinée et la scène clôturant ce premier acte, sorte de négociation matrimonialo-financière entre les deux fiancés et la famille de la promise, est aussi hilarante que glaçante. Mais la satire a déjà déployé son attirail auparavant à travers toute une panoplie d’objets (un pyjama, une baignoire…) illustrant le matérialisme forcené des classes aisées. Pour séduire Nicole, Michael lui parle du cours de ses actions tandis qu’une fois mariée, Nicole exhibera d’ailleurs les marques de sa richesse recouvrée (robes de soirée, manteaux de fourrures…) comme pour mieux attiser le désir de Michael. Car au fond, La Huitième femme de Barbe-Bleue est avant tout une histoire d’amour, il est vrai fort peu conventionnelle.

Pour résumer, si Sérénade à trois (Design for Living, 1933), réalisé par Lubitsch cinq ans plus tôt, suggérait à coup d’ellipses et de symboles l’idée du triolisme, La Huitième femme de Barbe-Bleue doit être vu comme l’une des premières histoires d’amour sado-masochistes de l’histoire du cinéma ; une photo ayant servi d’affiche montrait d’ailleurs les deux protagonistes attachés l’un à l’autre par une épaisse chaîne (voir galerie). Lors de leur rencontre, Nicole a tenté de charmer Michael, et celui-ci l’a dépassé en l’ignorant - une fois courtisée, la jeune femme revêche le lui fait payer. La deuxième partie du film s’attache ainsi à décrire une relation passionnée n’arrivant à s’exprimer que dans la violence et l’humiliation. Nicole et Michael s’aiment, mais ils jouent à se détester, à se brutaliser même. A plusieurs reprises, leur amour semble consolidé de la douleur qu’ils en viennent à ressentir : après avoir feuilleté La Mégère apprivoisée, il vient la gifler puis la fesser. Lorsqu’elle soigne la blessure qu’elle lui a infligée en le mordant avec de la teinture d’iode, et qu’elle lui demande si cela lui fait mal, il lui sourit en lui disant qu’elle est gentille. Plus tard, elle ira même jusqu’à engager un boxeur pour le mettre K.O., afin indirectement de stimuler sa jalousie. Et même lorsque Michael obéit à un schéma de séduction plus conventionnel (dîner aux chandelles, champagne et musique douce), elle s’échine à réveiller en lui le dégoût et la frustration (le fameux baiser aux oignons), comme pour mieux faire monter le plaisir et repousser le passage à l’acte, qui n’a enfin lieu que dans la dernière partie avec un recours primitif à la soumission et la bestialité (il arrache littéralement la camisole qu’elle lui a fait porter pour se jeter sur elle). Cette relation sidère d’autant plus que La Huitième femme de Barbe-Bleue date de 1938, et que, codes de censure oblige, les auteurs ne peuvent que la suggérer, avec une inventivité inégalée dans les recours scabreux au symbolisme et à la polysémie.

Un mot également sur l’interprétation, puisque Billy Wilder expliquait en partie l’échec relatif du film par le choix de Gary Cooper, pas le héros romantique idéal selon lui (ce qu’il aura eu l’occasion de confirmer avec Ariane (Love in the Afternoon) plus tard) - même les admirateurs du comédien ne supportèrent guère le traitement qui lui était infligé. Pour autant, la réussite du film tient également au festival incroyable offert par Claudette Colbert, dans un rôle sur mesure d’adorable peste, tour à tour capricieuse, candide, sensuelle, passionnée, machiavélique, totalement détestable et finalement irrésistible. Mentionnons également les présences, outre celle admirable de David Niven, déjà mentionnée, d’Elizabeth Patterson dans le rôle d’Hedwige, la tante pleine de principes de Nicole (la manière dont elle appelle Michael pour l’insulter est un délice) et surtout d’Edward Everett Horton, génial acteur de comédie visible également dans le Vacances (Holiday) de George Cukor en ami espiègle de Cary Grant, en directeur d’asile dans Arsenic et vieilles dentelles (Arsenic and Old Lace) de Frank Capra ou déjà malmené chez Lubitsch par Miriam Hopkins dans Sérénade à trois.

Curieusement, La Huitième femme de Barbe-Bleue ne bénéficie pourtant toujours pas aujourd’hui d’une très grande réputation, y compris chez les exégètes de Lubitsch (dans l’imposant travail qu’elle lui consacre, Jacqueline Nacache évacue en quelques lignes un film qu’elle juge paresseux et trop codifié par le genre comique). Pourtant, s’il ne s’agit pas de sa partition la plus subtile (quoique, d’ailleurs…), l’art du cinéaste s’y exprime avec une efficacité incomparable, sa façon de mêler les désirs d’argent, de sexe et de pouvoir dans un même élan raffiné et gracieux rendant le film aussi hilarant qu’élégant. De notre point de vue - et sans même céder à l’exagération par compensation - La Huitième femme de Barbe-Bleue doit être perçu comme l’une des plus grandes comédies de l’histoire du cinéma américain. Rien de moins.

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La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 20 mars 2009