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Critique de film
Le film

La Femme au Corbeau

(The River)

Partenariat

L'histoire

Allen John Pender (Charles Farrell) descend une rivière à bord d'une péniche qu’il a construite de ses mains dans le but de réaliser son rêve : gagner l’océan. Alors qu’il descend la rivière, il se trouve forcé de faire halte dans les Rocheuses, la construction d’un barrage l’empêchant d’aller plus loin. Le camp de travailleurs est en effervescence suite à l’arrestation du chef des contremaîtres, l’infâme Mardson (Alfred Sabato). Ce dernier a été arrêté pour le meurtre d’un ouvrier qui avait fait les yeux doux à sa femme Rosalee (Mary Duncan). Cette dernière, qui a promis à son époux de l’attendre, reste seule dans le campement qui se vide à l’arrivée de l'hiver. Mardson a confié un corbeau à Rosalee, l’animal devant lui rappeler qu'elle ne doit s’approcher d’aucun homme durant son absence. Mais, en se promenant dans les environs, elle rencontre le jeune Allen John se baignant nu dans la rivière. Elle est attirée par lui mais le repousse. Elle est lasse de l'amour, il découvre seulement ce sentiment...

Analyse et critique

The River est un film que l'on a longtemps pensé perdu, le nitrate de la pellicule s'étant décomposé au fil des ans et la dernière copie 35mm ayant été détruite par la Fox après avoir été jugée inutilisable. Heureusement, un duplicata de l'original en 16mm a pu être finalement retrouvé et la majeure partie du film est aujourd'hui visible. The River durait à l'origine quatre-vingt quatre minutes, il en dure cinquante-quatre dans sa version actuelle. Il manque le début, deux séquences intermédiaires et toute la dernière bobine, des passages remplacés dans le nouveau montage par des photogrammes issus des archives du studio et de celles, personnelles, de Frank Borzage. La continuité narrative et les intertitres respectent ainsi le scénario original qui a été déposé à l'UCLA, et l’on peut avoir aujourd’hui une vision assez précise de l’œuvre même si toutes les scènes perdues empêchent de goûter pleinement ce chef-d’œuvre du cinéma muet.

Borzage poursuit avec ce film le mouvement amorcé avec L'Ange de la rue en donnant encore plus de place à la seule histoire d'amour. Le drame (le mari de Rosalee, jaloux et assassin) est repoussé à la périphérie et il ne reste plus qu'Allen John, la femme au corbeau et tout ce qui se joue entre eux deux. La Femme au corbeau est l'histoire d'un combat amoureux. Une femme, blessée par la vie, se joue d'un jeune homme innocent. Elle a connu beaucoup d’hommes et ne veut plus être approchée par l’un d’eux. Lui est encore vierge, il rentre tout juste dans l’âge adulte et découvre la sensualité et l’attirance des corps au contact de cette femme mystérieuse dont il accepte les termes du jeu qu'elle lui impose.

Rosalee est toujours accompagnée d’un corbeau. L'animal incarne le mari absent mais aussi le poids du passé. Elle a visiblement vécu d’innombrables aventures qui l’ont menée aux quatre coins du monde (en témoigne la robe chinoise dont elle se vêtit) mais ces histoires sans amour l’ont laissé exsangue. Allen John surgit quant à lui de l’eau. Il descend la rivière vers la mer et lorsqu’il apparaît pour la première fois à Rosalee, c’est nageant nu dans le lac. Il est la pureté, l’innocence, l’insouciance. Frank Borzage utilise ainsi tout du long de son film la puissance symbolique du cinéma muet pour raconter, comme à son habitude, l'histoire de la naissance d’un amour véritable mais cette fois-ci en abordant de front la question des rapports physiques.

Rosalee se dit lassée des hommes, mais lorsque son mari violent et possessif cède la place à Allen John - le novice, le puceau - alors son désir se réveille. Elle était devenue incapable d’aimer (une glaciation des sentiments à laquelle répond le froid de l’hiver), mais au contact de la pureté elle peut de nouveau renouer avec le désir charnel, avec l’amour, la passion. Ces jeux de séduction, de domination, ces pulsions érotiques qui peuplent le film passent tout entier dans le jeu incroyablement moderne du couple d'acteurs. C'est d'ailleurs un joli tour du destin que ce soit les scènes avec Mary Duncan et Charles Farrell qui aient été sauvées, et que les personnages et les intrigues secondaires aient en grande partie disparu, ce qui ne fait qu’accentuer encore le fait que Borzage centre l’essentiel de son film sur son seul couple d’amants.

Dans un premier temps, Rosalee s’amuse de la naïveté d’Allen John mais lorsqu’elle découvre qu’il n’est pas un enfant mais un adulte (version inversée de Lucky Star), ses sens se réveillent et elle fait bientôt tout pour qu’il la prenne dans ses bras. Mais à ce jeu de séduction s’oppose la pureté d’Allen John. Pourtant ce dernier se transforme, découvre que ce n'est pas de jouer aux dames avec Rosalee qui l'intéresse, mais de la serrer dans ses bras. Rosalee et Allen John sont alors au même stade, irrésistiblement attirés l’un part l’autre, mais le corbeau s’immisce entre eux deux, rappelant à Rosalee toutes ses errances passées, ses histoires sans amour, et elle rejette le jeune homme alors qu'il commence à l'enlacer fiévreusement. Devenant fou, il se jette sur la forêt, coupant arbre après arbre afin d’apaiser le feu qu'il a en lui, criant à Rosalee qu'il va lui ramasser assez de bois pour la chauffer tout l'hiver. Cette scène paroxystique et folle montre l'amour qui consume ceux qui ne peuvent le consommer. Borzage ne souhaite qu'une chose : qu'ils s'enlacent, qu'ils échappent au froid de l'hiver, au froid des sentiments. Le cinéaste signe alors la scène érotique la plus célèbre du cinéma muet. Après avoir erré torse nu sous la neige, dans le froid de la nuit, Allen John s'écroule, inanimé.

Rosalee le déshabille et se couche sur lui, lui transmettant la chaleur de son corps pour le ramener à la vie. Cette scène, mais aussi l’ensemble de cette œuvre intensément charnelle et sensuelle, choqua les puritains et fit que le film fut interdit dans plusieurs États d’Amérique. Borzage est un cinéaste qui, au moins jusqu’à l’adoption du Code Hays, aborde sans pudeur la question de la sexualité. Mais c'était jusqu'ici par petites touches, un vêtement qui glisse et laisse voir un peu de chair, un échange de regards, un geste ou une situation suggestive. Ici, au sommet de sa carrière suite aux immenses succès de 7th Heaven et Angel Street, devenu son propre producteur, il peut véritablement laisser libre cours à son audace, signe des scènes incroyables pour l’époque (Rosalee se caressant un sein puis prenant la main d’Allen John pour poursuivre ce geste), s'amuse des paroles à double sens et d'une symbolique sexuelle très limpide (le tourbillon de la rivière). Pour Borzage, la composante physique de l'amour, l'attirance des corps, n'est pas quelque chose de honteux mais fait au contraire entièrement partie de la passion.

Si The River est une nouvelle variation de 7th Heaven et de Street Angel, Borzage radicalise et épure ses figures stylistiques et thématiques. Ainsi, une nouvelle fois, les amoureux se retirent dans un monde hors du monde. Mais ici ce n’est plus un appartement vétuste, mais la nature même qui sert de refuge aux amants. Borzage met en scène un territoire vierge de toute civilisation, à l'écart de la société des hommes, un monde élémentaire, primitif, pur comme l’Eden. Mais dans cet Eden, il convient de croquer la pomme et toute la nature est comme magnifiée par la puissance de leur amour. La montagne enneigée, les rapides, les arbres puissants célèbrent la pureté de leur passion, comme ailleurs le Paradou le faisait pour l'Abbé Mouret et Albine dans le roman de Zola. L’usage de la lumière et des décors rend tangible ce petit bout de paradis. Pour maîtriser chaque élément de sa mise en scène, Borzage a besoin de tourner en studio et il fait pour ce film construire à son chef décorateur attitré, Harry Oliver, un impressionnant décor sur un terrain de 100 000 mètres carrés appartenant à la Fox (Fox Hill). C’est ainsi qu’apparaît à quelques kilomètres d’Hollywood un morceau des Rocheuses avec son cours d'eau, ses falaises, ses maisons sur pilotis, l’échafaudage d’un barrage, le tout entouré de centaines de pins plantés pour l'occasion.

S'il ne reste aujourd'hui qu'une partie de l'œuvre initiale, on n’en est pas mois submergé par la beauté et la puissance d'évocation de ce conte hors norme, troisième chef-d’œuvre absolu signé par Frank Borzage en l’espace de deux ans. Le film, trop audacieux, trop fou, trop moderne est malheureusement un échec public et critique, ce qui ne va pas empêcher Borzage de renouveler le miracle avec son film suivant, Lucky Star.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Borzage à travers ses films - Partie 1 : le temps du muet

Par Olivier Bitoun - le 23 octobre 2010