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Critique de film

L'histoire

Roswell, petite ville du Nouveau-Mexique. 48 heures après son départ, une patrouille de cavaliers rentre en ville avec ses membres sombres et exténués. Non seulement elle revient avec le shérif John Frazier (Broderick Crawford) mortellement blessé mais elle a également perdu l’un de ses membres, l’impitoyable rancher Sampson Drure (Charles Bickford). C’est pourtant à son initiative que le groupe s’était lancé à la poursuite de trois hommes qui lui avaient dérobé 100 000 dollars. Ces derniers n’avaient pas supporté que cet arrogant cattle baron se soit une fois encore enrichi sur leur dos en revendant dix fois plus cher le troupeau qu’il venait de leur acheter, et s’étaient sentis dans leur bon droit en s’octroyant en compensation ce petit magot. Le groupe de poursuivants était constitué du riche éleveur et de son fils adoptif Jed Clayton (John Derek), de quatre notables de la cité ainsi que du shérif qui, malgré son état de santé dangereusement compromis par l’alcool, voulait absolument éviter un lynchage. Une fois le posse de retour, les habitants apprennent que les voleurs ont été abattus mais que l’argent dérobé n’a pas été retrouvé. Mais est-ce l'entière vérité ? Les participants à la poursuite, plus taciturnes qu’à l’accoutumée, semblent cacher un terrible secret...

Analyse et critique

… Un voire plusieurs secrets qui seront révélés au fur et à mesure de l’avancée du film construit à l’aide de quelques flash-back qui garderont cependant l’ordre chronologique du déroulement des évènements. En effet, il ne s’agit pas ici d’une construction à la Rashomon - comme ce sera le cas plus tard pour le Valerie de Gerd Oswald - avec le même fait raconté selon trois points de vue différents (certains même intégralement mensongers), mais bien d’une intrigue parfaitement linéaire entrecoupée régulièrement de retours au présent, les différents narrateurs ne racontant que la portion de l’histoire qu’ils ont vécue. Les auteurs ne nous tendent ici aucun piège et ne font pas non plus de "direction de spectateurs" (puisque tout ce qui est vu à l’écran se révèle être la vérité), mais mettent en place un suspense efficace grâce au malaise instauré dès le départ et quelques mystères tangibles qui ne seront mis à jour qu’en toute fin lors d’une séquence vraiment peu banale que je prendrai bien soin de ne pas vous dévoiler d'autant qu'elle se révèle doublement surprenante. La Dernière chevauchée débute par le retour d’un posse dont tous les participants semblent atterrés ; il y a de quoi puisque l’un des membres du groupe a été tué, l’autre mortellement blessé, et la somme d’argent recherchée n’a pas pu être retrouvée malgré la mort des trois "bandits" poursuivis. Suite au questionnement d’un étranger de passage, c’est un commis-voyageur en ville depuis quelques jours qui lui narre les causes de la formation de cette "expédition punitive".

Où l’on apprend alors à connaitre le shérif de la ville devenu une véritable loque, méprisé par ses concitoyens dont les notables qui lui ont retiré leur confiance depuis qu'il ne lâche plus la bouteille (c'est tout du moins leur excuse). C’est Broderick Crawford, oscarisé quelques années auparavant pour sa prestation dans Les Fous du roi (All the King’s Men) de Robert Rossen, qui tient ce rôle d'homme de loi alcoolique. On peut dire que son personnage est assez unique dans les annales du western ; il ne me semble pas me rappeler avoir déjà vu un shérif aussi limité et lourd dans ses mouvements, aussi fatigué physiquement et moralement que John Frazier, au point de marcher d’une allure non seulement titubante mais extrêmement lente voire même de tomber plusieurs fois de sa monture durant le film. Un protagoniste complexe et bougrement attachant car on se doute bien dès le départ qu’il s’agit d’un homme probe et pas nécessairement aussi couard qu’on le dit, que son alcoolisme a une cause bien plus profonde que ses concitoyens le laissent entendre. Où l’on se rend compte aussi que les hors-la-loi qui vont être poursuivis ne sont pas forcément de mauvais bougres contrairement à ceux qui ont été lésés ; lésés à juste titre même si la manière d'agir des pauvres fermiers n’est ni légale ni excusable. Le départ du posse va être ensuite narré par un des quatre notables y ayant pris part ; il s’agira de la partie la plus longue du film, celle se déroulant dans les extérieurs chéris par le producteur du film, l’un des plus appréciés des amateurs du genre, Harry Joe Brown. En effet, c’est ce même homme qui sera ensuite à l’origine avec Randolph Scott de la fabuleuse série de westerns que le comédien tournera avec Budd Boetticher. Vous aurez alors certainement deviné que les paysages au sein desquels se déroule cette poursuite ne sont autres que ceux rocailleux de Lone Pine dans les Alabama Hills de Californie.

Le grand chef opérateur Burnett Guffey s’en régale et nous offre une photographie en noir et blanc somptueuse, utilisant à merveille ces concrétions rocheuses d’une blancheur qui accentue le côté désertique et rugueux des lieux. Alfred L. Werker réalise d’ailleurs de bien belles séquences au milieu des rochers comme ces superbes dix dernières minutes au cours desquelles les trois fugitifs doivent les escalader pour ne pas se faire tirer dessus par leurs poursuivants, ou encore, quelques scènes plus tôt, la longue chevauchée solitaire de Broderick Crawford pour aller couper la route à Charles Bickford qui avait faussé compagnie au groupe ; une scène spectaculaire qui voit le comédien tomber à bas de sa monture lors d’une descente très escarpée, le cheval chuter à son tour et entrainer son cavalier le long de la pente poussiéreuse. A propos de poussière, le cinéaste filme également une impressionnante tempête de sable. Tout cela - comme la plupart du temps chez Universal à la même époque - sans transparences ni plans en studio, ce qui n’en est que plus plaisant. Le film bénéficie aussi d'une musique très agréable dirigée par le méconnu Ross DiMaggio - notamment le thème un peu martial du générique -, de personnages fortement caractérisés et d’une solide interprétation d’ensemble. L’excellent casting réunit de nombreux acteurs chevronnés de la Columbia : le toujours talentueux Charles Bickford (ici dans la peau du véritable bad guy), la charmante Wanda Hendrix - dont le rôle s'avère néanmoins totalement inintéressant -, le jeune John Derek ou encore James Bell, Guy Wilkerson, Tom Powers, Warner Anderson, Henry Hull, Will Wright ou Skip Homeier... Des noms qui ne vous diront peut-être pas grand-chose mais dont vous connaissez très certainement le visage au moins pour la moitié d’entre eux.

Juste ce qu’il faut d’action, pas d’humour intempestif ni de temps morts - la durée du film n’excède pas 70 minutes -, un peu de mystère, une construction serrée, plutôt originale et sans aucune lourdeur - ce qui n’était pas évident, l’utilisation de flash-back ne me satisfaisant que très rarement - et des auteurs - dont les époux Bennett - en profitant pour critiquer la justice expéditive ainsi que, sans trop de sarcasmes, une société pudibonde qui s’avère en fin de compte bien moins innocente que les voleurs poursuivis... Car que s’est-il réellement passé lors de cette expédition ? Pourquoi l’argent a-t-il disparu ? Comment l’éleveur a-t-il perdu la vie ? Pourquoi les hors-la-loi n’ont-ils pas été ramenés en ville afin d’y être jugés ? Quels étaient les véritables motivations des membres du posse dans leur volonté de poursuite des voleurs ? Pourquoi d’emblée les notables souhaitent-ils en leur for intérieur que le shérif ne se rétablisse pas ? Le final s''avèrera à la hauteur de ce qui a précédé : non seulement il apporte la réponse à toutes les interrogations posées ci-dessus, mais il se termine également par une image rarement vue dans un western. La Dernière chevauchée constitue une très bonne surprise et un film qui, même s'il aurait très probablement gagné en tension, en profondeur et en ampleur sous la caméra d'un cinéaste un peu plus personnel, devrait cependant plaire autant aux aficionados du genre qu'aux amateurs ceux du film noir.

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