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Critique de film

L'histoire

Pendant la guerre civile russe, la commissaire politique d’une unité de l’Armée rouge, Vavilova (Nonna Mordyukova), est obligée de se faire remplacer car elle attend un enfant. Très autoritaire, elle redoute cette grossesse qu’elle n’a pas voulue. Une famille juive d’un petit village d’Ukraïne la recueille. Elle découvre un monde chaleureux, rempli d’amour, qui la change profondément. Mais la révolution est en marche et la guerre va briser l’harmonie qui régnait au sein de cette famille.

Analyse et critique

En adaptant une nouvelle de Vassili Grossman, Alexandre Askoldov a embrassé la destinée douloureuse de l’écrivain russe. Bien qu’ils ne soient pas de la même génération, ils se sont tous les deux heurtés avec la même violence contre l’Etat soviétique à quelques années d’intervalle seulement. Il aura fallu vingt ans pour que les bobines de La Commissaire sortent des sombres recoins de sa prison. « Mon histoire, celle de La Commissaire, tient entre deux dates : 1967-1987 » (1) déclare Alexandre Askoldov qui, tout comme Vassili Grossman avec Vie et destin, ne s’est jamais remis de l’interdiction de son film. Avec La Commissaire, il croyait sans doute au miracle, surestimant les capacités d’autocritique du régime.


Publié en 1934, Dans la ville de Berditchev est la première nouvelle de Vassili Grossman. Celui-ci fait preuve d’une grande audace en mettant toute la lumière sur la douceur du quotidien d’une famille juive, menacée par la guerre civile entre les Rouges et les Blancs. Cette nouvelle est d’autant plus personnelle que Berditchev est la ville natale de Vassili Grossman. En 1988, Alexandre Askoldov affirme que ses intentions en adaptant ce récit étaient de « raconter les mauvais traitements, le véritable génocide que la révolution naissante a infligé aux juifs d’Ukraine plus de quinze avant Hitler. » (2) Si Vassili Grossman a comparé le nazisme et le soviétisme à la fin de sa vie, dégoûté par la violence de l’antisémitisme en URSS, il n’était néanmoins pas dans le même état d’esprit en 1934 : dans sa nouvelle, les Polonais sont les ennemis, et le Bolchéviks les sauveurs. Dans La Commissaire, les ennemis sont vaguement appelés les « Blancs » et jamais ils n’apparaissent à l’écran. Lorsque Vavilova abandonne son enfant, c’est pour rejoindre les troupes de l’Armée rouge qui défendent un idéal communiste dans lequel elle croit dur comme fer. Le scénario d’Alexandre Askolov reste très proche du texte de Vassili Grossman, à la différence que ses ajouts et ses intentions de mise en scène donnent une toute autre perception de l’Armée rouge et de la violence de la révolution. Mais lorsque le film a été interdit en 1967, c’est parce qu’il était officiellement jugé pro-sioniste : la Guerre des Six Jours avait laissé en froid l’URSS et Israël. Une œuvre humaniste dénonçant les conséquences de la révolution sur la vie paisible d’une famille juive ne pouvait que faire hérisser les poils de moustache des apparatchiks.


La Commissaire était le projet de fin d’étude d’Alexandre Askoldov, alors diplômé de l’Ecole de Cinéma de Moscou. Faisant déjà preuve d’une grande maîtrise de son art, il multiplie les mouvements de caméra virtuoses et met en place une narration suggestive grâce à un montage d’une grande efficacité. Alexandre Askoldov n’est pas un auteur qui explique : il préfère montrer, accordant un très fort crédit au pouvoir des images qui se donnent à lire. Ce ne sont certainement pas de simples images de propagande au message unilatéral : le réalisateur propose plusieurs niveaux de lecture qui donnent une ampleur romanesque à cette œuvre.

Son cinéma est fondamentalement humaniste, mais il est surtout profondément russe. Dans La Commissaire, il y a de l’onirisme, un sens du sacré et une prégnance de la religion aussi bien juive que catholique, une sublimation de la nature, et une opposition entre la grande machine de guerre impitoyable et un idéal de pureté et d’innocence. Dans l’étourdissant plan séquence introductif, Alexandre Askoldov met déjà en œuvre cette dialectique qui va sous-tendre l’ensemble de son film : d’un côté la douce chanson juive et cette petite lueur qui vacille au sein de la statue de la Vierge dans un paysage chargé de spiritualité, de l’autre le passage de l’Armée rouge qui laboure imperturbablement le sol. Dans toutes les séquences consacrées à la représentation militaire, la stylisation de la mise en scène est frappante : la dramatisation des bruitages, soulignée par la superbe partition d’Alfred Schnittke, les mouvements de caméra vertigineux, l’agressivité du montage, les ralentis sidérants de maîtrise favorisent le caractère heurté, parfois outrancier de la réalisation. Le coup de feu tiré par le gamin pour battre le rappel des troupes déchire l’air avec la puissance d’une bombe nucléaire.

Il y a de quoi se sentir oppressé par l’arrivée bruyante de l’armée révolutionnaire dans cette petite ville vide et sans âme, digne d’un western de Sergio Leone. C’est dans ce cadre qu’apparaît la commissaire, femme de forte corpulence, aux traits du visage froids et durs, qui parle et agit comme un homme. Seule femme dans un univers militaire machiste, elle fait respecter le règlement de l’Armée rouge avec une poigne de fer, au point d’envoyer devant le tribunal militaire un homme qui avait fui la guerre pour retrouver sa femme, le condamnant ainsi à une mort certaine. Aucun faux pas n’est toléré, aucun sentiment n’est permis.

Après une telle démonstration, l’autorité de la commissaire est aussitôt renversée. Avec la révélation de sa grossesse se dessine un portrait aux contours plus complexes qu’il n’y paraissait au premier abord. Le film questionne le rôle de la femme au moment de la révolution. Avant que Staline ne rétablisse les fondements d’une société patriarcale, les femmes avaient obtenu des droits considérables, notamment ceux d’avorter et de divorcer. Sans tabou, la commissaire dit avoir voulu avorter à l’hôpital, mais qu’elle s’y est prise trop tard. L’idéal marxiste d’une société sans classe et égalitaire reconnaissait en effet le droit des femmes à jouer un rôle social, politique et économique. Cependant, Vavilova semble faire figure d’exception dans l’armée, au point qu’elle doit nier sa féminité pour s’y faire une place légitime. Sa grossesse est perçue comme une maladie, un obstacle à la révolution en marche. Elle-même ne l’accepte progressivement qu’au contact de la famille juive qui l’héberge.


Pourtant, l’arrivée de la commissaire est vécue par Yefim Mahazannik comme une intrusion tyrannique. Mais progressivement, Klavdia Vavilova se fait adopter par cette famille dont le bonheur finit par déteindre sur elle. Yefim est ouvrier, Maria s’occupe du foyer. Très féminine, cette dernière brille par sa sensualité, son incroyable beauté, l’amour qu’elle porte à son époux et à ses enfants. Elle est interprétée par la splendide Raisa Nedashkovskaya qui ajoute un charme fou au film. Dorlotée dans ce milieu rural simple, Vavilova va s’épanouir, se révéler femme et aimer l’enfant qu’elle porte en elle. Est-ce une vision traditionnelle de la femme qui triomphe finalement ? Cela est loin d’être aussi simple puisque Vavilova finit par retourner sur le champ de bataille. Plus qu’un film qui revendiquerait un quelconque parti pris féministe, La Commissaire est « un film d’amour de la femme » (3), et tout cet amour transperce l’écran lorsque Yefim se tient en adoration devant son épouse et lui lave les pieds avec passion.

La douce lumière du matin, le bonheur simple d’aller travailler, d’entendre les oiseaux chanter, de dire au revoir à sa charmante femme, voilà ces petits riens - très éloignés des bras de fer idéologiques de la Révolution - que sacralise Alexandre Askoldov. Tout transpire la vérité, grâce au jeu naturel des acteurs et à une caméra intimiste et fluide qui se veut à l’écoute de ces gens et de leurs sentiments. Le discours que Maria tient à Vavilova sur la maternité est très prosaïque. Pour Maria, être mère et s’occuper de ses enfants, c’est ça la véritable épreuve de la vie, et surtout pas la guerre. A son contact, Vavilova finit même par devenir « une vraie bonne mère juive ». En paix avec elle-même, elle marche fièrement, son enfant dans les bras, avec le visage apaisé d’une Madone. Elle amorce une ascension vers une des hauteurs chargées d’un syncrétisme religieux, avant d’être rattrapée brutalement par les dures réalités de la guerre. Cette dernière brise cette harmonie, en témoigne la formidable scène du bain. Maria fait prendre à ses enfants leur bain : les éclats de rire fusent, jusqu’à ce qu’un convoi militaire passe. Le fracas de la ferraille sur le pavé, le canon rutilant filmé comme un phallus menaçant violent l’innocence virginale des enfants. La guerre finit par les atteindre. Leurs jeux innocents deviennent odieux et cruels. Les garçons brutalisent leur petite sœur, en reproduisant les actes criminels des Atamans. Ces derniers avaient alors rejoint les armées blanches pendant la guerre civile et ont perpétré de nombreux pogroms en Ukraine. La dernière partie du film se veut plus noire, plus grinçante. Le foyer de Yefim plie sous les tensions et la menace des obus.


La violence de l’armée se dessine de manière étourdissante lorsque Vavilova donne naissance à son fils. La douleur physique de l’accouchement éveille en elle des souvenirs de guerre chorégraphiés dans des séquences oniriques (pour ne pas dire surréalistes) éblouissantes de maestria. Le calvaire des soldats dans le désert, la mort du mari de la Commissaire au combat, l’exacerbation des passions les plus primitives, la course effrénée des chevaux sans leurs cavaliers sont autant de morceaux de bravoure, à la fois épiques et cauchemardesques, sublimes et terriblement oppressants. Mais au bout du chemin, aussi éprouvant soit-il, il y a toujours l’eau. L’eau est cette source naturelle qui relie l’homme à la vie, même dans les situations les plus insupportables. Dans son film, Alexandre Askoldov use et abuse de la symbolique de l’eau, qui est également centrale dans le cinéma d’Andreï Tarkovski.

La guerre touche surtout ceux qui sont fermement ancrés dans le sol, les gens simples qui se contentent de peu et qui ne se sentent guère concernés par la révolution. Alors que le sifflement des obus transperce l’air, la famille de Yefim et la commissaire se sont réfugiées dans l’obscurité d’une cave. Se creuse alors un fossé idéologique entre Yefim et Vavilova. Quel est le prix à payer de la révolution ? Yefim n’est pas prêt à être sacrifié sur l’autel de l’utopie communiste. Il préfère les contes et les danses (dans la tradition du judaïsme hassidique) à l’insoutenable vérité martelée par Vavilova. D’une certaine manière, Alexandre Askoldov réintroduit dans son récit les positions prises par Vassili Grossman avec Vie et destin. Que penser par exemple de cet étrange passage où Vavilova s’imagine avec effroi accompagner la famille Mahazannik vers un camp de concentration nazi ? La tragédie de la révolution annonce l’autre grande tragédie à venir. Cette référence à l’Holocauste permet au réalisateur d’élargir le contexte historique du film, montrant de manière rétrospective les liens entre la révolution et l’antisémitisme, qui régnera sournoisement dans l’URSS de Staline. Alexandre Askoldov va bien au-delà du conflit entre les Rouges et les Blancs. Ce qui l’intéresse, ce sont les conséquences de la révolution sur le quotidien de populations qui passent alors du rire aux larmes. Il révèle la part de responsabilité de l’URSS naissante dans les massacres de Juifs. Et la censure dont a été victime le film est bien la preuve d’une véritable gêne du pouvoir en place, car le régime stalinien n’a jamais été aussi dur avec les Juifs qu’après la Seconde Guerre mondiale. Lorsque Vavilova rejoint les rangs de l’Armée rouge avec l’Internationale en bande-son, un décalage s’instaure fatalement entre les idéaux qu’elle défend et le dévoiement de ces mêmes idéaux en des agissements destructeurs et tyranniques.

Avec une grande finesse et un courage fou, Alexandre Askoldov fait un réquisitoire terriblement efficace contre la guerre. Rien ne la justifie, même pas la Cause de la révolution. Mais au-delà de la force des messages que le réalisateur fait passer, La Commissaire reste une œuvre esthétiquement très aboutie qui annonçait une carrière plus que prometteuse pour Alexandre Askoldov. Ce film est profondément lié à la vie de son auteur qui s’est battu toute sa vie pour défendre ce grand film d’amour. Alexandre Askoldov a beau être resté dans l’ombre des géants, son film n’en demeure pas moins l’un des plus précieux joyaux du cinéma russe.


(1) Alexandre Askoldov interrogé par Alain Riou du Nouvel Observateur en 1968.
(2) ibid.
(3) Entretien avec Alexandre Askoldov dans le DVD sorti en 2013 par les Editions Montparnasse
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En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François Giraud - le 8 mars 2013
Le film

La Commissaire

(Komissar)