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Critique de film

L'histoire

En route vers la Californie, une famille fait un détour par le désert afin de retrouver l’emplacement d’une mine d’argent, sans écouter les avertissements d’un vieil homme propriétaire d’une station service. A la suite d’un accident, ils sont contraints de se séparer afin de trouver du secours. Ils vont alors faire la connaissance d’une famille de cannibales vivant dans les collines. Après la mort du père, les deux communautés s’affrontent sans aucune pitié, l’une pour survivre, l’autre pour se nourrir.

Analyse et critique

On le sait depuis Délivrance et Massacre à la Tronçonneuse, les virées à la campagne, ce n’est pas forcément une bonne idée ! Et La Colline a des Yeux s’inscrit naturellement dans ce genre typiquement américain, le survival, dont le principe est on ne peut plus simple : lâcher quelques beaux représentants de civilisation WASP en pleine nature, les confronter aux oubliés du système et les regarder se débrouiller. Après une exploitation en salles chaotique, La Colline a des Yeux est devenu un classique de vidéo-club à l’aube des années 80. Sa réédition dans une collection de prestige est une bonne occasion de se pencher à nouveau sur une oeuvre on ne peut plus culte, à la lumière de la carrière d’un cinéaste qui semble actuellement coincé dans l’impasse du post-modernisme.

Lors de la mise en chantier de La Colline a des Yeux, Wes Craven ne représente quasiment rien au sein du milieu du cinéma. Ou plutôt si : sa réputation est celle d’un ancien enseignant ayant abandonné sa carrière de chercheur pour se lancer dans le cinéma d’exploitation, et dont la première œuvre, La Dernière Maison sur la Gauche, s’est faite interdire à peu près partout. Au fil des années, ce film d’horreur d’inspiration bergmanienne accèdera à un statut d’icône, d’autant plus culte que la version intégrale semble perdue à jamais - point qu’il partage avec La Colline a des Yeux. Cinq ans après ce coup d’essai, il a à nouveau l’occasion de passer derrière la caméra, et cette fois avec un budget avoisinant les 250 000 $ - La Dernière Maison sur la Gauche en a coûté 90 000 - et une équipe partiellement issue des productions Corman. Il va cette fois puiser son sujet dans un fait divers écossais du XVIIème siècle. :Une famille vivant cachée dans une grotte inaccessible à marée haute agressait les voyageurs et se livrait au cannibalisme. Une fois capturés, ceux-ci subirent des supplices aussi effroyables que ceux qu’ils avaient infligés ; la justice et ses bourreaux se montrèrent aussi cruels et inhumains que les assassins qu'ils devaient chatier. Trouvant dans cette macabre histoire de nombreux parallèles avec notre société, Craven décida donc de la transposer au cœur de l’Amérique moderne.

La majeure partie de l’œuvre de Wes Craven est en effet tournée vers une réflexion sur la violence au sein de la société dite civilisée, et tout particulièrement sur la façon dont celle-ci prétend combattre le crime : souvent avec les mêmes armes. Les points communs sont nombreux entre les parents vengeurs de La Dernière Maison sur la Gauche, l’assemblée de familles juges et bourreaux donnant naissance à Freddy Krueger dans Les Griffes de la Nuit et les vacanciers de La Colline a des Yeux. Craven nous présente donc deux unités familiales, moins dissemblables que l’on pourrait croire. D’une part, la famille de dégénérés vivant dans les collines : la façon dont le grand-père décrit la naissance de Jupiter laisse entendre qu’il a été frappé d’une malédiction, ce qui semble être le seul élément fantastique du film. Alors que par exemple, la dégénérescence de la famille de bouchers de Massacre à la Tronçonneuse est le résultat d’une mise à l’écart économique de toute une classe sociale, la naissance de cette tribu cannibale a des résonances mythiques - la référence aux Titans est claire, et ce n’est pas par hasard que les hommes portent des noms de planètes. En même temps, la description de la famille renvoie aux origines profondes de l’Amérique : les parures qu’ils arborent évoquent les décorations indiennes, tandis que le cannibalisme comme mode de vie fait irrésistiblement songer aux récits des survivants des montagnes enneigées du Colorado. D’autre part, les voyageurs : famille américaine typique, visiblement assez conservatrice - importance de la prière, père retraité des forces de police -, le tout respirant la normalité apparente.

Deux familles ayant donc évolué dans des milieux totalement opposés. Et pourtant, elles sont proches. Toutes deux fonctionnent selon un système patriarcal fort : que ce soient l’ex-policier ou Papa Jupiter, ce sont eux qui prennent les décisions et règlent les conflits. Et leur pouvoir s’impose par la peur qu’ils inspirent. Le message est limpide : le même schéma familial se reproduit, quelque soit l’environnement. On a coutume de voir dans La Colline a des Yeux une charge contre une ‘civilisation’ qui s’effondre lorsqu’elle est confrontée à la violence. Pourtant, Craven nous montre que les germes de la barbarie sont présents dès le début, lorsque les chiens agressent sans raison le propriétaire de la station-service - ne nous y trompons pas : les chiens font partie intégrante de la famille, comme en témoigne la séquence où Doug dialogue avec Beast, ce dernier comprenant tous ses ordres. Plus tard, mère et fille se remémorent en riant comment l’un des chiens a massacré un caniche, tout en s’étonnant d’avoir eu à payer une amende. Comme les anthropophages, ils apprécient les jeux sadiques. Leurs comportements sur le terrain finissent par se rejoindre. Si d’un côté la traque de la tribu cannibale est organisée, planifiée, et même appuyée par la technologie puisqu’ils utilisent des talkie walkie, la riposte des citadins a un aspect brut, primaire : même le piège que tendent Brenda et Bobby, en dépit de sa relative sophistication, rappelle les techniques primitives de chasse. Mais le summum est atteint lors de l’affrontement entre Mars et Doug, où plus rien ne permet de distinguer le sauvage de l’homme civilisé, le film s’achevant d’ailleurs par un plan fixe du visage de ce dernier déformé par la fureur. On notera enfin la proximité de chaque famille avec les animaux, que tous deux utilisent comme instruments de mise à mort, que ce soit le chien obéissant aux ordres ou le serpent à sonnette utilisé comme une arme.

Film sur le retour à l’état sauvage et sur la fragilité de la civilisation, La Colline a des Yeux a construit sa réputation sur une sortie chaotique et une relative invisibilité. Il tire sa force brutale d’une esthétique minimaliste, proche du reportage, certes justifiée par les conditions de tournage, mais qui néanmoins sert bien son propos. C’est aussi un défilé de ‘gueules’ de cinéma qui marqueront le genre, et à leur tête bien entendu Michael Berryman : entraperçu en malade ligoté dans un coin de la salle commune de l’hôpital de Vol au Dessus d’un Nid de Coucou, son crâne déformé et dépourvu de pilosité deviendra l’icône représentative du film. Revoir La Colline a des Yeux aujourd’hui, c’est aussi revenir sur le parcours artistique d’un homme venu au cinéma fantastique par hasard : comment, avant de réfléchir avec plus ou moins de bonheur sur les mécanismes du genre, il se contentait de contribuer à en écrire l’histoire. Il est en effet difficile d’oublier le ‘Baby's fat. You fat... fat and juicy’ de Mars, et surtout l’agression à l’intérieur de la caravane : la caméra mobile permet de faire ressentir au spectateur toute l’étroitesse du lieu, communiquant un sentiment de claustrophobie conduisant à l’hystérie. La Colline a des Yeux n’a néanmoins pas la force et la puissance suggestive de Massacre à la Tronçonneuse, son aîné et modèle implicite, et la séquence du festin cannibale autour du feu reste moins évocatrice que le regard de Marilyn Burns à l’intérieur du garde-manger. Le film de Wes Craven a sans doute moins bien supporté la passage du temps, il n’en reste pas moins un précieux témoignage de ce que le cinéma d’horreur américain pouvait nous offrir dans les années 70.