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Critique de film
Le film

L'Impossible monsieur Bébé

(Bringing Up Baby)

Partenariat

L'histoire

Paléontologue réservé à la vie rangée, David Huxley est sur le point d'épouser sa secrétaire, la scrupuleuse Alice. Mais dans sa quête d'une subvention d'un million de dollars à même de sauver son muséum d'histoire naturelle, David fait la rencontre d'une riche héritière un brin fantasque, Susan Vance. A la recherche d'un os de brontosaure disparu, à la poursuite d'un léopard fugitif, David et Susan vont surmonter leurs natures antagonistes pour apprendre à se connaître.

Analyse et critique

Après avoir été renvoyé par Samuel Goldwyn du tournage du Vandale, Howard Hawks reste plusieurs mois sans travailler, collaborant seulement et de manière ponctuelle au script de films de son ami Victor Fleming. Les studios se méfient de sa réputation de méticulosité, d'exigence et de farouche indépendance, autant que de son salaire, parmi les plus élevés de la profession. Lorsque la RKO le contacte, c'est pour mettre en scène Gunga Din, réponse du studio au succès pour la Paramount des Trois lanciers du Bengale de Henry Hathaway. Mais la production de ce film d'aventures exotiques s'avère plus longue que prévue, et après avoir refusé plusieurs autres projets, Hawks accepte de s'atteler entre-temps à la réalisation d'une adaptation d'une nouvelle de Hagar Wilde, en collaboration avec Dudley Nichols : il s'agit d'une comédie, réunissant de nouveau Cary Grant et Katharine Hepburn quelques mois après le succès de Sylvia Scarlett de George Cukor. Fidèle à la réputation que nous évoquions plus tôt, Hawks passera une partie du tournage à réécrire le dialogue, tout en laissant une marge certaine d'improvisation à ses comédiens, et dépassant ainsi le budget initial de moitié. Malgré tout, le film sera un succès raisonnable, et au fil des années, gagnera une réputation grandissante, jusqu'à aujourd'hui être considéré par beaucoup comme le "mètre-étalon de la comédie américaine".

Si l’on veut bien (les historiens du cinéma s'arrachent les cheveux depuis des décennies sur une définition commune) accepter notre vision de la screwball comedy comme le genre de l'excès, où les situations les plus farfelues s'enchaînent aux dialogues les plus percutants à un rythme trépidant, alors, en effet, L'Impossible Monsieur Bébé demeure une indéboulonnable référence. Et il n'y aura guère que Howard Hawks lui-même pour parvenir, des années plus tard dans La Dame du Vendredi ou Boule de feu, à atteindre une telle cadence : voilà un film qui part "à fond"... et ne cesse ensuite d'accélérer. Presque pas de respiration, un tempo poussé à son summum, entre deux crampes d’estomac ou torsions des zygomatiques, le spectateur le plus fragile se surprendra à supplier le film de ralentir un peu histoire de récupérer, mais rien n’y fera, et l’hystérie collective qui semble avoir contaminé tous les protagonistes du film continuera de se propager. L'Impossible Monsieur Bébé est donc avant tout un film de cadence, et les deux principaux vecteurs de celle-ci en sont l'interprétation et le montage.

Concernant l'interprétation, les deux comédiens-stars volent la vedette aux seconds rôles mêmes les plus saugrenus (Charlie Ruggles ou Fritz Feld y livrent pourtant des compositions croquignoles), mais même Cary Grant - avec ses lunettes rondes rappelant Harold Lloyd et ses mimiques outrées - passera pour un modèle de pondération face à la tornade Katharine Hepburn : quasi-débutante dans le registre comique qui deviendra ensuite l’une de ses spécialités, aux côtés notamment de Spencer Tracy, la comédienne est ici époustouflante, par son expressivité comme par son timing comique. Le film reposant sur leur opposition de caractères - et à travers celle-ci, l'opposition des mondes qu'ils incarnent - la réussite de l'oeuvre doit beaucoup à l'alchimie singulière entre Grant et Hepburn (1), entretenue sur le tournage par ces plages d'improvisation régulièrement offertes (au désespoir de ses producteurs) par Howard Hawks ou par leur propre loufoquerie : l'anecdote, rapportée par la dompteuse du félin, de l'étonnante mais intense amitié naissante entre Katharine Hepburn et son partenaire léopard reste ainsi fameuse...

Mais le véritable tour de force de L'Impossible Monsieur Bébé réside probablement dans son découpage (et donc son montage). Vif, alerte, extrêmement inventif, celui-ci met à la perfection en valeur les situations, le jeu des comédiens autant que - règle fondamentale de la comédie - la réaction de leurs partenaires, avec à la clé certains effets étonnants de modernité (dont des raccords dans l'axe à la limite du jump-cut), comme pour mieux suggérer le désordre ambiant ; à ce sujet, Noël Simsolo suggère une métaphore très parlante : « Le jeu du décalage permanent provoque un mouvement perpétuel, surprenant par ses variations, ses accélérations et ses ralentissements. En quelque sorte, Hawks conduit son film comme une voiture de course. » (2)

Mieux vaut donc être en bonne condition (ou avoir le moral tellement bas que seul un remède radical peut faire de l'effet) avant d'attaquer L'Impossible Monsieur Bébé, tant finalement le film peut être épuisant dans l'énergie qu'il déploie. Sur ce point, il obéit en fait tout entier à la personnalité même de Susan, sur laquelle il serait intéressant de demander l'avis d'un psychanalyste : tour à tour gosse de riche capricieuse et femme-enfant vulnérable, aussi calculatrice que spontanée, imperméable à toute forme de dialogue (elle n'écoute qu'elle) en même temps que totalement incapable de rester seule, elle peut durant la même scène se muer en tornade et renverser des montagnes ou fondre en larmes comme une gamine... Drôle de personnage instinctif et cyclothymique, qui provoque dans des proportions à peu près égales la compassion et la plus contradictoire antipathie. Il faut de plus rappeler que la "passion" de Susan pour David repose sur une erreur d'interprétation psychanalytique : étant convaincue qu'il l'aime, elle va dès lors bouleverser l'ordre bien établi de son existence calibrée (et un peu sinistre) pour lui révéler un autre lui-même. Leur histoire est donc un malentendu, et c'est la force de persuasion dévastatrice de Susan qui va conformer David à ce qu'elle croit de lui ; bien avant l'heure, c'est Madame porte la culotte, idée illustrée littéralement durant la scène où, contraint (par sa faute à elle) de se travestir en femme, David se plie aux élucubrations de Susan (vêtue, elle, d'un pantalon).

On sait que l'humanisme de Howard Hawks était assez relatif, du moins s'adaptait tant bien que mal à un individualisme plus fondamental qu'il faisant sien dans sa pratique professionnelle comme dans la vision des comportements sociaux véhiculée par ses films. L'Impossible Monsieur Bébé en apporte un amusant exemple, dans cette description d'une mascarade sociale où tout le monde garde ses œillères et agit selon son bon vouloir. Mais plus encore, la fable semble ici adopter une morale assez rieuse, où le retour à une forme d'animalité, un peu primitive, garantit le plaisir de l'individu, libéré du joug sociétal. Comme éclairés par le comportement des animaux qui les entourent (les léopards errant à leur gré ou le chien - le même que celui de The Thin Man, au passage - qui semble s'amuser à trimbaler les humains de gauche à droite), Susan et David trouveront leur bonheur dans le retour à la simplicité, à la nature (vivante) bien plus que dans la rigidité et l'aliénation sociales.

L'Impossible Monsieur Bébé marque une date dans l'histoire de la comédie américaine, et il est à ce titre une œuvre tout à fait immanquable que tout cinéphile se doit d'avoir vu au moins une fois. "Au moins" une fois, car l'expérience personnelle nous invite à avouer que, d'une fois sur l'autre, et de manière éminemment subtile, le film parvient à nous emballer par son allant et sa maestria ou finit par nous agacer par son hystérie généralisée et son uniformité de ton... On ne pourra donc s'empêcher de conclure en rappelant les qualités certaines du film, mais en avouant un enthousiasme plus franc, dans le registre de la screwball comedy, pour d'autres œuvres (Cette sacrée vérité de Leo McCarey, La Huitième femme de Barbe Bleue d’Ernst Lubitsch, Vacances de George Cukor...) où la folie ambiante sait laisser ponctuellement la place à une insolence plus légère... voire à l’émotion...


(1) En quelques années, Cary Grant et Katharine Hepburn partageront 4 fois l'écran : outre Sylvia Scarlett et ce film-ci, on les verra réunis dans Vacances et Indiscrétions de George Cukor.
(2) Dans Howard Hawks, paru dans la Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma.

dans les salles


l'impossible monsieur bébé

DISTRIBUTEUR : ACTION CINEMA
DATE DE SORTIE : 9 JUILLET 2014

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Par Antoine Royer - le 2 octobre 2010