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Critique de film

L'histoire

Chico Robas (Charles Farrell) rencontre un jour dans les rues de Paris une jeune fille, Diane (Janet Gaynor), humiliée et battue par sa sœur Nana (Gladys Brockwell). Chico s'interpose et met Nana en fuite. Il regarde d'abord d'un mauvais œil Diane, femme des rues, mais il est finalement touché par son regard d'enfant blessé. Nana, arrêtée pour vagabondage, dénonce pour se venger sa sœur à la police mais Chico, pour protéger Diane, déclare que celle-ci est sa femme. Afin de tromper la vigilance de la police, il lui propose de venir habiter un temps dans sa mansarde au septième et dernier étage d'un vieil immeuble. Très vite, l'amour éclot dans ce petit nid près des étoiles mais l'entrée en guerre de la France vient brutalement séparer les deux amoureux.

Analyse et critique

Frank Borzage a trente-trois ans lorsqu'il réalise Seventh Heaven mais il a déjà une imposante carrière derrière lui. Après avoir commencé à travailler au cinéma comme accessoiriste, il fait quelques apparitions à l'écran à partir de 1912 et obtient dès 1914 quelques premiers rôles, notamment dans de nombreux westerns de série tournés par Thomas H. Ince. En cette période où les productions s’enchaînent sans discontinuer, il peut jouer jusque dans une quinzaine de films en une seule année et il tournera au final dans plus de quatre-vingt films. Mais alors qu’il rêvait dès son plus jeune âge de jouer sur les planches, ce qui l’attire finalement est la mise en scène. Il parvient à réaliser son premier film de deux bobines en 1916, et dans la dizaine d'années qui sépare ses débuts de cinéaste de L'Heure suprême il met en scène plus de cinquante films, dont trente-huit longs métrages. Il participe très vite à l’écriture des scénarios, en signe plusieurs seul et s’occupe également du montage. Son style s’affine et il tourne des sujets de plus en plus proches de sa sensibilité. En 1920, l'immense succès public de Humoresque propulse sa carrière et il a dorénavant l’expérience et la réputation nécessaires pour pouvoir imposer son univers de cinéaste. Il signe des œuvres de plus en plus audacieuses et personnelles, d’abord à la Cosmopolitan puis pour la First national avant de rejoindre la Fox en 1925. Le jeune studio, qui n'a pas les moyens financiers des mastodontes d’Hollywood, mise sur la qualité artistique de ses productions et peut s'enorgueillir d'avoir sous contrat des cinéastes comme Raoul Walsh, Allan Dwan, Howard Hawks ou John Ford. C'est là que Borzage va signer son premier grand chef-d'œuvre, Seventh Heaven, film mondialement célébré qui va l'imposer comme l'un des plus grands cinéastes de son époque.

Frank Borzage trouve son sujet dans une pièce à succès de Broadway et lorsque William Fox annonce qu’il en a acheté les droits, les stars du cinéma se bousculent pour interpréter ce couple d'amants éternels. Mais Borzage a déjà fait son choix et Seventh Heaven est le premier des trois films que le cinéaste tournera avec Charles Farrell et Janet Gaynor (suivront Street Angel et Lucky Star). L’alchimie est parfaite entre les deux acteurs qui, magnifiés par la mise en scène de Borzage, deviennent suite au succès du film le couple romantique par excellence dans l'imaginaire du public de l'époque. Si les deux acteurs - qui joueront ensemble dans une douzaine de films par la suite - doivent beaucoup à Borzage, ils apportent en retour énormément à un film dont le fragile équilibre tient en grande partie sur la finesse et la modernité de leur jeu. Charles Farrell incarne à la perfection la naïveté, la candeur, la jeunesse éternelle, tandis que Juliet Gaynor est comme un papillon blessé, une femme enfant qui a réussi à conserver sa pureté malgré les terribles assauts du monde. La douceur et la profonde mélancolie de son regard impriment la pellicule, sa moue timide nous bouleverse, et lorsqu’elle laisse l'amour déborder de son corps menu c’est tout le film qui s’embrase. Borzage a un coup de foudre pour ces deux interprètes inconnus et il doit batailler ferme pour les imposer à William Fox. Mais il sait avoir trouvé les perles rares qui vont transcender à l’écran son histoire d’amour fou, une trouvaille qui bénéficie également à Murnau qui choisit à son tour Janet Gaynor pour jouer dans Sunrise. L’Aurore est en effet réalisé au même moment dans les studios de la Fox et Borzage voit d'ailleurs le tournage de son film retardé, tous les moyens du studio étant accaparés par la production du film du prestigieux cinéaste allemand. L'idée de William Fox est de marquer l'histoire du cinéma avec Sunrise mais aussi de profiter de la présence de Murnau pour que les techniciens et les réalisateurs qu'il a sous contrat apprennent en observant la façon dont le génie travaille. Le plateau sur lequel est monté le gigantesque décor reconstituant Paris grouille ainsi de réalisateurs, de chefs opérateurs, de directeurs artistiques ; et le passage de Murnau à la Fox marquera effectivement beaucoup les esprits.

Tout le studio est donc en pleine effervescence, mais Frank Borzage n'en bénéficie pas moins des moyens nécessaires pour réaliser son propre film, De nombreux techniciens et collaborateurs travaillent d'ailleurs sur les deux films, comme Gaynor qui tourne le jour pour Murnau et le soir pour Borzage. Il est d'ailleurs passionnant de voir comment les deux films se font écho, que ce soit thématiquement ou esthétiquement. Borzage a lui aussi été très influencé - et il ne s'en cache pas - par le travail de Murnau et la stylisation extrême de ses films vient en grande partie de l’influence du maître allemand. Mais si influence il y a, L’Heure suprême demeure bel et bien un film typiquement "borzagien". Le film, qui raconte la façon dont un amour naît puis grandit jusqu’à atteindre une pureté absolue, suit les trois grandes étapes de la plupart des oeuvres du cinéaste (1) : une rencontre fortuite entre un homme et une femme, un mariage symbolique qui précède la naissance de l’amour (ici la déclaration de Chico à la police en guise de fiançailles, puis dans un deuxième temps un échange de médaillons religieux) et, enfin, des amants qui se découvrent peu à peu, qui se protégent du monde extérieur par la création d’un petit univers qu’eux seuls habitent, cocon protecteur au sein duquel l’amour naît puis grandit jusqu’à atteindre sa plénitude.

Lorsque Chico emporte Diane dans sa demeure, ils ne s’aiment pas encore et il s’agit juste pour eux de se protéger de la police. Mais lorsqu’ils montent les étages jusqu’à la mansarde située au septième et dernier étage de l’immeuble (le septième ciel du titre), quelque chose se passe, quelque chose qui est de l’ordre du religieux, du mystique. Chico déclare alors qu’il « travaille dans les égouts, mais vit près des étoiles » et Diane de lui répondre que c'est « un paradis. » Chez Frank Borzage le surnaturel, le religieux, le spirituel, le mystique, la foi… tout se rapporte à l’amour, la seule véritable transcendance possible pour l’homme.

Pour le cinéaste, l’amour est une élévation et Chico et Diane passent ainsi symboliquement des égouts ou de la rue à leur refuge sous les étoiles, ils s’élèvent au-dessus du monde par la grâce de leur passion partagée. L'image de l'ascension est omniprésente chez Borzage, ascension qui rime chez le cinéaste avec passion. Les premières images du film montrent Chico travaillant dans les égouts. Il rêve de devenir un nettoyeur des rues, mais même s'il est intimement convaincu qu’il va bientôt obtenir ce statut prisé, il ne voit pour l'heure le dehors (et le dessous des jupes des demoiselles) qu'à travers une grille. Borzage prend toujours pour cadre de ses films les quartiers pauvres et pour héros des personnes issues du sous-prolétariat ou complètement exclues de la société, rejoignant en cela un cinéaste comme Chaplin. Borzage se situe à l’écart des grands thèmes américains et à contrario de nombre de ses confrères hollywoodiens, il n'idéalise pas la famille (bien au contraire, c'est un lieu de souffrance : Diane battue pas sa sœur dans 7th Heaven, Mary brutalisée par sa mère et contrainte par elle de se marier à un militaire dans Lucky Star...) ou encore la patrie. Il y a chez lui une vraie conscience de classe ; et s’il y a une famille ou une patrie, c’est celle des déshérités. Borzage se méfie des militaires, de la police, des prêtres, de tous ceux qui détiennent un pouvoir sur autrui. Dans L'Heure suprême, l'oncle et la tante de Diane, qui reviennent à Paris après avoir fait fortune dans les mers du sud, ne sont que des êtres fats, imbus d'eux-mêmes et rendus insensibles par la bienséance et la bigoterie. Leur fils, un militaire gradé resté loin du front, essayera de séduire Diane - sans succès, bien entendu - alors que Chico est en train de combattre dans les tranchées. Dans une séquence savoureuse, Borzage se moque des grands de ce monde en montrant Chico - qui vient de gagner son grade de nettoyeur des rues - et son supérieur Gobin se répondre avec force courbettes, scène symptomatique de l’attachement du cinéaste au lumpenprolétariat et de sa défiance envers les élites. Cette conscience de classe (Chico et Godin s’appellent « camarades »), cette façon de reléguer à leurs portions congrues des valeurs comme la famille ou la patrie, sa haine de la guerre ou encore sa manière de se comporter comme un athée même si on le sait croyant (voir d’épouser le point de vue d’un "bouffeur de curé" lorsqu’il montre Gobin nettoyer au jet l'endroit du trottoir où se tenait un prêtre une minute auparavant), surprennent tout particulièrement dans le paysage du cinéma américain de l'époque et ont fait parler de lui comme d’un « anarchiste poétique ».

L'ascension sociale chez Borzage n'a aucune forme d’importance et il n'y a chez lui aucune fascination pour l'American way of life. Ses personnages cherchent juste à gagner de quoi se nourrir, se vêtir et se chauffer... le reste n'est que superflu. C’est ainsi que pour Chico, devenir nettoyeur des rues suffit amplement à satisfaire ses rêves de réussite. Tout ce qui compte c'est trouver l'amour, seule chose qui peut sur cette terre élever les âmes et donner un sens à l’existence. Seulement, comme toujours chez Borzage, l’amour ne peut atteindre son idéal qu’en se confrontant à la réalité du monde. Les amoureux peuvent s’inventer un territoire rien qu’à eux, mais à un moment il faut fatalement que la réalité les rattrape pour que leur passion puisse être mise à l’épreuve. Les personnages de Borzage ne participent que contraints à la marche du monde. Ils aimeraient vivre leur idylle dans une absolue pureté, loin des contingences du quotidien, loin de la société et des mouvements du monde, mais cet idéal leur est interdit ; et ce que Borzage observe alors c'est comment leur amour peut résister aux assauts extérieurs, combattre les drames, les dépasser. En montrant comment l'amour sublimé peut survivre à la guerre, à la pauvreté, au malheur, Borzage donne un aspect universel à ses fables

Le film s'ouvre dans le noir avec en fond sonore une variation sur La Marseillaise accompagnée de roulements de tambours. Le générique apparaît seulement au bout d’un moment et la musique se transforme alors que s’inscrit à l’écran les noms des artistes et des techniciens : romantique, elle semble signifier que l'art, l'amour, la beauté survivront toujours à l'horreur de la guerre. Frank Borzage construit ainsi son film sur des contrastes très marqués : le nid des amoureux, rassurant et protecteur, et l'horreur des tranchées ; la pureté de la passion et la déliquescence de la société des hommes ; le réalisme avec lequel le cinéaste décrit les conditions de vies des quartiers miséreux et la poésie lyrique qui s’empare parfois du film ; les rires et les larmes, le romantisme et la guerre... Borzage aime également tirer certaines séquences vers des sentiments opposés. Ainsi, il montre Chico heureux d'avoir dupé l'inspecteur et Diane triste car elle sait que cela marque la fin de son séjour auprès de lui. Ce travail sur les contrastes se poursuit également  au niveau de la musique, et l'on peut ainsi entendre dans un même morceau l'air de Cadet Rousselle ou de J'ai du bon tabac mixé avec un air triste et mélancolique, ou encore des roulements de tambours qui viennent perturber une douce partition romantique.

Cet art "borzagien" du contraste trouve sa plus belle expression dans la scène des adieux, lorsque Chico annonce à Diane qu’il est mobilisé : le désespoir qui se lit sur leurs visages tranche avec les images de la foule qui, dehors, acclame les troupes gagnant le front. Ce montage parallèle dit tout de la haine de Borzage pour les élans patriotiques et la guerre ; et cette scène bouleversante, coeur du film (elle est sciemment étirée et dure près d'un quart d'heure), fait se combattre deux forces : celle de l’amour (Chico et Diane viennent tout juste de découvrir leur amour) et celle de la destruction.

[Attention Spoiler] Chez le cinéaste, l’amour peut tout et sort vainqueur des épreuves. Ainsi, même séparés, les deux amants se retrouvent en pensée tous les matins à onze heures. Ils communiquent - communient - alors qu’elle travaille à Paris dans une usine de munitions (le nombre de balles fabriquées dit tout du nombre de blessés et de morts sur le front) et que lui combat dans les tranchées. Il est intéressant de noter que Borzage hait tellement la guerre qu'il ne peut même pas filmer les séquences de batailles de ses films, et c'est John Ford qui se charge ici de réaliser les impressionnantes scènes de tranchées et l’épisode des taxis de la Marne. L’efficacité, la sécheresse de ces scènes réalistes tranchent très efficacement avec les élans lyriques typiquement "borzagiens", avec ces instants magiques où Chico et Diane oublient le monde pour se retrouver en rêve. Lorsqu’on vient lui annoncer la disparition de Chico, Diane reste persuadé que c’est une erreur, qu’il est bel et bien vivant. Elle oppose la force de son amour, sa foi quasi mystique, à l’officier, au prêtre, à Godin qui tour à tour viennent lui confirmer le décès. La séquence finale miraculeuse, qui voit l'apparition inespérée de Chico, ne se soucie d’aucune crédibilité. La seule chose qui importe à Borzage, c’est de donner raison à Diane, de confirmer la toute-puissance d’un amour capable de braver l'armée, l'Eglise et même la mort. Il n’est pas étonnant qu'André Breton soit tombé fol amoureux de ce film et que Borzage soit devenu l'un des rares cinéastes à trouver grâce aux yeux des Surréalistes. [Fin du spoiler]

Tout Borzage est contenu dans ce film : une façon unique d'imbriquer le destin d'un couple à la grande marche du monde, la précision sèche avec laquelle il peut décrire un milieu social ou une réalité historique et dans le même temps user de métaphores pour incarner à l’écran la force transcendante de l’amour… Le film subjugue les Surréalistes, mais sa puissance d’évocation est telle qu’il séduit l'ensemble des spectateurs. L'universalité du cinéma de Borzage fait que ses films ne se réduisent pas à une lecture politique ou religieuse (Seventh Heaven est salué aussi bien par des critiques communistes que catholiques), ils ont la capacité de toucher directement le cœur des spectateurs. Le cinéaste bénéficie de l’immense talent des collaborateurs de la Fox (Ernest Palmer à la photographie - qui travaillera également sur Street Angel et The River - Harry Oliver aux décors…), mais c’est bien lui qui impose au film son style sans pareil. Sa mise en scène éblouissante, la puissance de son imagerie n’a comme équivalent à l’époque que L’Aurore de Murnau. Borzage signe des mouvements de caméra impressionnants comme un travelling arrière qui devance Diane pourchassée par sa soeur dans les rues de Paris ou un autre vertical qui accompagne Chico et Diane gravissant les étages de l’immeuble jusqu’au septième ciel. Un mouvement fortement symbolique qui résume à merveille la thématique centrale de l’œuvre de Borzage et montre le degré de maîtrise qu’a atteint le cinéaste à ce moment de sa carrière. Frank Borzage remporte d’ailleurs pour ce film le prix de la mise en scène à l’occasion de la toute première cérémonie des Oscars d’Hollywood, tandis que Janet Gaynor obtient celui de la meilleure actrice.



(1) Que ce soit pour une analyse thématique, stylistique ou encore la biographie détaillée de Borzage, il convient absolument de se reporter à l’ouvrage qu'a écrit Hervé Dumont en 1992, somme si monumentale qu’il paraît bien inutile d'écrire encore sur le cinéaste. L’auteur de ces lignes tient simplement à préciser que la majeure partie de ce texte a été écrit avant la lecture de l’ouvrage de Dumont (malheureusement épuisé) et que ce n’est qu’après coup qu’il s’est rendu compte qu’il n’a fait que réinventer l’eau chaude. Cette anecdote a pour seul intérêt de montrer que le style Borzage et ses grands thèmes éclatent avec une absolue limpidité à la vision de ses films.