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Critique de film
Le film

L'Empire de Médor

Analyse et critique

En 1972, Luc Moullet produit et joue dans Le Cabot, un court métrage de Jean-Pierre Letellier qui raconte les déboires d'un assistant qui doit tuer un chien pour les besoins d'un tournage. Le film est interdit pendant deux ans par la censure et Moullet découvre alors le tabou du chien : comme la vache en Inde, constate-t-il désabusé, on ne peut pas tout se permettre avec l'animal domestique favori des Français. Cette histoire lui donne envie de réaliser un court métrage consacré à cette religion du chien.

Le film s'ouvre sur des sépultures de canidés, Moullet expliquant que ce cimetière est le seul où il faut payer pour rentrer. Le ton du documentaire est donné : il suffit d'ouvrir les yeux et l'absurde naît naturellement de la réalité. Il est inutile d'aller chercher bien loin, le ridicule de nos comportements humains éclate chaque coin de rues : des chiens pomponnés et vêtus de  chaussettes, des produits de beauté et du dentifrice pour chiens qui s'étalent dans les rayons, les dépenses pour la nourriture de nos amis à quatre pattes qui dépasse le PIB du Sénégal, l'éloge de la pureté de la race vantée lors de concours, l'existence du Syndicat National des Techniciens d'Entretien Canin (SNTEC), Paris et ses 600 accidents annuels pour cause de glissade sur des déjections canines, une page "toutou" dans un journal qui consacre dix lignes aux morts de Soweto... Moullet aligne simplement les faits et les statistiques, comme celles des accidents causés par les chiens qu'il énumère habillé en docte professeur et cela suffit à nous donner le tournis.

Inutile d'en rajouter dans le commentaire, il lui suffit d'évoquer les prix délirants d'un toilettage et de montrer les maîtres qui se permettent sans vergogne de promener leur animal dans des lieux pourtant interdits pour comprendre que l'homme est l'esclave du chien. Moullet aborde le délire de l'anthropomorphisme canin à la manière d'un anthropologue médusé par le comportement irrationnel de ses contemporains. Ce documentaire assume ainsi totalement sa subjectivité et joue à fond la carte de la caricature et du sarcasme tout en gardant un ton sérieux et scientifique... ce qui ne fait que rajouter à la drôlerie de l'ensemble.

Un peu de mise en scène tout de même pour appuyer le propos : quelques plans sur des merdes de chiens et Moullet qui se filme faisant à son tour ses besoins dans la rue ; La Chevauchée des Walkyries qui résonne sur une horde de "caninettes" (valant 10 000 euros pièce tout de même) défilant dans les rues de Paris pour évacuer les 20 tonnes de déjections canines quotidiennes. Mais ce ne sont que quelques instantanés, le film tenant tout seul sur le délire entourant la gente canine.

Un petit film qui fait un bien fou tant on a tous connu un jour la peur du chien de berger lors d'une randonnée, les bonds d'un mètre lorsqu'un molosse se met à aboyer derrière la palissade de la maison, les gamins effrayés par les assauts d'un clébard sans laisse et le maître qui précise toujours qu'il ne faut pas s'inquiéter, il n'est pas méchant... Merci donc monsieur Moullet pour cette vengeance bienvenue !

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014