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Critique de film
Le film

Jesse James, le brigand bien-aîmé

(The True Story of Jesse James)

Partenariat

L'histoire

Après une tentative manquée de hold-up, Jesse James (Robert Wagner) et sa bande sont poursuivis par les autorités. Jesse et son frère Frank (Jeffrey Hunter) se cachent dans une grotte et se remémorent alors leurs plus grandes aventures. De son enfance dans le Missouri, jusqu’à son mariage avec Zee (Hope Lange) et ses mémorables braquages de banques ou de trains, la vie du célèbre brigand défile sous les yeux du spectateur jusqu’à ce que les deux frères soient obligés de fuir leur cachette...

Analyse et critique

En 1939, Henry King met en scène un western racontant la vie du célèbre hors-la-loi Jesse James, Le Brigand bien-aimé. Dix-sept années plus tard et fort du succès de La Fureur de vivre (1955), Nicholas Ray est approché par la Fox afin de réaliser un nouveau biopic consacré à cette légende américaine. Le cinéaste (qui doit encore un film au studio) trouve en ce héros un personnage à la fois très proche de son univers et, de surcroît, ancré dans la culture "folk". Rappelons qu’à l’époque où King tournait Le Brigand bien-aimé, Ray faisait partie d’un cercle de passionnés de "folk songs" et animait une émission de radio consacrée à cette musique traditionnelle. A ses côtés, on retrouvait fréquemment Josh White, Burl Ives, les frères Lomax ou encore Woody Guthrie. Ce dernier fut d’ailleurs l’un des grands interprètes de la célèbre chanson narrant l’histoire de James. Particulièrement attaché à ce titre et donc au mythe Jesse James, Ray est enthousiasmé par le projet de la Fox. Il accepte donc de prendre les rênes de ce nouveau western et prépare le script en compagnie des frères Lomax (notamment John qui est l’auteur de quatre versions du titre consacré à Jesse James). Ces retrouvailles entre Ray et les Lomax laissent augurer d’une œuvre profondément personnelle. Le cinéaste rêve notamment de bâtir son scénario autour de la fameuse "murder song", dont les couplets viendraient rythmer un récit qu’il imagine construit comme un rêve...

Malheureusement, les ambitions artistiques de Ray se heurtent à un mur nommé Buddy Alder. Chargé de la production par la Fox, Alder calme rapidement les ardeurs artistiques de Ray : le studio veut un film historique qui explique point par point les motivations et les actions de Jesse James. Le rêve de Nicholas Ray est donc brisé mais, étrangement, le cinéaste n’abandonne pas le projet. Aujourd’hui, rares sont les témoignages sur le sujet et il est difficile de savoir dans quelles circonstances Ray a renié son film. La légende raconte qu’il n’assura pas les derniers jours de tournage et ne mit jamais les pieds dans la salle de montage. Faut-il pour autant en conclure que Le Brigand bien-aimé est à rayer de la filmographie de Ray ? Assurément non, car si certains producteurs réussiront à tuer le style et les thématiques du cinéaste (on pense en particulier à Samuel Bronston dans Le Roi des Rois), ce n’est pas encore le cas ici. A cette époque, Ray est suffisamment confiant en son art pour tenter d’imposer sa griffe malgré ses déboires avec une production trop frileuse.

Relever les faiblesses du Brigand bien-aimé revient en quelque sorte à cataloguer les choix artistiques imposés par Buddy Alder. La première opposition à laquelle doit faire face Nicholas Ray est liée au casting : pour incarner Jesse James, Ray a l’idée d’offrir le rôle à Elvis Presley. L’icône du Rock'n'roll accepte la proposition, et fort est à parier qu’il devait se réjouir de cette perspective : tourner avec un cinéaste du calibre de Nicholas Ray n’aurait certainement pas manqué de mettre en lumière ses talents de comédien. Jugée saugrenue par Buddy Alder, l’idée est abandonnée et les rôles principaux sont distribués à trois valeurs montantes du studio : Robert Wagner, Jeffrey Hunter et Hope Lange. Si l’entente entre le cinéaste et les comédiens ne fut pas aussi catastrophique qu’on aurait pu le craindre, le résultat n’est pourtant pas satisfaisant. Wagner, qui avait crevé l’écran un an auparavant sous la direction de Richard Fleischer (Le Temps de la colère), livre ici une prestation bien fade. Il est vrai que l'une des caractéristiques des personnages "rayens" est de faire preuve d’explosivité : souvent distants, ses héros expriment leur rébellion au travers d’accès de fureur extrêmement violents. Si Humphrey Bogart (Le Violent), James Dean (La Fureur de vivre) ou James Mason (Derrière le miroir) étaient des acteurs rêvés pour ce type de performance, ce n’est malheureusement pas le cas de Robert Wagner qui paraît incapable d’insuffler la moindre rage à son personnage… A ses côtés, Jeffrey Hunter semble beaucoup plus à son aise dans le personnage de Frank James tandis que Hope Lange est totalement transparente dans celui de Zee, l’épouse de Jesse !

Après s’être vu refuser d’embaucher Presley, Nicholas Ray doit se plier aux exigences scénaristiques de Buddy Alder. Alors qu’il rêvait d’un récit construit comme une bal(l)ade dans l’espace et dans le temps (il souhaitait d’ailleurs intituler le film The Ballad of Jesse James avant que la Fox ne décide que ce serait The True Story of Jesse James !), le cinéaste se voit contraint d’adopter une version revisitée du scénario écrit par Nunnally Johnson pour Henry King. Alder exige en particulier qu’on y insère des flash-back justifiant chaque action du bandit. Les faits et gestes de James s’inscrivent alors dans une logique rhétorique face à laquelle l’imaginaire du spectateur n’a malheureusement aucune prise. Paradoxalement, le résultat de cette approche va à l’encontre des ambitions du studio puisque ce personnage, débarrassé de la moindre zone d’ombre, ne paraît au final jamais réaliste. Toutefois, si Jesse James suscite un minimum d’empathie, il ne le doit qu’à la liberté prise par le cinéaste vis-à-vis du matériau dramaturgique et au remarquable travail de caractérisation opéré lors de la mise en scène… Comme souvent chez Ray, le héros adolescent est attiré par la violence. A l’instar de Dixon Steele dans Le Violent, James se laisse aller à des accès de fureur pulsionnels. En décrivant cette fêlure et ses conséquences, Ray donne encore une fois naissance à un personnage dont les nuances psychologiques fascinent. A titre d’exemple, Jesse James n’hésite pas à mettre en péril sa bande (et son frère) lorsqu’il abat d’une balle dans le dos le voisin de la maison familiale. Motivée par un désir de vengeance, cette action n’est pas justifiée par l’intérêt du groupe. Son comportement suscite alors l’inquiétude de ses comparses et, par extension, celle du public. Ray met également en scène la tension croissante qui oppose Jesse à son frère. Frank voit germer la violence chez Jesse et s’en inquiète lorsqu’il déclare : « Tu as un feu qui couve en toi. » Dès lors, les dialogues entre les deux personnages deviennent plus rares et laissent place à une gestuelle chargée d’animosité. La brutalité qui en découle permet à Ray de filmer la destruction de l’unité familiale. Une destruction redondante dans sa filmographie et qui laisse encore une fois le personnage principal sortir de sa chrysalide adolescente pour devenir un adulte. Force est donc de constater que malgré l’interprétation mitigée de Robert Wagner et un scénario trop calibré, le personnage de Jesse James s’inscrit avec évidence dans l’œuvre de Nicholas Ray.

Outre cette caractérisation du héros typiquement "rayenne", il faut également souligner quelques fulgurances de mise en scène propre au talent du cinéaste. A ce titre, la première scène est une merveille et justifie à elle seule la découverte du film. Rappelons que Nicholas Ray a pour habitude de signer ses films par l’intermédiaire d’une scène d’introduction explosive : une détonation de bâtons de dynamite (Johnny Guitare), une altercation entre Dixon Steele et un conducteur (Le Violent), le hurlement d’une ambulance (La Fureur de vivre) ou le réveil d’un couple enlacé par une lumière vive (Les Amants de la nuit). Le Brigand bien-aimé n’échappe donc pas à la règle et, après un premier plan cadrant la rue principale d’une ville du Far West où le calme semble régner, c’est l’explosion : des coups de feu retentissent, un groupe de bandits attaque la banque et n’hésite pas à tirer sur les passants. Les mouvements de caméra deviennent alors rapides, les personnages se précipitent et tandis que le montage s’accélère, tout devient chaos et violence. Une violence d’autant plus brutale qu’elle contraste avec le premier plan empreint de sérénité ! En dehors de cette scène d’action époustouflante, Le Brigand bien-aimé laisse place à quelques séquences mémorables mais malheureusement trop rares. Un des plans les plus saisissants du film réside en une cascade à cheval : après le cambriolage, Frank et Jesse sont poursuivis. Plutôt que se rendre aux autorités, les deux hommes préfèrent se jeter dans une rivière du haut d’une falaise avec leur monture. Ray filme la scène et montre les deux chevaux chutant du précipice. L’éternelle empathie du public envers les animaux est alors mise à mal : à l’instar de Sam Peckinpah, Nicholas Ray joue de ce sentiment afin de créer un malaise chez le spectateur. Une autre scène mémorable décrit l’attaque d’un train par Jesse James. Dans les suppléments du DVD, Bertrand Tavernier s’intéresse à ce plan étonnant où l’on voit la silhouette de Jesse courir de nuit sur le toit du train tandis que les lumières des wagons nous laissent observer les voyageurs. La séquence se termine par une magnifique contre-plongée sur Jesse James braquant les conducteurs de la locomotive.

Enfin, le dernier plan du film, où la caméra de Nicholas Ray accompagne un chanteur aveugle narrant l’histoire de Jesse James, nous offre un aperçu du film rêvé par Nicholas Ray. Et cette conclusion pleine de lyrisme, associée aux rares mais néanmoins époustouflantes explosions de talent du cinéaste justifient amplement la découverte de ce "grand film malade" ! Certes, la majorité des "westernophiles" préfèreront la version de Henry King, mais les admirateurs de Nicholas Ray trouveront assurément matière à alimenter leur passion pour ce cinéaste hors du commun !

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 5 mai 2007