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Critique de film
Le film

Il était une fois le diable - Devil Story

(Devil Story)

L'histoire

Un couple tombe en panne de voiture dans une région où sévissent un redoutable tueur vêtu d’un uniforme nazi, un cheval qui pourrait être celui du Diable et un intriguant chat noir...

Analyse et critique

Aussi étrange que cela puisse paraître, chroniquer un film jugé unanimement mauvais ne relève pas de la sinécure. Surtout si la démarche se veut sérieuse, rigoureuse et dénuée d’ironie. Les habitués de ce site se souviennent peut être de la vraie-fausse critique élogieuse de Vivre pour Survivre (Jean-Marie Pallardy), fleuron du cinéma approximatif, mise en ligne un premier avril sur DVDCLASSIK. Poisson d’avril oblige, dans cette chronique, le second degré le disputait au sarcasme. Car quoi de plus facile que de ridiculiser un film se vautrant dans l’amateurisme le plus total ? Quoi de plus galvanisant que de tourner en dérision tel faux raccord, telle incohérence scénaristique ou telle réplique idiote ? Une approche sérieuse d’un tel objet s’apparenterait à un exercice de tir sur ambulance. Pourtant il n’est jamais inutile de replacer les mauvais films dans leur contexte (sans pour autant leur chercher des circonstances atténuantes) afin d’éclairer leur nullité sous un nouveau jour.

Les mauvais films existent depuis la naissance du cinéma, mais leur culte s’avère beaucoup plus récent. Il y a quelques années, une distinction s’est opérée entre le terme navet (qui désigne un mauvais film) et le néologisme nanar (qui désigne également un mauvais film…mais jubilatoire). Le sympathique site Nanarland, qui se lance dans l’édition avec le DVD de Devil Story, s’est construit autour de cette dichotomie : bannissant les films ineptes et soporifiques de leur base de données au détriment des curiosités excentriques et drôles… malgré elles bien entendu.

Il est vrai que dans la catégorie Nanar, Devil Story a tout du mètre étalon. Scénario incompréhensible - qui ferait passer celui du Grand Sommeil pour un modèle d’académisme, acteurs paumés, techniciens dépassés, etc. le visionnage du film de Bernard Launois a tout du catalogue des erreurs à ne pas commettre pendant un tournage. Equivalent filmique d’un accident industriel, Devil Story n’aurait, dans un monde parfait, jamais quitté la cave du cinéaste amateur qui l’a tourné. Pourtant il peut se vanter d’une exploitation en salles dans son pays d’origine (et même une petite carrière internationale). Représentant de films (profession aujourd’hui disparue), Bernard Launois s’est rapidement orienté vers une carrière d’auteur réalisateur. On lui doit quelques "sommets" de la comédie grivoise, dont Touche pas à mon biniou avec l’inévitable Sim. En 1985, le cinéma d’horreur cartonne auprès du public adolescent. Mais dans les cinémas hexagonaux, ce sont bien entendu les films américains qui se taillent la part du lion.

Launois a l’idée de concurrencer les Américains sur leur propre terrain. Avec une poignée de francs, il se met en tête de tourner un slasher dans la campagne normande. Drôle d’ambition car, si nos voisins européens (Italiens, Britanniques, Espagnols, Allemands) apprécient le genre horrifique, au pays de Jean Cocteau, le fantastique en général et l’horreur en particulier sont relégués au rang des perversions destinée à un public de dégénérés. C’est en tout cas l’impression que l’on a en lisant les notices sur le genre publiées dans de très sérieuses revues de l’époque. Aujourd’hui consacrés par ces mêmes revues, certains cinéastes tels David Cronenberg ou George Romero sont illico classés parmi les cancres de la profession. Et ce ne sont pas les quelques voix qui s’élèvent (chez Positif ou même chez Les Cahiers du Cinéma) qui changent la donne. L’amateur de film d’horreur doit bien souvent se contenter d’une presse spécialisée confidentielle pour se repaître d’images transgressives.

Le même mépris irrigue les institutions officielles. Proposer un projet de film d’horreur aux structures de financement du cinéma français revient à foncer tête baissée dans un mur en parpaing. Dans ce contexte de défiance généralisée, il n’est donc pas surprenant de voir le cinéma d’horreur hexagonal investi par des bandes joyeuses d’amateurs, des productions fauchées, contraintes de tourner leurs films aux budgets dérisoires dans la forêt de Fontainebleau ou dans des terrains vagues de banlieue. Si quelques titres s’en tirent avec les honneurs, les ratages sont légion.

Niveau ratage, le film de Bernard Launois en impose. Devil Story a le mérite d’annoncer tout de suite la couleur. Dans les premières images du film, surgit un individu défiguré - du moins censé l’être (mais tout le monde est conscient qu’il porte un masque). Il émerge d’une tente de campeur un couteau à la main. Vêtu d’une veste d’officier nazi (sic) l’individu se prend les pieds dans les fils de la tente. Pas suffisant pour le faire tomber, mais suffisant pour nous donner une idée du professionnalisme de l’ensemble. Dans Devil Story, pas de hiérarchie entre les bonnes prises et les mauvaises. D’ailleurs on a du mal à distinguer les deux. Passé cette scène inaugurale pour le moins approximative, c’est parti pour une heure de massacres tous plus ridicules les uns que les autres. Dans la liste des victimes : une jeune fille improbable partie ramasser du bois en sautillant, un automobiliste naïf (ne jamais, JAMAIS, demander son chemin à un individu défiguré portant l’uniforme nazi !), etc.

Si l’on rajoute à cette partie slasher le cheval du diable qui galope sans s’arrêter dans la campagne normande, une musique "Bontempi" pour le moins atroce et la résurrection d’une momie, on obtient un véritable ovni qui met à mal les codes cinématographiques les plus élémentaires.

On sait que les surréalistes vouaient un certain culte au cinéma transgressif. Historien du mouvement, Ado Kyrou invitait le spectateur à ne pas mépriser les mauvais films. « Ils sont parfois sublimes » écrivait-il. Il est vrai que le jusqu'au-boutisme décomplexé de certaines œuvres de seconde catégorie a donné naissance à quelques séquences cinématographiques incroyables. La voiture dévalant la colline dans The Big Racket d’Enzo Castellari, les fulgurances formelles dans certaines œuvres de Jess Franco ou de José Mojica Marins justifient à elles seules le visionnage d’œuvres dites mineures. Mais rien de tout cela dans Devil Story.

Le film regorge pourtant de séquences étonnantes, comme celle qui voit un bateau zombie (une maquette de bateau zombie serait plus juste) émerger du sol. Ou  encore cet affrontement récurrent entre un vieux chasseur et le cheval du Diable, à base de stock-shots mal négociés et de dilatation temporelle. Mais inutile de chercher des fulgurances poétiques, le film s’avère médiocre de bout en bout. L’intérêt vient d’ailleurs du sérieux papal de l’ensemble. Bernard Launois est constamment dans le premier degré. Ses acteurs ont beau sur-jouer la moindre émotion, l’autodérision et l’humour (volontaire) sont aux abonnés absents.

Dès lors le film devient hilarant, malgré lui. Il s’impose comme le compagnon idéal des soirées pour cinéphiles sarcastiques. On a pu le comparer au mythique Plan 9 from Outer Space d’Ed Wood. Pourtant il est peu probable qu’un cinéaste consacre un jour un biopic à Bernard Launois, à l’instar du Ed Wood de Tim Burton.  La raison se cache dans les interventions du réalisateur sur les bonus du présent DVD. Launois rejoint l’ami Godfrey Ho dans l’écurie des réalisateurs irrécupérables (un comble pour des adeptes du stock-shot). Son seul fait d’armes restera donc probablement ce film totalement hors norme. Sorte de trip LSD sans les effets secondaires, pour peu qu’on ne tente pas de saisir les contours méandreux de son récit, Devil Story surprendra les cinéphiles les plus blasés.

Si vos amis connaissent sur le bout des doigts la scène virtuose de la piscine dans Soy Cuba, ou le dernier plan-séquence de Profession Reporter, innovez en leur proposant la séquence interminable du tireur maladroit, ou décortiquez avec eux la fuite en cirée jaune. On recommandera néanmoins au spectateur d’éviter de voir le film en solitaire. Pas pour des questions d’effroi, on s’en doute. En fonction de l’humeur et de la composition de l’audience, la vision de l’œuvre de Bernard Launois peut autant se transformer en calvaire qu’en plaisir coupable inouï.

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La fiche IMDb du film
Par Chérif Saïs - le 8 décembre 2011