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Critique de film
Le film

Haute pègre

(Trouble in Paradise)

L'histoire

Gaston Monescu (Herbert Marshall) est un cambrioleur de haut vol opérant sous de nombreuses fausses identités. Alors qu’il vient de détrousser le client d’un hôtel vénitien (Edward Everett Horton), il y tombe sous le charme d’une charmante jeune escroc, Lily (Miriam Hopkins). Ils se mettent en couple et en partenariat, organisant le vol à l’opéra d’une héritière, Madame Mariette Colet, responsable légale de l’usine de parfums Colet & Cie. La récompense qu’elle offre pour l’objet "perdu" (un sac à main estimé à 125 000 dollars) est telle qu’ils le lui rendent d’eux-mêmes. Gaston voit dans le palace, où elle dissimule son coffre-fort, l’occasion d’un grand coup et, séduisant Mariette, s’en fait son secrétaire personnel. Lily, et non sans raisons, devient immédiatement jalouse. En ces deux femmes, Gaston aura trouvé deux partenaires-adversaires à son imposante mesure.

Analyse et critique

« But if you behave like a gentleman, I’ll break your neck. »

Trouble - Un lit - in Paradise. Tout Lubitsch en une litote ouvrant le générique. De tous ses films, le cinéaste considérait celui-ci comme stylistiquement le plus achevé : « Du seul point de vue du style, je pense n’avoir rien fait de meilleur, ou d’aussi bon, que Haute Pègre. » (1) On ne saurait lui donner tort. Et tout en étant affaire de style chez Lubitsch… Trouble in Paradise (qu’on nous permette de préférer le titre anglais) réussit l’injonction de son pickpocket de haut vol à son valet d’hôtel : mettre la lune dans une coupe de champagne. A l’arrivée du parlant, alors que tant d’autres de ses confrères barbotent encore, il atteint ici une apogée en grâce du cinéma verbal qui sera peu concurrencée... sinon parfois par Lubitsch lui-même. Mais pour ce maître issu du muet, la mise en scène, s’il elle est affaire de langage, l’est d’abord de langage visuel. Trouble in Paradise élabore un système de commentaire par montage et inserts, arbore une intelligence graphique, qu’on oublierait presque tant il porte haut les possibilités de la langue anglaise. Ce cinéaste à perpétuellement redécouvrir indique une voie royale pour le cinéma américain, peu empruntée par la suite (on lui trouverait en matière de malfrats première classe un seul interlocuteur envisageable : l’aussi merveilleuse Lady Eve, autre titre édénique, de Preston Sturges), totalement oubliée depuis au profit de la pire balourdise par l’industrie hollywoodienne. Les films de Lubitsch sont tout ce que le mainstream contemporain n’est pas - ce qui les rend à jamais modernes, face à tant de titres qui à leur sortie fleurent déjà la ringardise à venir. Indémodable, c’est le premier adjectif qu’ils, et au premier rang celui-ci, inspirent.

Sûrement, il n’y pas moins bonne manière de commencer que l’emphase démonstrative pour (ré)évoquer cet as de la légèreté. C’est que la calme mais absolue maîtrise dont il fait preuve ici n’appelle guère un commentaire, sinon à ressasser les motifs connus (élégance qu’on devrait "remarquer ne pas remarquer", dérèglement des classements sociaux par le désir, mise à jour des piliers que sont le sexe et l’argent, de leurs différentes formes de sublimation). Trouble in Paradise condense en moins d’une heure et demie tout ce qui travaille en profondeur l’œuvre lubitschienne, constituant une porte d’entrée idéale dans une œuvre où l’on aime sourire et chavirer en chaque titre. Au service de ce précis de mis en scène, deux habitués (la pimpante Miriam Hopkins, Herbert Marshall aussi suave qu’il peut l’être, et dont on ne remarque une fois de plus jamais la jambe de bois), une actrice incompréhensiblement oubliée (elle a beau être trépassée il y a près d’un demi-siècle, l’auteur de ces lignes se déclare incurablement amoureux de Kay Francis). L’intrigue, sous les retournements constants de situation, est d’une tenue claire et tendue : qu’arrive-t-il au charmant filou quand il tombe amoureux d’une fille dont le coffre-fort n’égale que l’indépendance d’esprit ? Et quand celle qui réellement lui sied ne regarde pas la possibilité de cette idylle d’un œil bienveillant ?

« Il n’y a pas de pauvres chez Lubitsch : seulement des riches et des aventuriers qui volent les riches ; pas d’ignorants ou de rustres ; seulement des amateurs d’art, des amoureux du luxe qui le prennent là où il se trouve. Voleurs et volés composent finalement une société bien ordonnée, bien organisée dans ses mensonges et son cynisme, et qui deviendrait presque monotone s’il n’y avait l’amour et le jeu des sentiments pour y mettre un peu de désordre et d’imprévu... » (Jacques Lourcelles) (2) Cette affirmation n’est qu’à moitié exacte : Lubitsch, à vrai dire, qui ouvre son film par un plan sur les éboueurs vénitiens, laisse toujours dans un oblique du cadre une domesticité observatrice, prend soin de suivre le relais de l’information par les dactylos italiennes, cadre le jardinier et la soubrette, fait précéder à son avantage l’entrée de l’escroc amidonné par un militant trotskyste en pleine diatribe. (3) Lourcelles cependant voit juste : il s’agit toujours chez Lubitsch de s’identifier aux petits malins qui joueront un sale tour aux gros portefeuilles pur pedigree. Un éloge de l’imposture où ce fils de tailleur juif hongrois qui côtoiera les plus grands pontes de Californie se projette à l’évidence dans ce cambrioleur plus classe que les classieux.

Car, contrairement aux bien-nés, rien n’advient sans un effrayant labeur (et dont une majeur part est précisément dévouée à l’acquisition d’une aisance) à celui qui arrive : « Dans Trouble in Paradise  Edward Everett Horton au cours d’un cocktail regarde Herbert Marshall d’une manière soupçonneuse. Il se dit qu’il a vu cette tête-là quelque part. Nous savons, nous, que Herbert Marshall est le pickpocket qui, au tout début du film, a assommé pour le voler le pauvre Horton dans une chambre de palace à Venise. Alors, il faut bien qu’à un certain moment, Horton se souvienne et dans ce cas, neuf cinéastes sur dix, tas de fainéants, que faisons-nous presque toujours ? On montre le type qui dort dans son lit et, la nuit, au milieu de son sommeil, se réveille et se tape sur le front :  "Ca y est ! Venise ! Ah, le salaud !" Qui est le salaud ? Celui qui se contente d’une solution aussi arbitraire. Ce n’est pas le cas de Lubitsch, qui se donne un mal de chien, qui se saigne aux quatre veines et qui va mourir vingt ans trop tôt. Voilà ce que fait Lubitsch, il nous montre Horton fumant une cigarette, se demandant visiblement où il a bien pu rencontrer Herbert Marshall, tirant encore sur sa cigarette, réfléchissant, puis écrasant son mégot dans un cendrier argenté en forme de gondole... Plan sur le cendrier-gondole, retour sur le visage... retour vers le cendrier... Gondole. Venise. Nom de Dieu, Horton a compris et maintenant c’est le public qui se gondole. (Truffaut) (4) Billy Wilder gardait après le décès de son mentor un écriteau apposé bien en vue au-dessus de son bureau : "WHAT WOULD LUBITSCH DO ?"

Avec cela, on n’a pas encore beaucoup parlé de Trouble in Paradise. Mais encore une fois, que dire ? Quoi évoquer ? Un impayable running-gag à base d’amygdales ? Notre double-vanne préférée (d’abord rembarrer un prétendant à ce motif : « Le mariage est une merveilleuse erreur que l’on fait à deux. Avec vous, ce serait simplement une erreur. » Puis pour consoler le second : « Mais je n’aime pas l’autre non plus ! ») ? S’étonner de l’agilité d’une caméra fluide nous balançant de la chambre du volé à celle du voleur, de la fenêtre de la conquise à celle de la négligée ? Se demander comment la modernité quasi-70’s du jeu de Kay Francis peut coiffer au poteau celui d’une actrice aussi précise et enjouée que Miriam Hopkins ?  Enumérer les visages familiers de seconds rôles sans lesquels le cinéma de Lubitsch ne serait pas complétement ce qu’il est ? Cela et tant d’autres bagatelles qui valent plus que les grandes intentions. Voyez, ou revoyez, Trouble in Paradise, ce film au sujet duquel on osera écrire ce qu’il ne faudrait jamais : qu’il est la perfection, simplement.

(1) Cf édition DVD du Flair.
(2) 
In Jacques Lourcelles, Dictionnaire du Cinéma, 1999, ed. Robert Laffont.
(3) 
On retrouve la même blague dans Borgman d’Alex Van Warmerdam : pour parfaire son apparition à un entretien d’embauche auprès d’un petit Blanc, un vaurien envoie à la porte avant lui une cohorte d’Africains, rembarrés les uns après les autres. Moins fin que du Lubitsch certes, mais en terme d’efficacité ça se vaut.
(4) 
In François Truffaut, Les Films de ma vie, éd. Flammarion, 1975 (2007 pour cette édition)
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Par Jean-Gavril Sluka - le 30 septembre 2014